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Rencontre exclusive avec Sterling Ruby, maître du subversif et de l’artisanat
Il fait partie, aujourd’hui, des artistes américains les plus aimés dans le monde. Du métal au textile, en passant par la céramique, Sterling Ruby cultive depuis plus de vingt ans une œuvre doucement subversive qui célèbre l’artisanat, le banal et la culture populaire à Los Angeles, moteur de la rutilante machine à rêves de l’Oncle Sam.
Par Matthieu Jacquet,
Photos par Boris Camaca.

Sterling Ruby, un artiste pluridisciplinaire à l’œuvre engagée
Pendant tout l’été, deux bougies géantes se dressaient avec panache sur le toit de la Cité radieuse, à Marseille. Côte à côte, ces immenses sculptures en bronze couleur vert d’eau venaient, avec leur hauteur de plus de sept mètres, tutoyer les grandes cheminées en béton du fameux bâtiment de Le Corbusier offrant une vue panoramique sur la cité phocéenne.
Au MaMo by Ora Ïto, plateforme d’art contemporain installée en haut de l’édifice, et en collaboration avec Gagosian, Sterling Ruby a ainsi présenté l’une des plus grandes sculptures, mais aussi l’une des plus grandes peintures de sa carrière – une occasion rare pour une star de l’art contemporain et du marché, encore trop peu visible dans les institutions françaises.
Car le plasticien polymathe, dont l’œuvre extrêmement riche et variée s’étend de la peinture à la sculpture en bronze, en passant par la céramique et le textile depuis une vingtaine d’années déjà, s’est particulièrement distingué par son goût inlassable pour la technique et l’expérimentation.
Son travail est pourtant loin de se limiter à cette évidente force plastique : s’y lisent aussi une importante critique des pouvoirs et un réenchantement de l’espace urbain, dans lequel l’artiste défend l’énergie populaire face à l’autorité du système, ou encore une célébration du banal et de l’artisanat contre l’ultra industrialisation et le capitalisme débridé qui régit notre monde.

Questionner les pouvoirs et réenchanter l’espace urbain
L’intérêt de longue date de Sterling Ruby pour le motif de la bougie recoupe certaines de ses plus grandes obsessions artistiques. Depuis ses débuts, l’Américain se passionne pour les objets les plus triviaux, mais aussi pour les symboles du pouvoir et de la domination – masculine, américaine, militaire…
De son intérêt pour la statuaire publique à ses nombreuses déclinaisons du drapeau américain, notamment cousu en patchwork dans sa série de sculptures Soft Work (2012), en passant par ses ready-mades à base de fragments de sous-marins militaires de son pays, Ruby n’hésite pas à attaquer de front ces images sacrées en détournant leur aspect, et, par conséquent, leur impact.
“Qu’il s’agisse d’une céramique, d’une peinture ou d’une sculpture en bronze, c’est bien la tension liée à la rigidité de la répression que je souhaite faire ressortir dans mes œuvres.”– Sterling Ruby.
En créant ces bougies géantes, l’artiste pensait bien évidemment aux colonnes antiques, aux tours, aux obélisques et autres monuments dont les formes phalliques venaient asseoir le pouvoir. Car que restera-t-il de cette incarnation matérielle du pouvoir lorsqu’elle se confrontera à la bougie, objet intime, éphémère et friable, voué à sa propre destruction ? Afin d’appuyer cette fragilité, l’artiste opère ici un véritable tour de force technique en effectuant ses moulages sur des sculptures molles, en tissu, et fige ainsi dans le bronze leurs irrégularités, leurs plis et leurs volumes.
“Qu’il s’agisse d’une céramique, d’une peinture ou d’une sculpture en bronze, c’est bien la tension liée à la rigidité de la répression que je souhaite faire ressortir dans mes œuvres”, nous explique l’artiste, le jour de l’ouverture de cette exposition marseillaise. Précisons-le : Sterling Ruby est né sur une base militaire américaine, en Allemagne, en 1972. Hasard ou non, son œuvre s’affirmera plus tard comme un pamphlet antipouvoir et antiguerre.

