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De la peur au dégoût, comment l’art répond à une époque tourmentée
Curatrice et critique d’art portant son regard sur les pratiques féministes, les subcultures ou encore la représentation du corps, Anya Harrison analyse ici comment la peur et le dégoût s’imposent, dans l’art, comme des réactions saines voire nécessaires à une époque pétrie de désillusions et d’incertitudes.
Par Anya Harrison.

Peur et dégoût, des réactions saines à une époque tourmentée ?
Malgré leur choix bien précis, ces mots “peur” et “dégoût” ne marqueront pas ici le début d’une grande virée déjantée en ville sous l’emprise de diverses drogues. Bien que clairement empruntés à la diatribe hallucinée écrite par Hunter S. Thompson sur la quête du rêve américain dans les rues de Las Vegas – et l’impossibilité de ce rêve –, ces mots n’en sonnent pas moins très juste quand on pense à l’ambiance générale du moment.
Sur l’échelle qui va de la peur au dégoût, je me situe quelque part entre Bébé Colère et La fille qui explose, protagonistes éponymes – et en 3D – des deux courts-métrages d’animation réalisés respectivement en 2020 et 2024 par Caroline Poggi et Jonathan Vinel.
Les enfants explosifs de Poggi et Vinel, allégories d’une colère croissante
Il semble en effet parfaitement approprié que la petite Bébé – pleine de fureur et de rage vomissante – se métamorphose (à défaut de “devenir grande”) en une version adulte dont la colère, alimentée par son hypersensibilité et par la peur qui la paralyse, la conduit à un état de sursaturation émotionnelle avant que : “Boum !” Pour compliquer la chose, elle se relève tout bonnement de l’explosion, ni plus zombifiée ni moins monstrueuse qu’avant.
Cycle infernal et éternel recommencement. La minuscule blonde frisée en body, toute mignonne avec ses grands yeux, devient Candice, corps composite assemblé de bric et de broc, qui interprète très littéralement le concept de “bombasse”.
De Blackhaine à Gregg Araki, des représentations cathartiques
Étant donné l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons d’imiter Candice, le meilleur choix qui nous reste pourrait bien être celui des contorsions convulsives du corps accompagnées de cris gutturaux sur fond de décors postindustriels, devenus emblématiques des clips et des performances live de Blackhaine (pseudonyme de Tom Heyes, rappeur, poète et chorégraphe basé à Manchester).
Cette esthétique est inspirée du butô, une danse japonaise entretenant certains liens avec la contrainte physique et la douleur, et dont le nom signifie “danse des ténèbres”. Voir et entendre Blackhaine, c’est comme prendre de plein fouet une décharge électrique de désespoir et de désolation, servie avec des glaçons.
Est-ce la marque d’une doomed generation (j’adapte librement le titre d’un film de Gregg Araki sur la jeunesse des années 90), une “génération condamnée” chez qui le sentiment de désillusion et l’impression de ne pas trouver sa place atteignent des niveaux record ? Que faire de tout ça ? Dans And Now I Know What Love Is (2025), récente création pour un ensemble de musiciens et de performeurs dans le cadre du Festival international de Manchester, Blackhaine suggère qu’il y a tout de même un semblant de réconfort à tirer du sentiment d’un isolement partagé.
L’art de David Rappeneau, portrait d’une génération désabusée
Incapable d’avancer et de passer à autre chose, je me suis laissé happer par les dessins fantasques et tourmentés de David Rappeneau, dans lesquels les lois de la perspective et de la gravité sont portées disparues. Des intérieurs qui se dilatent, des paysages urbains qui tourbillonnent souvent – mais pas toujours – peuplés de jeunes lookés emo goth avec des vêtements de créateurs, pris dans un vortex existentiel, et faisant ce qu’ils et elles font le mieux : fumer, rêvasser, glander.
C’est assez sensuel, mais aussi profondément mélancolique. Ces personnages anonymes fixent les écrans de leurs téléphones portables, le regard vide – toutefois, dans la réalité d’aujourd’hui, cela ne peut engendrer que davantage de peur et de dégoût.