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Park Chan-wook, légendaire réalisateur d’Old Boy, présente des photos hors-du-commun pour la première fois
À l’occasion des Rencontres d’Arles 2026, Numéro art a interviewé le réalisateur sud-coréen Park Chan-wook. Le légendaire cinéaste de Old Boy présente “Par un matin calme”, sa première exposition personnelle en Europe à Lee Ufan Arles jusqu’au 4 octobre 2026. Réunissant une sélection de photographies réalisées au fil des quinze dernières années, cette exposition dévoile une pratique intime et instinctive, à rebours du contrôle absolu qui caractérise son cinéma. Le réalisateur de Decision to Leave (2022) revient avec nous sur son regard photographique, guidé par le hasard, la mémoire et une inquiétante étrangeté.
Propos recueillis par Thibaut Wychowanok.

La première exposition photo de Park Chan-wook en Europe
À soixante-trois ans, Park Chan-wook n’a plus grand-chose à prouver. Grand Prix du Festival de Cannes pour Oldboy en 2004, Prix de la mise en scène pour Decision to Leave en 2022, président du jury cannois récemment, le réalisateur coréen s’est imposé comme l’un des plus grands stylistes du cinéma contemporain. Ses films, où la virtuosité formelle côtoie une réflexion acérée sur le désir, la culpabilité ou la vengeance, ont profondément influencé plusieurs générations de cinéastes.
On connaissait moins son travail photographique. Présentée à Lee Ufan Arles à l’occasion des Rencontres de la photographie et des cent quarante ans des relations diplomatiques entre la France et la Corée, “Par un matin calme” constitue sa première exposition personnelle en Europe. Un contrechamp presque secret à une filmographie mondialement célébrée et brillamment mis en scène par la commissaire d’exposition Valérie Duponchelle.
Rencontre avec l’incontournable réalisateur sud-coréen
Ici, aucun storyboard, aucun décor construit, aucun contrôle absolu. Park Chan-wook photographie ce qui l’arrête au détour d’une rue : un mur qui masque la mer, un mannequin oublié dans un paysage, des branches devenues silhouettes, un canapé désert, un chat. Des images où le quotidien bascule imperceptiblement vers l’étrange.
Cette exposition semble ainsi illustrer ce que Sigmund Freud nommait “l’inquiétante étrangeté” (“Das Unheimliche”) : ce moment où le familier cesse soudain de l’être, où un objet parfaitement banal provoque un trouble parce qu’il révèle quelque chose de caché, de refoulé ou d’inexplicablement vivant.
Chez Park Chan-wook, le réel ne bascule jamais dans le fantastique. Il glisse simplement d’un demi-ton jusqu’à devenir ambigu. À Arles, Numéro art a rencontré le cinéaste pour évoquer cette pratique photographique née en marge de ses tournages, où l’auteur d’Oldboy (2003) accepte enfin de laisser le hasard écrire une partie de son œuvre.

“Le cinéma raconte des histoires. La photographie saisit une sensation, une relation entre des formes, une lumière, une matière. C’est une approche beaucoup plus instinctive.” – Park Chan-wook.
Numéro art : En découvrant cette exposition, on pense au concept freudien de l’“inquiétante étrangeté” : ce moment où quelque chose de parfaitement familier devient soudain troublant. Vos photographies montrent des arbres qui ressemblent à des corps, des parasols qui deviennent des fantômes, un simple tronc qui semble pousser un cri silencieux. Votre cinéma procède souvent de la même manière. Cherchez-vous consciemment cette frontière où le beau devient inquiétant ?
Park Chan-wook : Je pense qu’il faut distinguer le cinéma et la photographie. Le cinéma raconte des histoires. Il s’intéresse à la vie des êtres humains dans toute sa complexité. Il parle du bien et du mal, de la beauté, de la laideur, de la culpabilité ou du désir. C’est un médium beaucoup plus vaste. La photographie fonctionne autrement. Elle ne cherche pas forcément à raconter une histoire. Elle saisit une sensation. Une relation entre des formes, une lumière, une matière. C’est une approche beaucoup plus instinctive.

