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Notre monde digital est-il encore humain ? Réponse avec l'artiste Cécile B. Evans

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Inspirée par les réflexions poétiques et éthiques d’Alessandro Michele, directeur de la création de Gucci, l’exposition “No Space, Just A Place – Eterotopia” invite les artistes à imaginer un autre futur. Cécile B. Evans y explore ce que signifie être “humain” dans une exceptionnelle installation vidéo.

L’installation vidéo de Cécile B. Evans, “What the Heart Wants” (2016) a été présentée au Daelim Museum à Séoul dans le cadre de l’exposition “No Space, Just A Place – Eterotopia” organisée par Gucci. Courtesy of Cécile B. Evans, Galerie Emanuel Layr, Vienne/Rome

Numéro : En quoi consiste votre installation vidéo What the Heart Wants, exposée à Séoul ?

Cécile B. Evans : L’action se situe après la chute du World Wide Web, dans un monde au sein duquel un système omniprésent baptisé HYPER a totalement remplacé l’infrastructure Internet défaillante, en atteignant un but suprême : devenir une personne. On y croise quelques-uns des habitants de ce monde dominé par HYPER, au moment où ils essaient de mesurer ce que cela signifie d’être “humains”, et où les paramètres employés par cette intelligence pour définir l’humanité commencent à se déliter. La vidéo dure une quarantaine de minutes et elle est projetée dans un environnement spécialement conçu à cet effet, permettant aux visiteurs d’appréhender la multiplicité des voix, des scénarios et des questions qui se superposent tout au long du film.

 

Que peut signifier être “humain” aujourd’hui ?

Toute idée de l’humain qui découlerait d’une vision ou d’une subjectivité unique se heurterait inévitablement à la multiplicité des réalités vécues un peu partout sur notre planète. Une approche de l’humanité fondée sur un essentialisme – quelle qu’en soit la forme – peut aussi être d’une extrême violence. Quant à la relation entre l’humain et la machine, elle est désordonnée et complexe, mais elle comporte au moins un invariant : ce à quoi il est le plus facile de s’identifier, pour un humain, dans une machine, c’est sa capacité à la défaillance.

 

 

“Ce à quoi il est le plus facile de s’identifier, pour un humain, dans une machine, c’est sa capacité à la défaillance.”

 

 

What the Heart Wants comporte de nombreuses images marquantes comme ces oreilles sectionnées en lévitation, ou le personnage d’HYPER. Que représentent-ils ? 

Le personnage d’HYPER, par exemple, est fondé sur mes recherches portant sur les phénomènes de personnalité d’entreprise, l’hégémonie des géants technologiques privés qui veulent offrir des services publics au travers de réseaux sociaux eux-mêmes mis en réseau, l’émergence d’un lexique de ce que signifie “être humain” dans le monde de l’entreprise. À l’heure actuelle – et de tout temps – l’essentiel est de mettre en doute ceux qui promettent de bâtir des mondes nouveaux à notre intention. Il est temps de se demander pourquoi on ne nous confie pas cette tâche, pourquoi on ne nous encourage pas à le faire par et pour nous-mêmes.

Capture d’écran de la vidéo “What the Heart Wants” (2016) de Cécile B. Evans, vidéo HD, 41 min, 5 sec. Courtesy of Cécile B. Evans, Galerie Emanuel Layr, Vienne/Rome

Plus que des images fortes, What the Heart Wants offre une immersion sonore et spatiale dans l’univers de la vidéo.
La superposition, dans la vidéo, d’une multitude de médiums (effets spéciaux numériques, prises de vue réelles, intelligence artificielle ou HTML, pour n’en citer que quelques-uns) était importante pour moi, mais la mise en espace l’était également, comme une strate supplémentaire destinée à produire tout l’effet d’une installation. Le visiteur pénètre dans un espace quasiment privé de lumière, où on lui donne le temps de s’avancer le long d’un podium avant de choisir où s’asseoir. Tout autour de lui, une surface réfléchissante sombre emplit la pièce – comme une étendue d’eau, ou une étendue d’eau de synthèse. Le son est diffusé à travers des écouteurs, mais il se répercute aussi dans l’espace, pour une sorte d’effet de “double enveloppement” acoustique. Je voulais que les visiteurs aient cette possibilité de percevoir physiquement, dans leurs corps, les changements ou les sensations, qu’ils soient à même de faire le lien entre le récit dans lequel on leur demande de s’embarquer et l’espace – de façon diverse, complexe et “solide”.