Une œuvre imprégnée de l’atmosphère de Los Angeles
À l’intérieur du MaMo, on découvre un autre exemple emblématique du travail l’artiste, révélé dans les années 2000 : une peinture à l’aérosol vert acide de plus de sept mètres de longueur, striée de lignes noires évoquant un grillage ou une prison. “Ce que j’aime avec une peinture de cette envergure, c’est qu’elle ressemble à un panneau d’affichage, aussi grande qu’un mur, justifie Ruby. Beaucoup de questions me sont venues à l’esprit à son sujet. Que protège un mur comme celui-ci ? Est-ce une cage ? Est-ce une barrière ?”
C’est en 2007 que le plasticien réalise sa première spray painting, à force d’observer les murs de Los Angeles recouverts de graffitis : “Ma première peinture de cette série est une réponse à la ‘théorie de la vitre cassée’ en urbanisme. L’idée selon laquelle quand vous voyez des graffitis, vous devez les effacer immédiatement sinon il y en aura davantage – et Los Angeles n’a cessé d’essayer d’effacer ce qui se passait dans ses rues. Avec cette série, il ne s’agissait donc pas de faire des peintures, mais plutôt de refléter ce qui se passait en temps réel, ce qui était mis en place par la ville. Une forme de conflit latent entre ceux qui font de l’art et ceux qui le détruisent.”
“Los Angeles est une ville ‘alien’, tellement étrange et dépaysante.” – Sterling Ruby.
En appliquant sur la toile les techniques utilisées sur les murs par les artistes considérés comme “vandales” par la société, Ruby montre dès ses débuts son affection pour les contre-cultures, tout en rappelant combien le caractère sacré d’une œuvre est déterminée par son support, et, bien sûr, par son contexte. Comme en attestent ces spray paintings, régulièrement accrochées dans les grandes foires internationales et très appréciées des collectionneurs, le travail pictural de Sterling Ruby s’affirme comme une véritable déclaration d’amour à la Cité des Anges, qui, à travers sa puissance presque cinématographique, continue de l’inspirer.
“Los Angeles n’est pas une ville au sens traditionnel du terme. Il n’y a pas de grands immeubles, le centre-ville est très exigu et la plupart des bâtiments sont relativement bas. Ce qui en fait une ville si grande et si peuplée, c’est son étendue, sa platitude. […] C’est une ville ‘alien’, tellement étrange et dépaysante.” Aujourd’hui, l’artiste apprécie aussi de passer du temps dans la sierra Nevada, dont les montagnes et les lacs lui ont inspiré la série d’œuvres qu’il dévoilait chez Gagosian, à Gstaad, l’été dernier.
![œuvre de Sterling Ruby, Bound Flower (8888) [2025]. Bronze, 70,5 x 17,1 x 13,3 cm](https://numero.com/wp-content/uploads/2025/12/sterling-ruby-numero-homme3.jpg)
“Dans mon travail, tout n’est pas que production : une partie consiste simplement à m’asseoir avec mes pièces.“– Sterling Ruby.
Presque aussi célèbre que son œuvre, l’atelier de Sterling Ruby parachève l’immersion de son esprit dans le paysage qui le nourrit. Ce bâtiment de plus de 10 000 mètres carrés se trouve à Vernon, une ville principalement occupée par des manufactures industrielles, située au sud du centre-ville de Los Angeles. Il est subdivisé en plusieurs parties : le bureau, l’atelier bois, l’atelier métal, l’atelier de céramique, l’atelier textile, l’atelier de peinture et des salles pour installer les œuvres et préparer les accrochages.
