15 juil 2026

Corps découpés et matières visqueuses : qui est la photographe Lucile Boiron, exposée à Arles ?

À rebours des images lisses qui saturent les réseaux sociaux, Lucile Boiron photographie les chairs, les fluides et les matières organiques dans toute leur ambiguïté. Présentée aux Rencontres d’Arles au sein de l’exposition L’Image Cannibale jusqu’au 4 octobre 2026, son œuvre explore la photographie comme un acte de digestion du réel, entre fascination, violence et désir.

  • par Delphine Roche.

  • Des couleurs séduisantes et des matières visqueuses

    À l’ère digitale, Lucile Boiron choisit de travailler en argentique, laissant le temps imprimer sa pellicule. En réaction aux corps artificiels exhibés sur Instagram, ses images organiques évoquent le corps dans ce qu’il a de plus cru, les chairs, les fluides, les muqueuses, comme si elle recueillait la matière même du vivant. Son travail est présenté aux Rencontres d’Arles dans l’exposition collective intitulée L’Image Cannibale, ouverte jusqu’au 4 octobre prochain.

    Si, aujourd’hui, les images constituent un flux incessant qui menace de nous submerger, le débordement opéré par les photographies de Lucile Boiron est d’une nature différente. Dans son œuvre suinte le refoulé de notre époque, l’envers de l’économie visuelle contemporaine : organes, muqueuses, fluides corporels, peau, viscères accompagnés de fleurs ou de fruits… le monde organique, putrescible, mortel, nous y tend un miroir.

    Comme si une faille brisait soudain l’imagerie lisse qui ricoche de plateforme en plateforme, le familier y révèle son inquiétante étrangeté. Des couleurs séduisantes habillent les matières visqueuses, brillantes, ou les épidermes ultra présents, contribuant à troubler nos sens. Loin du gore et du choc frontal, l’artiste orchestre un mouvement d’attraction et de répulsion subtil.

    La photographie argentique comme technique

    Et si elle aime à répéter que son geste est intuitif, elle semble pourtant pleinement consciente du fait que mettre les corps en lumière, les exposer, les photographier ou les filmer recèle une forme de violence, de prédation. “J’étais adolescente dans les années 2000, j’ai donc grandi avec la télé-réalité, comme toute ma génération, confie-t-elle. Cela a nourri un imaginaire en partie problématique, assez destructeur. Le fait de devenir photographe dans un monde d’images est certainement une manière de reprendre le contrôle sur mon rapport au corps.

    La mort et la violence qui accompagnent nécessairement la vie organique sont inscrites au cœur même du processus de travail de Lucile Boiron, qui a souvent photographié sa famille dans sa maison de la Drôme, de préférence en été, lorsque le soleil trône à son zénith : “C’est la saison où toute la vie est à son apogée, et en même temps, le déclin pointe, on voit déjà les feuilles brunir. J’ai fait beaucoup d’images dans cette lumière très écrasante, ce soleil étouffant de midi. J’avais cette espèce de désir presque pulsionnel.

    Travaillant en argentique, l’artiste transmue son désir ardent en une brûlure imprimée par le soleil sur la pellicule. Elle laisse ensuite reposer les films parfois pendant plusieurs mois avant de se confronter aux images, permettant ainsi au temps et à l’imaginaire d’opérer leur œuvre dans l’ombre, comme si ces éléments nouvellement nés devaient trouver leur propre rythme. On pense a priori que la photographie est une façon d’interpréter et de traduire le réel… Lucile Boiron considère, elle, qu’elle le digère.

    Le corps comme matière première

    À Arles, cet été, on la retrouve ainsi presque logiquement dans l’exposition collective intitulée L’Image Cannibale, imaginée par la curatrice Alessandra Chiericato. La lauréate de la bourse de recherche curatoriale des Rencontres de la photographie en 2024 nous y invite à considérer l’image comme “un corps à part entière qui manifeste un appétit viscéral, presque bestial, envers le réel. […] Ici, les sujets représentés sont mordus, mâchés, digérés par le processus photographique.”

    De ses premiers travaux à ses dernières productions, Lucile Boiron a développé une logique de l’image qui se refuse à mettre en ordre le vivant. Du chaos primordial du monde, la Française restitue la sensation, la matière. Pour sa série Womb (2016-2019), elle photographie sa propre famille, de sa grand-mère aux petits-enfants.

