22 mai 2026

Anselm Kiefer transforme la galerie Ropac de Pantin en cathédrale de matières vivantes

À Pantin, Anselm Kiefer transforme cet été la galerie Ropac en une cathédrale de matières vivantes, turgescentes et démesurées. Avec Nymphäum, cycle consacré aux nymphes, l’artiste allemand mêle avec la puissance qu’on lui connait mythologie, ruines contemporaines et paysages en mutation dans des œuvres monumentales où l’or, la cendre, le plomb et la peinture semblent toujours en mutation. Une exposition volcanique à voir jusqu’au 25 octobre 2026.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • L’espace de Pantin métamorphosé par Kiefer

    Comme une nef qui aurait survécu à un incendie ancien, la galerie Ropac de Pantin a quelque chose d’une cathédrale après la catastrophe, offrant au regard un sublime abyssal qui vous happe et vous engloutit. La vingtaine de toiles d’Anselm Kiefer ne se regardent pas frontalement : elles se traversent comme des ruines encore chaudes.

    La lumière blanche du lieu se cogne à leurs surfaces épaisses, se perd dans les crevasses de peinture, dans les strates de matière, dans ses plaies, dans les coulures d’oxydation et les fragments de plomb incrustés comme des éclats fossiles. Avec l’exposition “Nymphäum”, Kiefer transforme l’espace de Pantin en sanctuaire tellurique, un lieu où la mythologie grecque remonte à la surface sous forme de cendres, de boue, d’or et de mémoire.

    Les nymphes d’Anselm Kiefer

    Le titre de l’exposition renvoie en effet aux nymphées antiques, ces sanctuaires dédiés aux nymphes, aux sources et aux puissances invisibles de la nature. Mais chez Kiefer, rien n’a de l’idylle pastorale. Les nymphes ne vivent plus dans des bosquets lumineux ou des fontaines de marbre : elles surgissent dans un monde posthume, entre les décombres de l’Histoire et les derniers restes du paysage.

    La spécialiste de l’art d’après-guerre Corinna Thierolf écrit fort à propos dans le catalogue que les nymphes de Kiefer “semblent déjà se dérober aux regards, avec leurs contours imprécis, comme nimbées d’une aura spectrale”. C’est exactement cela : elles apparaissent moins comme des figures que comme des survivances. Des présences en train de disparaître.

    La monumentalité des œuvres agit immédiatement sur le corps. Certaines toiles dépassent plusieurs mètres de haut ; elles écrasent le regard autant qu’elles l’absorbent. Dans les salles de Pantin, les peintures deviennent des architectures. On ne fait plus face à des tableaux mais à des parois, des falaises, des autels. Les surfaces sont scarifiées, labourées, ouvertes comme une terre après le bombardement. La peinture n’est plus seulement picturale : elle devient minérale.

    Des paysages urbains en ruine

    Dans les immenses paysages urbains, des gratte-ciel aux fenêtres couvertes de feuille d’or émergent d’un chaos végétal presque organique. Les bâtiments semblent à la fois pousser et pourrir. Des branchages noirs traversent les façades comme des veines. L’or scintille au milieu des verts profonds, des noirs bitumeux et des bruns rouillés avec quelque chose de byzantin, presque liturgique. Corinna Thierolf rapproche ces tableaux du Baiser (1908-1909) de Klimt ; on pense aussi aux mosaïques de Ravenne ou à certaines icônes mangées par le temps. Mais chez Kiefer, la lumière ne sauve rien : elle éclaire les ruines.

    L’une des toiles les plus troublantes montre un visage féminin flottant au-dessus d’une ville nocturne. Le visage apparaît à peine, suspendu dans une masse de feuillages et de matière verte. Il faut du temps pour le voir émerger. Puis il disparaît de nouveau dans l’épaisseur du tableau. La peinture agit ici comme une mémoire instable. Kiefer ne représente pas les nymphes ; il fait en sorte qu’elles hantent la surface.

    Une mise en espace immersive des œuvres

    Cette sensation traverse toute l’exposition. Les deux immenses paravents peints jouent ici un rôle décisif. Chez Kiefer, le tableau cesse littéralement d’être une surface frontale pour devenir une architecture mobile, un dispositif qui fracture et recompose l’espace. Le spectateur ne circule plus devant les œuvres mais autour d’elles, comme dans un déambulatoire.

    Les panneaux articulés ouvrent des angles morts, des replis, des zones d’apparition et de disparition qui correspondent parfaitement à cette idée de la nymphe comme figure insaisissable. Corinna Thierolf écrit que “le peintre semble vouloir offrir aux nymphes un refuge éphémère, à la mesure de leur fugacité”. Cette idée devient physique dans l’espace de Pantin : les paravents créent des chambres provisoires, des sanctuaires précaires au milieu de la nef.

