2 fév 2026

L’interview sans filtre de Sébastien Tellier, de retour avec Kiss the Beast

Derrière ses lunettes noires, Sébastien Tellier soigne depuis toujours son personnage. Le grand enfant désabusé de 50 ans à la touche glamour revient avec Kiss the Beast, disque à la fois grandiose et intime, affûté par un casting de prestige : Victor Le Masne, SebastiAn, Nile Rodgers, Kid Cudi et Oscar Holter, collaborateur de The Weeknd. Un album de douze titres mêlant électro mordante et orchestrations lumineuses, entre voyage pop et virée nocturne. Rencontre.

  • propos recueillis par Alexis Thibault

    portrait par Jean-Baptiste Mondino.

  • Publié le 2 février 2026. Modifié le 25 février 2026.

    L’univers créatif et musical enchanteur de Sébastien Tellier

    Aussi loin qu’il s’en souvienne, Sébastien Tellier s’est toujours imaginé fabricant de jouets… pas de babioles en plastique, mais de beaux objets pleins de charme, comme on en faisait dans les années 80. Il en nourrissait le fantasme dans son HLM planté au milieu d’une “banlieue moite” du Val-d’Oise. À l’époque, sur les photos, il tire la gueule et se représente en gamin triste, un merle noir posé sur l’épaule.

    Plus tard viendront heureusement les jeux vidéo, le skate et le BMX, qu’il pratiquera sans jamais atteindre un niveau vraiment éblouissant. Puis une phobie tenace des souris, un rejet inaltérable de l’autorité et la musique… Sébastien Tellier se mue alors en grand bonhomme à la barbe hirsute, loup-garou glamour qui chante comme on raconte une fable, faisant élégamment virevolter un volnay au fond de son verre.

    Kiss the Beast, le nouvel album du chanteur

    Depuis L’Incroyable Vérité (2001), son premier album studio, sa musique a toujours parlé d’amour. Un univers flamboyant inspiré de ses a priori, comme s’il s’autorisait soudainement à raconter le monde sans être expert de rien. On y surprend les rimes d’un Paul Éluard, l’étrangeté chic d’un Bertrand Mandico ou les récits sonores de Sergueï Prokofiev : cette manière de camper des personnages à coups de motifs, de couleurs et de costumes, de l’ogre tendre au fanfaron pudique. Vingt-deux ans après La Ritournelle, titre culte hypnotique composé avec le légendaire batteur Tony Allen, il signe donc l’un de ses albums les plus aboutis. Au beau milieu de l’entretien, le musicien va même jusqu’à ôter ses larges lunettes noires, si familières, laissant apparaître, sous le masque, des yeux enfin rieurs. Rencontre.

    L’interview sans filtre de Sébastien Tellier

    Numéro : Vous pleurez souvent, vous ?
    Sébastien Tellier : J’ai énormément pleuré dans ma vie… mais on cesse de le faire quand on a des enfants, parce qu’un capitaine ne doit pas flancher. Désormais, je ne m’autorise à pleurer que sur des choses inventées : la tristesse factice d’un acteur au cinéma ou le chagrin outrageux d’une chanson d’amour…

    Sur quel défaut vos proches semblent-ils s’accorder lorsqu’ils parlent de vous ?
    Je suis paresseux et casanier. On m’a toujours reproché de vouloir rester enfermé chez moi, volets clos. Sans doute parce que je passe mon temps à chanter les balades en forêt ou Biarritz en été. Je suis un imposteur, ne m’en veuillez pas ! J’ai fondé toute ma pensée sur des impressions, sans jamais me renseigner sur les sujets que j’abordais. Je suis un spécialiste des impressions de loin. Certains voient l’ignorance comme une tare, moi, comme une immense qualité qui permet de mieux rêver.

    Sébastien Tellier – Parfum Diamant (2026).

    Certains voient l’ignorance comme une tare, moi, comme une immense qualité qui permet de mieux rêver.” Sébastien Tellier

    Est-ce pour cela que vous chantez en chuchotant, parce que vous n’êtes sûr de rien ?
    On ne choisit malheureusement pas sa voix. Et j’ai celle de mon corps, pas celle d’un Pavarotti. J’ai toujours eu envie de briller, tout en exécrant les gens qui s’imposent. Alors, j’essaie d’exister en douceur, sans avoir à chanter fort. J’ai longtemps espéré être touché par la grâce pour écrire une bonne chanson. Avec le temps, je suis devenu un perfectionniste qui n’attend rien de personne. Comme si je n’avais plus la patience de tomber sur un truc génial par accident. Je domine enfin ma musique, alors qu’avant, c’était le contraire.

    Ce nouveau disque, Kiss the Beast, se veut à la fois grandiose et intime. Pourquoi vous rend-il si fier ?
    Parce qu’il ne me reste plus beaucoup de temps pour proposer une œuvre à la hauteur de mes héros… Le problème, voyez-vous, c’est que ma génération a connu Gainsbourg, et que le type a plié le game. La seule façon d’exister, c’est de faire autre chose. Donc, je chante des petits mots naïfs en survolant des sujets auxquels je ne m’intéresse même pas vraiment. Ma musique, c’est un mélange de Taxi Driver et de La Belle et la Bête façon Brian De Palma. Quant à ce nouvel album, c’est une nuit de folie. Une tentative de maîtriser le chaos. Une semaine de vacances dans un parc d’attractions à l’abandon.

    Sébastien Tellier – Amnesia (feat. Kid Cudi) (2026).

    La souffrance reste le meilleur combustible pour la flamme de l’art.” Sébastien Tellier

    L’un des titres du disque, Copycat, évoque le traumatisme que vous avez subi lorsqu’un homme a usurpé votre identité. Faut-il nécessairement souffrir pour être un artiste légitime ?
    Disons que la souffrance reste le meilleur combustible pour la flamme de l’art. On n’a pas vraiment besoin de créer lorsque tout va bien. Pour être artiste, il faut avoir envie de fuir et de hurler. J’ai longtemps cherché à abandonner l’enfant que j’ai été pour me réinventer. L’art, c’est une suite de problèmes à résoudre. Et nous, les artistes, nous nous persuadons que de simples chansons peuvent régler tout cela.

    Craignez-vous qu’un jour la ringardise vous frappe de plein fouet ?
    Il y a du monde devant moi dans la file vers le précipice… De toute façon, j’ai toujours fait un art de vieux. Un truc un peu érudit, avec de longues plages instrumentales. Je n’ai pas conquis mon public à coups de chorés, quoi. Mon grand-père était boxeur. Il avait de l’allure, papy Henry, il avait de la classe. Comme lui, j’ai toujours cherché à séduire avec mes tenues, parce que le style, c’est comme la musique : une histoire d’équilibre. Au-delà du goût, je vais vers ce qui fonctionne. Le goût, on s’en fout. Ce qu’il faut, c’est aller là où ça se passe bien.

    Kiss the Beast (2026) de Sébastien Tellier, disponible. Sébastien Tellier en concert au festival We Love Green le vendredi 5 juin 2026.