“Dans la manière dont il est compartimenté, mon atelier a un aspect très Bauhaus, explique le quinquagénaire. J’essaie d’y faire plusieurs choses chaque jour. Je peux passer une partie de ma matinée dans la salle de céramique, enchaîner ensuite avec l’atelier de peinture, puis me rendre dans l’une de mes salles ouvertes pour installer et déplacer mes œuvres, et les regarder suivant plusieurs points de vue. Dans mon travail, tout n’est pas que production : une partie consiste simplement à m’asseoir avec mes pièces.”
Disposer d’une telle plateforme permet aussi à l’artiste de centraliser sa pratique extrêmement prolifique et éclectique, dans laquelle il reste fondamentalement impliqué sur tous les plans, bien qu’il n’hésite pas à s’entourer de spécialistes. Par chance, une fonderie de bronze se trouve juste en face de son atelier, ce qui lui permet de produire ses sculptures monumentales à seulement quelques pas.
![œuvre de Sterling Ruby, DRFTRS (8828) [2025].](https://numero.com/wp-content/uploads/2025/12/sterling-ruby-numero-homme4.jpg)
L’artisanat et le savoir-faire au cœur de sa pratique
Sa pratique de la céramique, qui représente une partie importante de son œuvre depuis les années 2010, est sans doute celle qui traduit le mieux son goût pour la matière et le travail de la main. En atteste sa série au long cours des Ashtrays, cendriers en terre émaillée aux formes irrégulières et aux couleurs souvent volcaniques, dans lesquels on peut apprécier des variations de textures, de lumière, de techniques de modelage et de cuisson.
Certains sont vides et plats, d’autres très creux et remplis de détails aux airs de mégots et autres déchets, sublimés par l’émaillage. Tous témoignent d’une volonté d’enchanter le trivial – voire de, pour citer Arthur Danto, “transfigurer le banal”. “Aussi étrange que cela puisse paraître, la céramique s’apparente à une science, mais elle est également tributaire du hasard. J’adore le fait qu’il y ait tant de choses qui entrent en jeu. On croit comprendre comment ça fonctionne, mais ensuite, tout s’efface.”
C’est lorsqu’il parle de techniques et de matériaux que Sterling Ruby se montre le plus enthousiaste. Sûrement parce que l’artisanat et le savoir-faire sont constitutifs de l’identité de celui qui a grandi dans une famille de hippies en Pennsylvanie, au sein d’un milieu rural très modeste. “Mon école était très axée sur le travail manuel : cours de soudure, de menuiserie… Les seuls cours de création artistique étaient des cours de dessin technique. C’était vraiment une école préparatoire à la formation d’ouvrier.” Sa rencontre avec la création commence donc avec les métiers de la main : enfant, il apprend à coudre avec sa mère et aime accompagner son père démolisseur, pour le voir détruire des bâtiments, ou bien il s’occupe en émaillant la vaisselle familiale.
“Longtemps, j’étais gêné de ne pas avoir le bagage que tant d’autres artistes avaient. […] Puis j’ai compris que mes origines apportaient quelque chose de particulier à mon travail…“– Sterling Ruby.
Sa visite d’une exposition de Bruce Nauman, au MoMA, en 1995, lui ouvre le monde de l’art contemporain et le décide à emprunter cette voie. Premier membre de sa famille à suivre des études supérieures, le jeune Américain se heurte alors au mode de pensée des prestigieuses écoles d’art, d’abord à Chicago, puis, plus tard, en Californie, où le postmodernisme domine, et, avec lui, le monde des concepts.
“À Chicago, tout était théorie, se remémore Ruby. On était encore dans le sillon du minimalisme, où le geste créateur devait être invisible. On voulait donner l’impression que personne n’avait fait l’œuvre, ou que celui ou celle qui l’avait faite n’était pas l’artiste. Mais moi, je ne comprenais pas que les artisans ne soient pas considérés comme des artistes à part entière, alors qu’ils créent des pièces uniques, entièrement réalisées de leurs mains. J’ai pris conscience que leur éducation, par rapport à celle des artistes, était peu valorisée.”