“La beauté n’existe jamais seule. Elle dépend toujours du contexte.” -Park Chan-wook.
Pourtant, vos films comme vos photographies semblent partager une même idée : la beauté naît souvent de ce qui devrait nous repousser.
Oui… Je vais vous raconter une histoire. Pendant la postproduction de No Other Choice (2025), il y a une scène où le personnage principal assassine quelqu’un en le gavant de saucisses industrielles avec un entonnoir. Au moment de l’étalonnage, j’ai demandé au coloriste de trouver la couleur la plus répugnante possible pour ces saucisses. Je voulais que le spectateur ressente immédiatement quelque chose de profondément écœurant. Il a trouvé exactement la couleur que j’espérais. J’étais très satisfait. Quelques semaines plus tard, je suis allé à Los Angeles, au Billy Wilder Theater. En entrant dans la salle, j’ai découvert des rideaux en velours d’un rose absolument magnifique. Je crois que c’était le plus beau rose que j’aie jamais vu. Puis j’ai soudain réalisé que c’était exactement le même rose que celui des saucisses dans mon film. Cette coïncidence a été une véritable révélation.
Une révélation de quel ordre ?
J’ai compris qu’il n’existait pas de couleur belle ou de couleur laide. Une couleur n’est jamais belle en elle-même. Elle n’est jamais laide non plus. Tout dépend de l’endroit où elle apparaît, de ce qui l’entoure, de la situation dans laquelle on la voit. Exactement la même couleur peut susciter le dégoût dans un film et l’émerveillement dans un théâtre. Je crois que c’est vrai de beaucoup de choses. La beauté n’existe jamais seule. Elle dépend toujours du contexte.

Des photos où le quotidien bascule vers l’étrange…
Vos photographies présentées à Arles couvrent une quinzaine d’années. Mais quand cette pratique a-t-elle réellement commencé ?
Mon intérêt pour la photographie remonte à l’enfance. Mon père organisait régulièrement des soirées de diapositives à la maison. Ce qui me fascinait, c’était que je me souvenais parfaitement du moment où chaque photographie avait été prise. Pourtant, lorsque je regardais l’image projetée, elle me semblait raconter tout autre chose.
J’ai compris très tôt que le cadrage, la composition ou les couleurs transformaient complètement la réalité. Cette idée m’a toujours paru mystérieuse. J’ai ensuite commencé à photographier sérieusement en 1982, lorsque j’étais étudiant à l’université. J’avais rejoint le club photo. À cette époque, le mouvement étudiant était très engagé politiquement. Les autres photographiaient les manifestations, les ouvriers, les habitants des quartiers populaires. Ils voulaient montrer les difficultés de la société coréenne.
Et vous, vous photographiiez déjà autre chose.
Oui. Lorsque nous entrions dans les maisons les plus modestes, les autres photographiaient les visages ou la pauvreté. Moi, je m’intéressais à un pot de fleurs, à un objet posé sur une étagère, à un détail de décoration. Je crois que j’étais déjà attiré par autre chose.
Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment les êtres humains essaient toujours d’embellir leur quotidien, même lorsqu’ils ne possèdent presque rien. Je photographiais ces petits gestes-là. À l’époque, les anciens du club me reprochaient souvent ce regard. Ils trouvaient que je passais à côté de l’essentiel. Avec le recul, je crois au contraire que c’est là que mon regard est né.