    Les chairs bleutées par la lumière solaire violente se tachent également de fluides rouges ou rose vif échappés de fruits. Un poisson au flanc ouvert saigne. Une figue laisse entrevoir ses viscères. La peau fripée de l’âge mûr dialogue avec l’épiderme parfait de l’enfance. S’y fait jour l’appétit de saisir la vie dans sa circularité, celle qui coule d’un être à un autre, qui nous irrigue et, nécessairement, nous échappe.

    La photographie comme acte de prédation

    Cadrant des fragments en gros plans, la photographe établit une généalogie matriarcale qui n’a rien d’une autobiographie, mais qui nous ramène irrésistiblement à la psychanalyse et aux contes des frères Grimm ou de Charles Perrault, où l’amour est toujours menace de fusion et nourrit inversement un fantasme d’incorporation, de réabsorption. On pense aussi à Georges Bataille, pour qui l’érotisme est une pulsion de dissolution des limites de l’être.

    Effectivement, Bataille est une référence qui correspond à mes premiers travaux. Lorsque je prends des photos, je sens bien que je me ferme. Il y a une voracité, cette idée de contrôler, d’absorber. La dimension cannibale est présente. Je pense que la photographie est ambivalente, elle relève en partie de la prédation. Il s’agit de venir arracher un petit morceau du réel, du vivant. Le voyeurisme est présent, mais j’essaie de le mettre à distance. Il était certainement plus présent dans ma série Mise en pièces.”

    Lucile Boiron ou l’art de dépasser les limites de l’image

    Dans Mise en pièces, le regard de Lucile Boiron se fait plus clinique. La série met en parallèle des photographies de patientes subissant une opération de chirurgie esthétique (dans la continuité d’une commande du magazine M Le Monde) avec des fragments du corps de la photographe elle-même.

    Si les sujets sont parfois reconnaissables, l’approche haptique reste prégnante, transmuant des prothèses de silicone en objets non identifiables, dans un jeu de textures et de couleurs renvoyant les unes aux autres. Mater, puis Bouche, recomposent ensuite les corps précédemment disséqués, poursuivant le propos de Womb.

    La vie y apparaît dans sa dimension à la fois douce et cruelle. Les matières et les appétits établissent une circulation infinie, une alternance d’ingestions, d’absorptions et d’objets organiques jouissant de leur plénitude autonome. Des seins, des bouches de nourrisson, des peaux ridées, des fruits, des formes ressemblant en tout point à des cordons ombilicaux émergent de l’eau qui semble les découper, et se teintent de reflets vibrants et colorés. Les compositions chaotiques créent des tableaux d’une beauté folle à partir de ce que Julia Kristeva a nommé l’abject.

    Les pulsions vitales d’une image en mouvement

    C’est quelque chose qui s’apparente à un débordement, mais qui me submerge, moi, avant tout, précise la photographe. Car il est difficile de faire face à l’image de la finitude, de la dégradation, de l’organique, particulièrement dans une époque où prime le contrôle de soi et de son apparence.”

    Récemment, avec Fricon, Fricasse !, l’artiste superpose des protubérances en verre thermoformé à ses tirages. “Ce sont des formes très libres, non préméditées, que je travaille un peu comme des bas-reliefs. Par la suite, j’associe ces volumes, qui peuvent évoquer de façon abstraite des organes, à des images que j’ai faites. L’ensemble du processus reste purement intuitif.

    Présentées dans le cadre de l’exposition L’Image Cannibale, dans la chapelle de la Charité aux Rencontres d’Arles, ces œuvres à la fois bidimensionnelles et sculpturales pratiquent, elles aussi, une sorte de débordement avec leurs formes fluides, presque liquides, qui se répandent, dépassant le bord du cadre comme les limites des représentations stables et rassurantes de nos organismes.

    Si le projet de la curatrice Alessandra Chiericato évoque le corps de l’image comme une matière vivante, les œuvres de Lucile Boiron actent bel et bien ce moment où les photographies, comme des enfants grandissant, affirment leur propre existence avec une forme de cruauté nécessaire.

    L’Image Cannibale, jusqu’au 4 octobre 2026 à la chapelle de la Charité, 9 boulevard des Lices, Arles. www.rencontres-arles.com/fr