30 jan 2026

Expo de la semaine : l’icône iconoclaste Martin Parr envahit le Jeu de Paume

Sous ses couleurs saturées et ses situations en apparence anodines, l’œuvre de Martin Parr n’a jamais cessé de tendre un miroir légèrement déformant – et donc redoutablement précis – à nos sociétés contemporaines. Disparu le 6 décembre dernier, le photographe britannique laisse derrière lui un regard unique sur le monde, à la fois ironique et lucide. La rétrospective que lui consacre aujourd’hui le Jeu de Paume, première exposition posthume de l’artiste ouverte jusqu’au 24 mai 2026, permet de relire plus de cinquante ans de production à l’aune du désordre global de notre époque, révélant combien ce regard faussement léger s’est chargé, avec le temps, d’une gravité presque prophétique.

  • par La rédaction.

  • Publié le 30 janvier 2026. Modifié le 4 avril 2026.

    Martin Parr observe le monde comme un théâtre

    Depuis la fin des années 1970, Martin Parr observe le monde. Des îles britanniques aux cinq continents, il documente les déséquilibres planétaires et les dérives de nos modes de vie : tourisme de masse, frénésie consumériste, domination de la voiture, dépendances technologiques, rapport ambivalent au vivant. Un inventaire qui compose ainsi, image après image, une véritable cartographie visuelle de l’Anthropocène.

    Environ 180 œuvres structurent le parcours en cinq sections. La plage y occupe une place centrale. Parr l’assume : bien qu’il ne sache pas nager, il s’y est en effet toujours senti chez lui. “Quand j’étais enfant, j’ai grandi dans une famille d’observateurs d’oiseaux. (…) Dès que j’ai pu m’émanciper, j’ai nourri une véritable obsession pour les stations balnéaires et autres attractions dont j’ai été privé”, nous avouait-il lors d’une rencontre. Sous son flash et son macro, la plage devient un concentré des contradictions modernes : liberté et saturation, plaisir et déchet, nature et artifice.

    Martin Parr : plages et consommation, l’anatomie d’un désir moderne

    La consommation constitue un autre pilier majeur de son œuvre. Dès les années 1980, dans l’Angleterre de Margaret Thatcher, Parr s’intéresse alors à un sujet encore peu exploré par la photographie documentaire : les goûts, les désirs et les rituels consuméristes des classes moyennes.

    Son souvenir du premier McDonald’s moscovite, photographié en 1991, en dit long sur cette fascination critique : “De longues queues s’étaient formées pour faire l’expérience de ce symbole américain. (…) Aujourd’hui, bien sûr, les arches dorées sont partout et on n’y observe plus la moindre queue.” Une anecdote presque ironique, révélatrice de l’uniformisation du monde.

    Dans Common Sense, il détourne les codes de la photographie publicitaire – gros plans, couleurs criardes, esthétique du désir – pour mieux en révéler l’absurdité. La nourriture, qu’il photographie depuis des décennies, devient un terrain de jeu privilégié. Lors d’une entrevue pour Numéro en 2016, il nous confiait ainsi “Je voulais trouver un autre angle, moins triste, dans ma façon d’apporter la photo documentaire. Et la nourriture me semblait parfaite pour cela.”

    Martin Parr : tourisme global et regard saturé

    À partir des années 1990, le tourisme s’impose comme un sujet central. Parr en dissèque les plaisirs, les paradoxes et les impasses, tout en soulignant les déséquilibres Nord/Sud. Au Machu Picchu, il notait froidement l’ampleur du phénomène : “Entre dix heures du matin et deux heures de l’après-midi, la fréquentation du site est à son comble, avec jusqu’à 4000 visiteurs par jour. (…) Leur présence est ahurissante.” Plus encore, il observe la transformation du regard lui-même : “La documentation photographique a presque détruit la notion d’observation personnelle”, écrit-il face à l’omniprésence des smartphones.

    Parfois, le tourisme franchit un seuil troublant. Dans le livre Complètement paresseux et étourdi, Parr évoque ainsi une scène où des visiteurs photographient un cercueil lors de funérailles : “Le tourisme l’emporte sur le rite. Le rite même est monétisé.”. Tout est dit.

    “Martin Parr. Global Warning”, exposition jusqu’au 24 mai 2026 au Jeu de Paume, Paris 1.