L’artiste américain Mike Kelley comme mentor
Durant ses études, l’artiste ressent à son tour le syndrome de l’imposteur, jusqu’à décider d’embrasser son héritage et de s’en montrer fier. “Longtemps, j’étais gêné de ne pas avoir le bagage que tant d’autres artistes avaient. D’où je viens, l’artisanat a une histoire communautaire, il n’est ni ironique ni critique. Puis j’ai compris que mes origines apportaient quelque chose de particulier à mon travail : à moi, à la culture ouvrière, à l’Amérique. Et j’ai décidé que je devais les accepter et les célébrer dans ma pratique.” Une rencontre le marquera beaucoup : celle de l’artiste Mike Kelley, que Sterling Ruby assistera pour ses cours à l’Art Center College of Design de Pasadena. Avant lui, son aîné assumait déjà le décloisonnement entre culture élitiste et cultures populaires, se jouant justement de ces hiérarchies pour en révéler l’absurdité.
“Mike m’a enseigné beaucoup de choses pratiques sur le métier d’artiste et la gestion d’un atelier, confie Ruby. Mais là où il m’a le plus appris, c’est en m’aidant à accepter l’éthique du travail et à assumer mes origines ouvrières. Un jour, il m’a avoué : ‘L’une des raisons pour lesquelles j’aime être enseignant, c’est que ma famille respecte cette fonction, alors qu’elle n’a jamais vraiment respecté mon métier d’artiste.’” Un constat qui résonne particulièrement avec la propre expérience de Sterling Ruby. Bien que l’artiste soit aujourd’hui exposé aux quatre coins du monde, avec des œuvres acquises par le MoMA, la Tate Modern ou le Centre Pompidou – qui possède The Jungle, une de ses grandes installations –, le Californien a mis du temps à se faire respecter du milieu où il a grandi.

Une brève digression dans l’univers mode avec Raf Simons
Vingt ans après la fin de ses études, l’influence de ce décor est encore bien présente dans son œuvre et transparaît singulièrement dans son travail avec le textile, élément récurrent de ses sculptures molles, mais aussi de ses toiles abstraites composites. Au début des années 2010, Sterling Ruby commence à connaître une notoriété dans le monde de la mode grâce à ses collaborations avec son ami, le créateur belge Raf Simons, qui l’invite à concevoir des imprimés pour son propre label, mais aussi pour les maisons Dior et Calvin Klein, dont il est alors le directeur artistique.
En 2019, Ruby crée S.R. STUDIO. LA. CA., son propre label de mode, et dévoile sa première collection au Pitti Uomo, où l’on retrouve aussi bien son goût pour le vestiaire ouvrier que pour l’altération chimique de la matière et de la couleur. Depuis, il se fait plus discret, produisant très peu et à son rythme : “J’ai eu un aperçu de ce qu’est l’industrie de la mode et de ce qu’il faut faire pour y réussir à grande échelle, et cela ne m’intéresse pas.” Un constat qui n’a pas pour autant étanché sa soif d’expérimentation. Plus récemment, l’artiste réalisait des stalagmites et des stalactites en uréthanne écarlate, technique parmi les plus complexes qu’il ait jamais mises en œuvre… Comme une manière de continuer à se mettre à l’épreuve de la matière.
“Chacune de mes œuvres d’art a un fil conducteur que l’on retrouve souvent dans la suivante.”– Sterling Ruby.
“Chacune de mes œuvres d’art a un fil conducteur que l’on retrouve souvent dans la suivante, conclut le quinquagénaire. C’est toujours passionnant pour moi de constater qu’une fissure dans une de mes céramiques peut devenir une ligne dans une de mes peintures, puis que cette peinture inspire le type de soudure d’une de mes sculptures en métal. En les voyant ensemble, on commence à comprendre où une chose se nourrit d’une autre ou se fond dans une autre.” Tout se suit et se répond, mais surtout, rien ne se perd et tout se transforme, comme dirait la formule consacrée des alchimistes, dont Sterling Ruby se fait l’un des plus éminents héritiers contemporains.