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Le jour où Stuart Brisley s’immergea dans une baignoire remplie de viande pourrie
En 1972, l’artiste britannique Stuart Brisley s’immergea dans une baignoire remplie d’eau noire et de viande en décomposition. Une performance extrême, devenue emblématique de l’avant-garde britannique.
Texte par Éric Troncy,
Illustration par Soufiane Ababri.

La Gallery House de Londres et les avant-gardes artistiques
Le 18 août 1972 fut inaugurée l’exposition “A Survey of the Avant-Garde in Britain” organisée par Rosetta Brooks à la Gallery House de Londres. Un non profit art space fondé la même année par Sigi Krauss, voisin du Goethe-Institut, qui ne resta d’ailleurs ouvert que seize mois.
Durant deux semaines, au cours de cette exposition, l’artiste britannique Stuart Brisley s’immergea chaque jour, tout habillé, dans une vieille baignoire partiellement remplie d’eau colorée au pigment noir, dans laquelle flottaient des abats. Son immersion quotidienne ne dura à chaque fois que deux heures :“Je l’aurais fait plus longtemps, mais ça a commencé avec de l’eau chaude et, petit à petit, elle est devenue froide, puis très froide. Et j’ai dû sortir. Il arrive un moment où ton corps ne veut plus être là.”
Une odeur irrésistible de chair pourrie
La petite pièce dans laquelle se trouvait la baignoire était située au troisième étage du bâtiment (préalablement utilisée par l’Église mormone). Plongée dans l’ombre, elle ne pouvait pas vraiment contenir plus d’un ou deux spectateurs. Au fil des jours, les abats se décomposèrent. Des mouches y pondirent des œufs et l’eau fut rapidement infestée de vers. L’odeur qui se dégageait de l’ensemble finit ainsi par être tout simplement insupportable.
“L’idée était que moi et mon visage, à peine visible à la surface, bougions à chaque respiration. Mon visage se soulevait à chaque inspiration que je prenais, et il descendait à chaque expiration que je laissais échapper. Nous parlons ici de la frontière entre la vie et la mort, entre l’air et un autre milieu, la tête étant là où elle est, c’est-à-dire presque à l’endroit où vous respirez de l’eau, mais pas tout à fait.
Il faisait assez sombre. Quand quelqu’un ouvrait la porte, il y avait instantanément une odeur irrésistible de chair pourrie. La porte était inclinée pour qu’on puisse voir la baignoire se détacher contre le mur. Quand on regardait vers le bas, on apercevait alors la tête, ou non, ou une partie de la tête. Et on voyait ainsi ce mouvement très doux de la tête qui bougeait de haut en bas.”
Stuart Brisley, pionnier radical de la performance britannique
Considéré comme l’un des pères de la performance en Grande Bretagne, Brisley avait un peu auparavant présenté à Berlin, durant la période des fêtes de fin d’année, une performance intitulée 10 Days. Au cours de celle-ci, il se priva de nourriture pendant dix jours, assis à une table sur laquelle un chef cuisinier déposait chaque jour des repas, déjeuners et dîners, auxquels il ne touchait pas et qui furent ainsi laissés sur la table.
Le dixième jour, Brisley rampa alors sur la table au milieu des aliments en décomposition. Tandis que, plus tard, on lui demandait comment il s’était senti lorsqu’il se trouvait dans cette baignoire putride, il répondit : “Je n’étais pas dans un état émotionnel, j’étais dans un état professionnel.”