“Au cinéma, tout est intention. En photographie, tout commence par un accident.” – Park Chan-wook.
Vous avez décrit la photographie comme un antidote à votre métier de réalisateur. Contre quoi est-elle exactement un antidote ?
Je suis quelqu’un qui contrôle absolument tout lorsque je fais un film. Je ne suis pas un control freak dans la vie quotidienne, mais en tant que cinéaste, je pense chaque détail de manière extrêmement stricte. La photographie me permet d’être exactement à l’opposé. Je prends ce qui est devant moi sans rien modifier. Je ne touche pas à la lumière, je ne déplace pas les objets. Au cinéma, nous faisons croire que tout est naturel alors que chaque élément est artificiellement construit.
Mais il y a une autre raison. Faire un film demande énormément d’argent, une équipe très nombreuse et implique une lourde responsabilité. La photographie, au contraire, est une pratique solitaire. Je peux la pratiquer seul, sans investissement particulier, sans dépendre de personne. Elle me procure une liberté que le cinéma ne peut plus m’offrir.

Une part de hasard
Est-ce finalement le hasard ou l’accident qui vous attire dans la photographie ?
Oui, parce qu’au cinéma tout est intentionnel. Chaque image est cadrée à la minute près, à la seconde près. Chaque millimètre est pensé. Je construis un univers. Lorsque je photographie, c’est exactement l’inverse. Avant de prendre une image, je ne sais absolument pas ce que je vais photographier. C’est l’accident, le hasard, l’improvisation qui me guident.
Cette absence d’intention continue d’ailleurs lorsque quelqu’un regarde mes photographies. Un visiteur découvre l’image sans connaître son histoire. Elle ne lui impose aucun sens. Si cent personnes regardent une même photographie, il y aura probablement cent interprétations différentes. C’est précisément ce que j’aime dans ce médium.

Une exposition inédite à Lee Ufan Arles
Pourtant, certaines images semblent très personnelles. Je pense notamment à cette photographie du mur qui masque la mer. Vous expliquez qu’elle vous ramène immédiatement au tournage de Decision to Leave, jusqu’au bruit des vagues. Qu’est-ce qui déclenche réellement une photographie chez vous ? Une émotion ? Une mémoire ? Une forme ?
Je serais incapable de l’expliquer de manière rationnelle. Tout est extrêmement instinctif. Je marche, parfois assez vite, puis, en une fraction de seconde, quelque chose attire mon regard. Je sens immédiatement qu’il faut prendre cette photographie.
Parfois, ce sont des contrastes de couleurs ou de formes. D’autres fois, c’est exactement l’inverse : une image presque monochrome, très discrète, où tout se joue dans une nuance que l’on perçoit à peine. Il n’existe aucune règle. Il arrive aussi que ce soit simplement une plaisanterie que je suis le seul à comprendre.
Par exemple, ces parasols fermés donnent soudain l’impression d’être une assemblée de fantômes. Ou encore ce rayon de soleil qui éclaire le creux d’un arbre et transforme son tronc en bouche ouverte, comme si quelqu’un criait silencieusement. Chaque photographie possède sa propre origine. Aucune ne naît de la même façon.
“Une photographie ne révèle jamais tout. Elle garde toujours une part de secret.” – Park Chan-wook.
Cette photographie de la mer est intéressante parce qu’elle ne montre presque rien. Pourtant, elle contient toute une histoire que le visiteur ignore. Aimez-vous cette idée qu’une image puisse porter une mémoire invisible ?
Bien sûr. Celui qui regarde cette photographie ne voit qu’un mur devant la mer. Pour moi, elle contient immédiatement le souvenir d’un tournage, le bruit des vagues, un moment précis de ma vie. Ce décalage m’intéresse beaucoup. Une photographie ne révèle jamais tout. Elle garde toujours une part de secret.
Lorsqu’on connaît votre cinéma, il est difficile de ne pas chercher des correspondances entre vos photographies et vos films. Certaines sont très explicite – je pense notamment au portrait de Tang Wei – d’autres beaucoup plus secrètes. Acceptez-vous cette lecture ?
En Corée, chacun de mes livres de photographies porte le titre d’un de mes films. Mais lorsque les lecteurs les découvrent, ils sont souvent surpris. Ils s’attendent à voir un livre consacré au tournage, alors qu’il y a finalement très peu d’images prises sur le plateau.
“Une photographie ne révèle jamais tout. Elle garde toujours une part de secret.”, Park Chan-wook
Ces livres racontent tout le temps qui entoure un film. Ils commencent souvent bien avant le premier jour de tournage, lorsque je suis encore en train de l’imaginer. Ils continuent pendant le tournage, puis jusqu’aux festivals et à la promotion. C’est parfois un processus qui s’étend sur plusieurs années.
J’y glisse des photographies qui, à mes yeux, appartiennent au même univers émotionnel que le film, même si ce lien n’est visible que pour moi. Quelqu’un peut ouvrir un livre consacré à Decision to Leave et tomber sur une photographie de mer. Il se demandera probablement quel est le rapport avec le film. Pourtant, pour moi, une certaine lumière, un crépuscule particulier ou simplement une atmosphère suffisent à me replonger dans cet univers. Ce sont des correspondances très personnelles, presque intuitives.

