21 juil 2026

Le peintre Babi Badalov révèle avec fracas les failles de notre société à l’Espace Niemeyer

Jusqu’au 20 september 2026, Babi Badalov investit avec fracas l’Espace Niemeyer avec “Utopia utopia”, sa première grande exposition personnelle parisienne. Guillaume Desanges, directeur du Palais de Tokyo, en est le commissaire. Entre slogans, grandes peintures sur textile et interventions in situ, l’artiste franco-azerbaïdjanais transforme le langage en une matière picturale où se croisent exil, politique et poésie.

  • Par Lucas Barnier Piffault.

  • L’exposition de Babi Badalov à l’Espace Niemeyer

    Il suffit d’une lettre pour que tout bascule. Chez Babi Badalov, “West” devient “Waste”. “World” se transforme en “Word”. “Occident” résonne comme “Accident”. Les langues s’entrechoquent, les alphabets se contaminent, les slogans se fissurent. Depuis plusieurs décennies, l’artiste franco-azerbaïdjanais construit une œuvre où les mots ne servent plus à communiquer, mais à révéler les failles du monde.

    À l’Espace Niemeyer, ancien siège du Parti communiste français, Le Palais de Tokyo présente “Utopia Utopia”, la première grande exposition personnelle à Paris de Babi Badalov. Un projet que Guillaume Desanges, directeur du musée parisien et commissaire de l’exposition, et le galeriste Jérôme Poggi (qui accompagne l’artiste depuis de nombreuses années) souhaitaient voir aboutir depuis longtemps.

    Ce dernier l’affirme : “Rien ne pouvait mieux se prêter à une exposition de Babi Badalov que le siège du Parti communiste”. Né en Azerbaïdjan lorsque le pays appartenait encore à l’URSS, l’artiste a grandi avec cette utopie politique avant d’en voir progressivement l’effondrement. Dans ce bâtiment chargé d’histoire, ses œuvres trouvent une résonance particulière, “assez merveilleuse”, pour reprendre les mots du commissaire.

    Des mots qui se regardent avant de se lire

    Face à l’entrée, une peinture orange accueille les visiteurs. “Come Moon East” : trois mots qui viennent frôler phonétiquement “communiste”. Ce rapprochement prend une résonance particulière dans l’ancien siège du Parti communiste français. Mais plutôt que de proposer une équivalence, Babi Badalov ouvre un espace de glissement entre les langues. Come, Moon et East ne forment pas une phrase à décoder. C’est une constellation de sons.

    À côté de l’entrée de la mythique coupole dessinée par Oscar Niemeyer, une grande bannière rouge. Le mot Utopia se reflète comme dans un miroir, dessinant une promesse autant qu’un souvenir. Il ouvre un ensemble de quatorze étendards suspendus. Déployés du rouge au violet, ils composent un véritable arc-en-ciel qui traverse l’espace. Un dégradé de couleur loin d’être anodin pour un artiste qui a dû quitter son pays en raison de son homosexualité : il peut en effet évoquer le drapeau arc-en-ciel, symbole de la communauté LGBTQ, sans jamais le citer frontalement.

    Face à “Your Left Is My Right”, les mots se métamorphosent à mesure que le regard descend. En haut de la toile, “Your” se lit sans difficulté. Puis les lettres s’étirent, se déforment. Elles acquièrent peu à peu une présence figurative. À la fin de la composition, l’alphabet s’efface presque entièrement au profit de l’image. On ne sait plus si l’on regarde une phrase ou une peinture.

    Babi Badalov, de peintre à écrivain

    Car Babi Badalov ne se considère pas comme un écrivain. Jérôme Poggi le rappelle : “Il est avant tout peintre”. Les mots sont sa matière picturale, au même titre que la couleur. Les lettres s’épaississent, se tordent, s’étirent jusqu’à former des compositions où la calligraphie compte autant que le texte lui-même.

    Pour cet artiste, la langue est une matière vivante, en perpétuelle mutation. Les mots évoluent en direct, comme s’ils continuaient de pousser une fois déposés sur le tissu. Et cette croissance n’est pas anodine : elle fait aussi naître des racines. Pour un artiste qui a traversé les frontières sans jamais pouvoir véritablement s’ancrer dans un territoire, cette écriture organique invente une autre manière de prendre racine.