 

 

“Ce qui m’est resté de ma formation d’actrice, c’est un investissement dans les émotions.”

 

 

Votre formation de comédienne à la New York University a-t-elle influencé votre approche artistique ?
Ce qui m’est resté de ma formation d’actrice, c’est un investissement dans les émotions, et en particulier la valeur de l’émotion comme quelque chose de fluctuant et d’indomptable, comme tout ce qui se rattache à notre existence. Je trouve très curieux que la plupart des systèmes construits pour gouverner l’humanité se déploient à partir de valeurs figées et de représentations immuables de la réussite. Les émotions sont une partie incroyable et totalement physique de notre monde, elles nous rappellent le potentiel
de mutabilité et de changement. Elles renvoient à la multiplicité des réalités qui peuvent s’épanouir simultanément dans un contexte donné. Je crois que c’est de cette hétérotopie-là que je parle dans l’exposition.

 

Quand avez-vous pris conscience de votre désir de devenir artiste ?
J’ai pratiqué beaucoup de métiers différents, mais celui que j’ai exercé le plus longtemps, c’est celui d’actrice. C’est aussi dans ce domaine que j’ai le plus échoué. Au-delà de ces échecs (qui m’ont accablée à l’époque, mais qui, en définitive, m’ont rendu service), je trouvais très limitatif le fait de centrer uniquement sur moi le point de départ de chaque exploration d’idées ou de thématiques. Devenir artiste plasticienne, cela voulait dire avoir à ma disposition une infinité de supports sur lesquels travailler – y compris de façon croisée – et à partir desquels je pouvais construire quelque chose. C’était l’opportunité de me servir de ce que je voulais créer pour m’impliquer dans le monde qui m’entourait, pour lui appartenir, plutôt que d’essayer de livrer ce que l’on attendait de moi, ou de réussir dans une carrière ou une profession que l’on m’aurait imposée. À l’âge de 26 ou 27 ans, après avoir quitté la Floride, New York, puis Paris, où j’étais actrice, je me suis installée à Berlin. Je lisais, je m’introduisais en douce dans des expositions, j’essayais de rencontrer des artistes pour mieux comprendre ce qu’ils faisaient, ce qui les faisait vibrer. L’un d’eux m’a même autorisée à emménager dans son espace de vie et de travail pour m’occuper de son chat. À peu près à la même époque, j’ai trouvé un boulot de programmatrice de vidéos d’artiste pour une plateforme curatoriale. Je me rappelle mon niveau de stress au moment d’appeler le réalisateur Harun Farocki, qui a gentiment accepté de me faire visiter son studio, moi qui n’étais absolument personne – une parfaite néophyte ! J’en suis repartie avec un disque dur externe contenant tous ses films. Ce n’était pas mon premier contact avec le travail d’un artiste, mais ça a été l’un des plus déterminants. À partir de cette rencontre, j’ai remis à plat toute la mythologie trompeuse qui entoure les artistes : j’ai compris que complexité et accessibilité étaient des objectifs totalement compatibles, et incroyablement puissants lorsqu’ils étaient poursuivis de front.

 

L’installation vidéo de Cécile B. Evans, What the Heart Wants (2016) a été présentée au Daelim Museum à Séoul dans le cadre de l’exposition “No Space, Just A Place – Eterotopia”, du 17 avril au 12 juillet 2020.

Capture d’écran de la vidéo “What the Heart Wants” (2016) de Cécile B. Evans, vidéo HD, 41 min, 5 sec. Courtesy of Cécile B. Evans, Galerie Emanuel Layr, Vienne/Rome

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