Parlez-moi des rares portraits, dont celui de Tang Wei.
Cette photographie est née presque par jeu. Sur le plateau, Tang Wei tenait un petit appareil de massage. C’était la première fois que j’en voyais un. Les rouleaux de cet objet m’ont immédiatement fait penser à ses yeux. Je lui ai simplement demandé de le tenir devant elle et j’ai pris la photographie.
En la regardant ensuite, j’ai commencé à y voir d’autres choses. J’avais l’impression qu’elle évoquait certains portraits religieux de la Renaissance, ces saintes représentées avec leurs yeux arrachés. Cette image possède quelque chose de drôle, de légèrement répugnant, mais aussi de profondément spirituel. Les trois dimensions coexistent.
C’est aussi pour cette raison que je l’ai accrochée à côté de la photographie des poulpes. Les tentacules, les ventouses, les rouleaux de massage… tout cela finit par dialoguer. À gauche, les formes s’entremêlent jusqu’à devenir presque monstrueuses ; à droite, elles s’organisent autour d’un visage. Ces deux images racontent finalement deux versions d’une même sensation.

“Le portrait de Tang Wei est né presque par jeu.” – Park Chan-wook.
Cette exposition est présentée dans un lieu consacré à Lee Ufan. Il a dit de vous que vous aviez “un cerveau qui met en scène”. Vous avez, de votre côté, raconté qu’il avait immédiatement choisi comme photographie préférée une image prise au Japon, en plaisantant que son regard japonais l’avait “trahi”. Quelle relation entretenez-vous avec son travail ?
Ce qui est amusant, c’est que nous ne nous étions encore jamais rencontrés. Notre première rencontre devait avoir lieu le lendemain de votre interview. Pourtant, j’avais déjà l’impression de le connaître, parce que nous avons énormément d’amis en commun.
Je crois surtout que nous partageons une même attention aux matières, aux textures et aux relations qui se créent entre les objets. Lee Ufan cherche toujours à mettre différents matériaux en présence les uns des autres pour voir ce qui se passe entre eux. Certaines de mes photographies procèdent exactement de la même manière. Elles ne racontent pas une histoire ; elles observent simplement la rencontre de plusieurs formes, de plusieurs surfaces ou de plusieurs couleurs.
Lorsque j’ai pris cette photographie qu’il aime tant, je ne pensais évidemment pas à lui. Mais il est très possible que toutes les œuvres de Lee Ufan que j’avais vues auparavant, aient continué à travailler inconsciemment dans mon regard. C’est peut-être cela, l’influence la plus profonde : celle dont on ne s’aperçoit qu’après coup.
“Par un matin calme”, exposition jusqu’au 4 octobre 2026 à Lee Ufan Arles, dans le cadre des Rencontres d’Arles 2026, Arles.