    L’un des plus saisissants possède un revers entièrement doré. Vu de loin, il agit presque comme un retable byzantin ou un fragment d’icône monumentale déplacé dans l’espace industriel de la galerie. Mais en s’approchant, l’or cesse d’être pur ; il est rayé, brossé, sali, mangé par des halos noirs et des silhouettes fantomatiques. Les visages semblent flotter sous la surface métallique comme des apparitions enfermées dans la matière. Le panneau reflète la lumière froide de la verrière tout en absorbant le regard. On pense à certains fonds d’or médiévaux, mais aussi à quelque chose de plus spectral : un écran brûlé, une image presque effacée.

    Die Oreaden et la mémoire du désastre

    Dans Die Oreaden (2025), immense panorama de près de huit mètres, les visages féminins apparaissent au pied d’un vaste cratère montagneux. Le ciel cuivre l’ensemble d’une lumière de fin du monde. Les têtes émergent de la matière comme des masques archéologiques encore pris dans la boue. Kiefer fait coexister la catastrophe et la naissance. Le cratère devient à la fois tombe et matrice. On pense aux souvenirs d’enfance de l’artiste jouant dans les ruines de l’Allemagne détruite. Chez lui, le paysage garde toujours la mémoire du désastre.

    Cette mémoire traverse aussi les œuvres marines. Dans une immense toile dominée par des bleus profonds et des noirs métalliques, une figure allongée flotte à la surface de l’eau sous un ciel cosmique presque liquide. Les pigments bleus semblent avoir été versés directement sur la toile avant d’être brûlés ou corrodés. La surface réfléchit la lumière comme du pétrole. Le corps paraît pris dans un mouvement de dissolution, comme s’il retournait à l’élément même qui l’a produit. Ici encore, la peinture agit comme un cycle de transformation : rien n’est stable, tout retourne à la matière.

    La matière comme trace du temps

    Kiefer travaille la toile comme on travaille un terrain. Chaque surface porte les traces du temps : oxydations, craquelures, dépôts, coulures. La matière devient mémoire physique. Corinna Thierolf évoque à juste titre les Oxidation Paintings (1977-1978) d’Andy Warhol ; mais chez Kiefer, la réaction chimique semble chargée d’une gravité historique. La peinture ne célèbre pas la surface : elle l’use, la consume, la fait vieillir sous nos yeux.

    Cette résistance est peut-être le véritable sujet de l’exposition. Plus profondément encore, “Nymphäum” affirme une idée qui traverse toute l’œuvre de Kiefer depuis des décennies : l’imbrication intime de l’humanité avec les cycles de la nature. Chez lui, l’être humain n’existe jamais séparément du paysage, de la terre ou des éléments. Les corps semblent naître des matières mêmes qui les entourent avant d’y retourner lentement.

    Les visages apparaissent dans les feuillages, les montagnes prennent des formes organiques, les architectures se couvrent de végétation comme si la nature finissait toujours par reconquérir ce que l’Histoire humaine avait tenté de figer. Rien n’est stable, rien n’est autonome. Les ruines, les arbres, l’eau, les métaux oxydés et les figures mythologiques participent d’un même cycle de destruction et de renaissance.

    La peinture de Kiefer, un lieu où le monde continue de se débattre avec ses fantômes

    C’est précisément ce que rendent sensibles les surfaces de Kiefer. Les couches de peinture, les réactions chimiques, les dépôts et les craquelures ne servent pas uniquement à produire une image : ils matérialisent le temps lui-même. La toile devient un sol où s’accumulent les traces de la mémoire humaine et les forces naturelles. Une civilisation disparaît, la végétation revient ; une figure s’efface, une autre émerge de la matière.

    Les nymphes deviennent alors moins des personnages mythologiques que les manifestations de cette continuité profonde entre le vivant, le minéral et l’histoire humaine. Les nymphes de Kiefer ne sont pas des figures décoratives ; elles incarnent une force archaïque qui survit à travers les siècles, malgré les destructions humaines.

    Elles traversent les guerres, les ruines industrielles, les villes modernes. Elles réapparaissent dans les feuillages qui envahissent les buildings, dans les silhouettes dissoutes dans l’eau, dans les visages qui remontent lentement de la matière. Chez Kiefer, la peinture demeure encore et encore un lieu où le monde continue de se débattre avec ses fantômes.

    “Nymphäum”, exposition jusqu’au 25 octobre 2026, à la galerie Thaddeus Ropac, Pantin.