    Cette écriture porte aussi les traces de multiples traditions visuelles. On y voit se rencontrer plusieurs héritages : le graffiti dialogue avec l’ornement, la calligraphie orientale avec l’enluminure et les lettrines médiévales. Le baroque se frotte au punk. Autant de références qui ne s’additionnent pas mais s’entremêlent.

    Transformer des tissus récupérés en œuvres d’art

    Suspendues comme des étendards, les peintures sur textile épousent les courbes de l’architecture de Niemeyer. Certaines retombent jusqu’au sol. Draps, nappes, rideaux ou chutes de tissu servent de support à cette écriture peinte. Longtemps installé dans le quartier de la Goutte-d’Or, à Paris, Babi Badalov récupérait ces matériaux dans les commerces du quartier ou directement dans la rue.

    Mais cette économie de moyens n’est pas un effet de style. “Il n’y a aucun mépris pour la matérialité des choses”, explique Guillaume Désanges. Chez Babi Badalov, les objets les plus modestes conservent en effet une dignité particulière.

    Jérôme Poggi se rappelle notamment une vieille taie d’oreiller récupérée dans la rue. Elle était tachée, usée, crasseuse. L’artiste y avait inscrit les mots Art Cemetery”. Mais ce qui attirait d’abord le regard, c’est l’empreinte laissée par une tête sur le tissu. “On voyait vraiment la marque d’un crâne, d’une tête qui s’est reposée dessus, qui a rêvé sur cette œuvre”, se souvient-il.

    Chez Babi Badalov, le support n’est jamais neutre. Il porte une histoire – et la peinture n’efface pas cette histoire, elle la prolonge. Si la toile est parfois de travers, froissée ou sale, le geste, lui, demeure d’une précision irréprochable. Aucun débordement. Aucune bavure. La rigueur de l’exécution contraste avec la précarité des matériaux. L’artiste pose sur le sol sa toile, sur laquelle il déploie une poésie improvisée, sans dessin préparatoire. Avant de plier l’œuvre une fois achevée, et de passer à la suivante.

    Le langage, la matière première de Babi Badalov

    Guillaume Désanges refuse généralement de réduire une œuvre à son histoire personnelle. Mais, dans le cas de Babi Badalov, impossible d’y échapper : le langage est devenu sa matière première précisément parce qu’il n’a jamais cessé de changer de pays, de statut et de langue.

    Après des études aux Beaux-Arts de Bakou (Azerbaïdjan), vient le service militaire dans l’Armée rouge. Pour l’armée, c’est un “cul-terreux”. Intello. Gay. Musulman. Son identité le met en danger. Plus tard vient Saint-Pétersbourg. La scène underground des années 1980. Les États-Unis, le Royaume-Uni. L’expulsion puis le retour forcé en Azerbaïdjan. Commence alors une longue période d’errance qui le conduit clandestinement jusqu’en France. Il obtient le statut de réfugié politique en 2011, avant d’être naturalisé français en 2018.

    Entre-temps, les langues se sont accumulées sans jamais totalement s’installer. Babi Badalov en parle sept, sans véritablement en maîtriser aucune. Son propre azéri a changé plusieurs fois d’alphabet au fil du siècle. Arabe, cyrillique, latin… trois écritures et une seule langue. Trois façons de dessiner un même son. Pour Jérôme Poggi, cette succession d’exils finit par bouleverser le rapport de l’artiste à sa propre langue. “Il ne sait plus où est la terre à laquelle il appartient. Il ne sait même plus quelle est sa langue.”

    Alors, les erreurs de traduction, les homophonies, les approximations grammaticales cessent d’être des défauts pour devenir une forme de poésie. Là où la langue sépare habituellement les individus, Babi Badalov crée un espace de rencontre. Guillaume Désanges cite volontiers le psychiatre François Tosquelles, qui voyait dans la différence de langues non pas une malédiction, mais une condition à la relation. Parce que ne pas comprendre oblige à traduire – et traduire, c’est déjà entrer en contact.

    “Utopia utopia”, exposition jusqu’au 20 septembre 2026 à l’Espace Niemeyer, 2 Pl. du Colonel Fabien, Paris 19e.