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Au Palais des Papes à Avignon, l’artiste Lee Ufan oppose le silence à la monumentalité
Figure majeure de l’art contemporain et cofondateur du mouvement Mono-ha, Lee Ufan investit cet été le Palais des Papes d’Avignon avec “Relatum”. À travers un parcours inédit mêlant sculptures monumentales et peintures, l’artiste coréen transforme la forteresse gothique en un paysage de silence où pierres, acier et architecture entrent en résonance. Une exposition magistrale qui révèle autant le monument que l’œuvre.
Par Thibaut Wychowanok.

Soixante tonnes d’ardoise dans la nef du Palais des Papes
On entre dans la Grande Chapelle comme on entre dans une cathédrale. Les yeux montent immédiatement vers les voûtes. Puis quelque chose les oblige à redescendre. Le sol a disparu. À sa place, près de soixante tonnes d’ardoise recouvrent la nef du Palais des Papes. Une mer minérale. Quelques pierres dressées. Rien d’autre.
Depuis plus de sept siècles, cette architecture écrase tout ce qui entre en elle. Ses murs ne servent pas de décor. Ils imposent leur propre récit. Lee Ufan est l’un des rares artistes à ne pas chercher à rivaliser avec eux. Il ne répond pas à la monumentalité par davantage de monumentalité. Il enlève au lieu tout ce qui pourrait faire écran. Il ralentit le regard. Il vide l’espace. Et soudain, le Palais des Papes paraît moins immense. Plus poreux. Presque fragile.

Notre rencontre avec Lee Ufan…
Lorsque nous l’avions rencontré à Paris en 2025, dans son atelier puis devant l’objectif de Paolo Roversi pour Numéro art, Lee Ufan revenait sans cesse sur une idée. “Je pars toujours de l’espace. Et, à partir de cet espace, je cherche un dialogue. Je ne pars pas d’un objet. Mon objectif n’est pas de créer un objet, mais de faire advenir un espace.”
Il aurait difficilement pu trouver meilleur terrain de jeu qu’Avignon. Car rien, dans cette exposition, ne donne l’impression d’avoir été installé. Les œuvres semblent avoir attendu le monument.
Depuis la fin des années 1960, Lee Ufan poursuit presque obstinément la même recherche. Une pierre. Une plaque d’acier. Un miroir. Une ligne de peinture. Quelques éléments suffisent. Ce qui l’intéresse n’est jamais l’objet lui-même mais la tension qui naît entre les choses.
C’est le sens même du mot “Relatum”, titre qu’il donne depuis cinquante ans à ses sculptures : une relation plutôt qu’une forme. Une vibration plutôt qu’une composition.

Un paysage naturel au cœur de la Grande Chapelle
La Grande Chapelle en offre sans doute l’expression la plus spectaculaire avec cette immense surface d’ardoise qui semble s’être infiltrée dans la nef comme une marée silencieuse. Les plaques dessinent un paysage plus qu’une installation.
Certaines se soulèvent légèrement. D’autres disparaissent dans les rais de lumière qui traversent les hautes fenêtres. On pense à une banquise, à un désert, à un champ de lave refroidie. Peu importe. Lee Ufan ne cherche jamais à imposer une image. Il laisse le regard fabriquer la sienne.
Il racontait aussi ne jamais choisir une pierre pour sa beauté. “Je choisis la pierre en relation avec l’espace. (…) Cela n’a de sens que dans un lieu spécifique.” Cette phrase explique probablement toute l’exposition. Car ces œuvres auraient été différentes partout ailleurs.

Le reste du parcours fonctionne selon la même logique. Dans le Grand Tinel, ses immenses peintures de la série “Dialoguene” ne représentent rien. Un seul geste. Deux parfois. Un pinceau chargé de pigments qui ralentit jusqu’à épuiser sa matière. Plus le geste avance, plus la couleur disparaît.
La peinture devient l’enregistrement d’un souffle. “Chaque acte, un point ou une ligne avec le pinceau, est une opportunité de créer une nouvelle vibration”, nous expliquait-il. Chez Lee Ufan, peindre n’est jamais remplir une surface. C’est rendre visible le temps nécessaire à un geste.


Vues de l’exposition “Relatum” de Lee Ufan au Palais des Papes à Avignon. Photo : Thibaut Wychowanok.
Lee Ufan dialogue avec l’architecture du Palais des Papes
Une autre belle surprise attend le visiteur dans le cloître Benoît XII. Un cercle d’acier. Et une ligne. Le Palais des Papes est une architecture de l’angle, de la fortification, de la verticale. Lee Ufan lui répond par une courbe parfaite. Le cercle cesse d’être une sculpture. Il devient un horizon. La ligne, un chemin.
L’air qui circule à l’intérieur de cette forme paraît presque aussi important que le métal lui-même. On comprend alors ce que l’artiste voulait dire lorsqu’il évoquait la nécessité de “faire advenir un espace”.
Cette économie de moyens explique peut-être pourquoi Lee Ufan demeure l’un des artistes les plus singuliers de notre époque. À l’heure où les expositions s’épuisent souvent à produire des images immédiatement partageables, lui continue de croire à la physicalité de l’espace et à l’expérience vécue. “Une œuvre ne peut pas être une pure réflexion intérieure. L’art se réalise dans un lieu. En dialogue avec l’extérieur.”
Cette phrase, prononcée lors de notre rencontre en 2025, résonne particulièrement au Palais des Papes. Car c’est précisément ce qui se joue ici : moins une exposition de sculptures qu’une transformation du regard, de l’espace. Une mise en tension particulièrement magistrale.
“Relatum, exposition jusqu’au 15 novembre 2026 au Palais des Papes, Avignon.”