Art

22 déc 2025

Le jour où l’artiste Walter de Maria a installé un champ de foudre en plein désert

Cet hiver, Numéro art revient sur les projets les plus insolites organisés par des artistes à travers le monde et les époques. Retour en 1977, le jour où Walter De Maria installa 400 tiges de métal pour attirer la foudre dans le désert du Nouveau-Mexique…

  • Texte par Éric Troncy

    Illustration par Soufiane Ababri.

  • Une œuvre au beau milieu du désert du Nouveau-Mexique

    Le 31 octobre 1977, fut achevée la plantation, dans le désert du Nouveau-Mexique, de 400 tiges de métal censées attirer la foudre, qui composent l’essentiel de l’œuvre The Lightning Field, du sculpteur américain Walter De Maria. Et, le lendemain, 1er novembre 1977, The Lightning Field fut considéré comme “achevé dans sa forme physique”.

    L’artiste commença à réfléchir à ce projet en 1969, et mit cinq ans pour trouver le terrain – un plateau à 2200 m d’altitude dans le désert du Nouveau-Mexique, au nord du comté de Catron –, après avoir exploré l’Utah, le Nevada, la Californie, l’Arizona et le Texas. L’installation dura de juin à octobre 1977, mais les assistants de De Maria, Robert Fosdick et Helen Winkler, passèrent trois années à affiner sa conception et sa construction.

    L’œuvre est composée notamment de 400 poteaux en acier inoxydable de 5 cm de diamètre, distants de 67 m, plantés conformément à une grille rectangulaire de 1 mille de long sur 1 km de large. Voilà pour la version simplifiée, mais la réalité est plus sophistiquée, car les ondulations naturelles du terrain ont imposé le fait que chaque poteau a sa propre dimension pour les résorber. Lors de son installation, un “rythme” fut trouvé, conduisant à l’implantation de 16 poteaux par jour (chacun fiché dans un cylindre de béton), soit un poteau toutes les 22 minutes.

    Le projet fou de Walter De Maria

    L’œuvre fut commandée par la Dia Art Foundation, qui la gère encore aujourd’hui. Remarquablement isolée et difficile d’accès, elle est ouverte au public du 1er mai au 31 octobre, mais on ne peut pas la voir “en passant”. Il faut séjourner au moins une nuit dans le pavillon en rondins de bois adjacent, qui compte six couchages. “Il est prévu que l’œuvre soit vue seule, ou en compagnie d’un très petit nombre de personnes, pendant au moins 24 heures”, écrivit Walter De Maria. Autant dire, en quelque sorte, que c’est l’inverse de l’expérience contemporaine usuelle d’une œuvre d’art.

    L’époque a expurgé de notre regard la fantaisie, transformant ainsi notre imprévisible fonction critique en exercice quasi policier : on vérifie que les résultats sont fidèles aux attentes, que le message passe bien, qu’il est clair et, évidemment, profitable. Moral, même.

    Face à The Lightning Field, on se sent légitime à attendre les éclairs. Mais l’enjeu de l’œuvre n’est vraiment pas là, et il me semble que son projet est moins de permettre la vision d’éclairs attirés par les poteaux que d’offrir à l’esprit la possibilité d’imaginer ces éclairs attirés par ces poteaux plantés par l’homme.

    De fait, comme l’écrit De Maria lui-même dans une longue note technique au sujet de cette œuvre, publiée dans la revue Artforum en avril 1980 : “Il y a environ 60 jours par an où l’on peut observer des orages et des éclairs depuis The Lightning Field.” Dans ce texte, perdu au milieu de résultats de métrages et de règles de visite, il écrit aussi cette phrase : “L’invisible est réel”.