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06 Juillet

De quoi le monde a-t-il besoin? 100 artistes répondent en affiches à LUMA Arles

 

LUMA Arles invite cet été plus d'une centaine d'artistes à répondre par une affiche à une question pressante : qu'est-ce qui est urgent aujourd'hui ? Une exposition imaginée par le curator star Hans Ulrich Obrist pour penser le monde présent et à venir.

Par Thibaut Wychowanok

Affiche de Paul B. Preciado.

Sur un fond jaune poussin, des lettres majuscules éclatantes forment un slogan politique iconoclaste : “ENCOURAGEONS LE SEXE ANAL ET LES GODES. ARRÊTONS DE NOUS REPRODUIRE.” Cette affiche, présentée à la Fondation LUMA, est l’œuvre de Paul B. Preciado. Le philosophe, pourfendeur du patriarcat et de la binarité des genres, fait partie de la centaine d’artistes et d’intellectuels ayant répondu à l’invitation du curateur star Hans Ulrich Obrist. Le casting est impressionnant : d’Ai Weiwei à Zanele Muholi, en passant par Pierre Huyghe et David Lynch. Initié en 2019 et présenté cet été à Arles, le projet It’s Urgent prend la forme d’un jeu simplissime : répondre à une unique question au seul moyen d’une affiche au format imposé. Qu’est-ce qui est urgent à notre époque ?

 

Kahlil Joseph appelle à élire Assata Shakur comme présidente. La militante afro-américaine, membre des Black Panther, a été condamnée à perpétuité pour le meurtre d’un policier.

 

Paul B. Preciado y répond, en réalité, par un triptyque appelant au sexe anal, donc, mais aussi à l’abolition du mariage (rappelant que chaque jour des femmes sont violées et tuées par leur mari), et à sauver le clitoris planétaire. D’autres propositions se font l’écho des enjeux écologiques ou de la lutte anti-raciste. Elles s’inscrivent dans la tradition des affiches politiques dont un artiste comme Joseph Beuys avait usé dès les années 70. L’Allemand appelait alors à la “vaincre la dictature des partis” sur la photo d’un joyeux groupe muni de longs balais. L’époque est moins à l’humour. Kahlil Joseph, lui, appelle sobrement – sur fond noir – à élire Assata Shakur comme présidente. La militante afro-américaine, membre des Black Panther, a été condamnée à perpétuité pour le meurtre d’un policier lors d’une fusillade avant de trouver refuge à Cuba. Judy Chicago, quant à elle, préfère rappeler que le changement climatique et la pollution sont en train de massacrer les derniers 1 600 manchots des Galapagos. Ses dessins d’ours polaire et de pingouins sont très mignons.

Affiche de Mark Bradford.

Affiche de Kahlil Joseph.

Ce flux d’images-messages digne d’Instagram forme-t-il pour autant un flux d’idées ? Peut-il susciter la réflexion au-delà d’une approbation par pouce levé (Facebook) ou cœur (Instagram) ? C’est en tout cas l’ambition d’Hans Ulrich Obrist, qui explique dans son texte introductif avoir été inspiré par le grand penseur de la créolisation Édouard Glissant. “Glissant me disait qu’il imaginait l’institution artistique du futur comme un archipel qui n’abriterait pas une synthèse normalisante, mais plutôt un réseau d’interrelations entre des perspectives diverses et plurielles.” Antiraciste, écologiste, pro-européen et queer, le monde de l’art se dessine pourtant, uniformément, en une figure progressiste travaillant à l’établissement de principes libérateurs, et normatifs. Le cri est sincère. Faire émerger ces messages dans l’espace public est urgent. Mais de quel espace, et de quel public parle-t-on ?

 

En ce dernier week-end de juin, à quelques mètres de là, loin du milieu artistique, les Arlésiens s’apprêtaient à élire leur nouveau maire. Le très télévisuel Patrick de Carolis au pantalon en flanelle se présente à l’élection municipale. On imagine la tête de cet homme portant beau, et de ses électeurs, face à l’invitation de Preciado à abandonner la famille patriarcale au profit de la pénétration de leur anus par un sex-toy. La rencontre aurait-elle fait bouger autre chose que leur postérieur outragé ? Les affiches ne sont malheureusement pas installées en pleine rue. Une récente étude démontrait, de toute façon, qu’un public confronté sur les réseaux sociaux à des opinions contraires aux siennes avait tendance à se radicaliser dans ses propres convictions. Pas sûr que Preciado aurait converti aux sex-toys les mères de famille faisant leur marché. Reste que le slogan détient une puissance mobilisatrice indéniable pour les forces déjà acquises à la cause, ou juste sensibilisées. Chaque voix compte, alors... À Arles, au lendemain de l’ouverture de l’exposition, Patrick de Carolis était élu face à la liste de gauche.

 

La poésie d’Etel Adnan suggère humblement de commencer le changement par soi-même. “Renonce, si tu le peux, chaque jour, à un mensonge envers toi-même et/ou envers les autres et, petit à petit, sans t’en apercevoir, tu atteindras l’épiphanie.”

Poème d'Etel Adnan.

Nombreuses aussi sont les affiches de l’exposition qui ne peuvent se réduire à un slogan. Tout autant que les précédentes, elles ouvrent une fenêtre sur le monde et ses archipels, d’une manière sans doute moins autoritaire et frontale. La poésie d’Etel Adnan suggère humblement de commencer le changement par soi-même. “Renonce, si tu le peux, chaque jour, à un mensonge envers toi-même et/ou envers les autres et, petit à petit, sans t’en apercevoir, tu atteindras l’épiphanie.” Terriblement efficace, sans être littérale, l’affiche de Mark Bradford présente un unique objet sur fond blanc. La masse noire, rectangulaire et cerclée d’une couleur bronze est d’une beauté mystérieuse, qui éveille la curiosité. Il s’agit d’une caméra utilisée par la police. Objet ambivalent : positif lorsqu’il permet d’arrêter un criminel, négatif lorsqu’il aboutit au contrôle de la population. La caméra, surtout, observe le spectateur, inversant l’idée de l’œuvre d’art-poster comme fenêtre sur le monde. L’affiche vous observe. Elle vous tient dans son viseur, prête à tirer sur vous. Vous êtes, vous, dans sa fenêtre de tir.

"It’s urgent! » commissaire de l’exposition Hans Ulrich Obrist  - est un projet Luma à  Luma Arles au Parc des Ateliers .

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