Art

30 déc 2025

De l’océan au mont Fuji : l’œuvre infiniment poétique de Yu Kobayashi

Profondément enracinée dans le pays qui l’a vue naître, l’artiste japonaise Yu Kobayashi travaille au bord de l’océan, au diapason de la nature qui l’entoure, les yeux rivés sur le mont Fuji. Un ancrage tellurique qui se diffuse dans ses toiles puissantes et construit son œuvre, infiniment poétique.

  • Propos recueillis par Nicolas Trembley.

  • L’univers artistique sensible de Yu Kobayashi

    À 59 ans, Yu Kobayashi vit et travaille dans un atelier qu’elle a construit de ses mains avec du bois flotté et des matériaux recyclés, au bord de l’océan à Shizuoka, au Japon. L’artiste développe une pratique pluridisciplinairepeinture, sculpture et céramique – intimement liée à la nature qui l’entoure. Ses toiles, d’une puissance remarquable, captent la lumière, le vent, le sable, et portent les traces d’une corporéité assumée. Chaque jour, Kobayashi traverse une forêt de pins pour rejoindre la plage, alimente un feu de bois et observe le soleil se coucher derrière le mont Fuji : des rituels qui nourrissent une œuvre profondément poétique où le quotidien devient geste artistique.

    Rencontrer l’artiste est ainsi un moment spécial, une journée où elle vous fait à manger, vous invite à marcher avec elle et à penser différemment, loin des aléas de l’art contemporain que nous connaissons. Sa pratique artistique est une philosophie de vie autant qu’une vision esthétique : une conviction paisible selon laquelle la beauté naît de la présence attentive, de la circulation fluide de l’énergie et d’une simplicité essentielle.

    Une vision très japonaise donc, qu’elle a présentée récemment à la Salmon Creek Farm en Californie, et chez Andrea Zittel, à A-Z West dans le parc national de Joshua Tree, dans le désert Mojave. Nous l’avons rencontrée dans son atelier.

    Rencontre avec l’artiste pluridisciplinaire Yu Kobayashi

    Numéro : Quel est votre parcours ? 

    Yu Kobayashi : Je suis née à Aichi. J’ai étudié le design industriel pendant deux ans à l’université de Tokyo, puis je suis retournée à Aichi pour apprendre la céramique pendant un an dans une école spécialisée, avant de devenir indépendante.

    Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’art et du moment où vous avez compris que vous vouliez devenir artiste ?
    À l’école primaire, grâce à mon professeur, M. Oe, j’ai commencé à peindre en réalisant un journal de classe. Il a accueilli ma pratique telle qu’elle était, sans la juger, et m’a encouragée à continuer. C’est dans ce cadre que j’ai pris la décision de poursuivre mon parcours artistique.

    De la peinture, je suis allée vers la céramique, la sculpture et l’écriture, suivant simplement la direction indiquée par l’énergie qui débordait de mon corps. C’est ainsi que je suis arrivée à ce que je fais aujourd’hui.

    Le monde de l’inconscient est la source de ma création.” – Yu Kobayashi.

    Quelles sont vos sources d’inspiration ?
    Le monde de l’inconscient est la source de ma création. Par exemple, le rêve que j’ai fait hier était un rêve de fenêtres et de portes. Devant moi se trouvaient deux fenêtres et deux portes. Derrière l’une des fenêtres, quelqu’un me faisait signe d’entrer pour apercevoir un nouveau monde. Il y avait là une nature luxuriante, des arbres tropicaux pleins de vie et un univers baigné d’une énergie rose, d’une grande beauté.

    Quels sont les sujets qui vous fascinent ?
    Depuis longtemps, je m’interroge sur quelque chose que je ne parviens pas à définir clairement. Si je devais le réduire à un seul mot, ce serait : la limite, la frontière. En anglais, cela donne “border”, “boundary”. Mais dans mon ressenti, il y a aussi l’idée de “threshold” – ce seuil, cette limite ultime. Ce moment de limite, je le dépasse parfois, et là s’ouvre une nouvelle entrée. Et cette petite satisfaction : “Ah, j’ai franchi ce seuil.” Ah, je comprends mieux maintenant le rêve des fenêtres et des portes que j’ai fait, cela se reliait à ce seuil, à ce “threshold”.

    Une pratique libre et détachée de toute commande

    Quelle importance a l’atelier pour vous ? Avez-vous une pratique quotidienne, une routine ?
    Chaque jour, je commence en contemplant le lever du soleil depuis la plage qui s’étend devant mon atelier. Selon les saisons, les choses à faire diffèrent, mais je ne fais que ce qui est nécessaire pour survivre dans la nature, du réveil jusqu’au coucher. Je ne produis pas d’œuvres spécifiquement pour une exposition. La cuisine, la peinture, la céramique, tout ce qui naît dans le rythme de la journée fait partie de ma création. Comme un plat improvisé à partir des ingrédients du jour.

    Quand savez-vous qu’une œuvre est terminée ? 
    Cette question touche vraiment au cœur des choses. Jusqu’à la décision finale, il y a de la confusion, un dilemme. Le lendemain du jour où j’ai réalisé une œuvre, lorsque je me réveille comme une nouvelle personne et que ce “nouveau moi” regarde pour la première fois l’œuvre – et en est satisfait –, alors je considère qu’elle est achevée.

    Comment installez-vous vos œuvres dans une exposition ? 
    Je pense que chacune de mes œuvres naît déjà en étant adaptée à un endroit précis de mon atelier. Je ne fais que créer les choses dont j’ai besoin pour vivre. Comme il s’agit d’œuvres dont moi-même j’ai besoin, la manière dont elles sont exposées n’est pas un problème particulier.

    Dans quelle histoire souhaitez-vous inscrire votre travail ? 
    Je ne crée pas mes œuvres dans le but de m’inscrire dans un mouvement. Chacune est née d’un moment précis : une peinture, une céramique. Dans toute ma création, l’une des choses les plus importantes est de ne pas me situer consciemment dans le monde construit par les autres, et de maintenir une juste distance avec cela.

    Je ne regarde pas le monde ni d’en haut ni d’en bas, et n’ai jamais voulu que l’on tire une leçon de mes œuvres.” – Yu Kobayashi.

    Y a-t-il quelque chose dont vous aimeriez que le public prenne conscience à travers votre art ? 
    Je ne regarde pas le monde ni d’en haut ni d’en bas, et n’ai jamais voulu que l’on tire une leçon de mes œuvres. Mais en réfléchissant, je me dis qu’il me plairait que les gens croient, sans condition, que les êtres organiques et inorganiques coexistent équitablement et de manière belle dans ce monde, et que chacun puisse vivre de façon plus intuitive et fidèle à soi-même.

    Yu Kobayashi est représentée par la galerie Curator’s Cube à Tokyo, et par la galerie Sea View à Los Angeles.