2 mars 2026

Jeune artiste à suivre : Nicolas Lebeau à la galerie Mennour

Repéré à travers son programme Emergence consacré à la très jeune création contemporaine, la galerie Mennour offre au jeune artiste français Nicolas Lebeau son premier solo show rue du Pont de Lodi, jusqu’au 4 avril 2026. En jouant avec la matérialité de l’image et les glitchs de l’impression, le jeune photographe Nicolas Lebeau fait saillir dans ses œuvres composites les stigmates de la violence d’État, tout comme il dévoile les coulisses des soulèvements populaires, entre les métropoles brésiliennes qu’il parcourt avec son appareil et les groupes parapolitiques qu’il infiltre sur Telegram.

  • Par Matthieu Jacquet

    Introduction par La rédaction.

  • Publié le 14 novembre 2025. Modifié le 2 mars 2026.

    Nicolas Lebeau, jeune hacker de l’image

    Avec Nicolas Lebeau, la ville n’est plus un décor : elle est un dispositif de contrôle et de surveillance. Herses anti-escalade, rails d’acier, tubes PVC, vinyles camouflage, bouteilles fondues — l’ornementation urbaine devient vocabulaire plastique. Cette ville qui observe, scrute, enferme est au cœur de sa toute première exposition à la galerie Mennour. Avec Eye for an Eye, garde-corps, pics acérés et verre fondu composent une sculpture sèche, littéralement coupante. Plus loin, les Sans titre en bouteilles fondues (2024) semblent les vestiges d’une émeute ou d’une fête qui aurait mal tourné.

    La série des /zZZzZzz/, symbole de son travail

    Lebeau travaille le rebut comme une relique contemporaine. La série des /zZZzZzz/ — sur rail d’acier, sous plexiglas ou contrecollée sur aluminium en caisse américaine — condense son geste photographique. Images prises entre Paris, le Brésil et la Palestine, portraits de guerriers ukrainiens capturés, amis endormis sur un banc, cabane dans un bois d’Île-de-France : le réel affleure, puis se dérobe. L’artiste pirate ses imprimantes, injecte dans les fichiers des fragments de poèmes, altère le code source. Des glitches strient les visages, des lignes coupent les corps. Les textes apparaissent, disparaissent. L’image résiste à sa propre lisibilité.

    Certaines photographies, plus petites — M.T. — s’offrent dans une frontalité presque classique. Femmes en prière au Brésil, communauté guidée par un ami pasteur : ici, l’opacité devient refuge. Le sacré comme contre-espace à la quantification générale. Au centre, la pièce sonore Anything you loose by being real is fake, conçue avec la harpiste Paola Avilés, distille un bourdonnement aigu inspiré des dispositifs Mosquito. Quatre cages à enceintes diffusent une fréquence à la lisière du supportable. On pense aux climatiseurs extérieurs, aux ultrasons anti-ados, à une ville qui repousse ses propres corps.

    Un photographe autodidacte passionné par l’impression

    C’est en autodidacte que le jeune Franco-Brésilien commence à produire ses images. Gravitant dans le monde du skateboard, il dépeint son environnement à l’aide d’un vieil argentique, dont il développe les pellicules dans sa salle de bains. De là, l’artiste réfléchit à exploiter la matérialité de l’image, en “piratant” sa production. Via les réglages de son appareil, il transforme l’existant en jouant avec les contrastes, les lumières et le grain.

    En endommageant son imprimante, il génère des photographies hachurées, qu’il scanne puis réimprime, épuisant l’image jusqu’à la fondre dans la trame. Dans ces clichés sombres et énigmatiques, le rouge émerge souvent : celui du feu, de la révolte, de la douleur aussi. Ses œuvres parlent de ce déracinement, mais aussi de marginalité, parcourant les angles morts de la métropole et immortalisant ses figures dissidentes, jusqu’à s’imprimer sur des feuilles de plomb ou des tessons de bouteille. 

    Telegram, une source majeure pour témoigner des conflits

    Depuis cinq ans, le jeune diplômé des beaux-arts de Cergy repéré par la Galerie Mennour recueille un flot d’images sur la messagerie cryptée Telegram, où il infiltre des groupes parapolitiques et paramilitaires, du Mexique à l’Ukraine en passant par l’Iran. De ces témoignages de soulèvements populaires, affrontements avec les forces de l’ordre, corps et quartiers détruits, Nicolas Lebeau fait émerger des compositions, qu’il déploie en grand format. Tels des rideaux, ses images “piratées” s’étalent en longs rectangles verticaux, suspendus sur des tringles circulaires et lestés de morceaux de plomb.

    La bande devient un motif qui strie le champ de vision et, inévitablement, décompose le regard. Par ce glitch matériel, l’image se donne à voir sous forme éminemment fragmentaire, évoquant, selon l’artiste, la pluie d’information continue qui défile sur nos écrans, tandis que la violence d’État s’y lit en filigrane. Et nous rappelle que l’outil d’oppression peut, aussi, être celui du contre-pouvoir et de l’émancipation.

    “Would you wear my eyes?”. Exposition jusqu’au 4 avril 2026 à la galerie Mennour, 5 rue du Pont de Lodi, Paris VI.