30 juin 2026

Au MO.CO Panacée de Montpellier, des œuvres à fleur de peau

Au MO.CO. Panacée à Montpellier, l’exposition “À fleur de peau”, présentée jusqu’au 11 octobre 2026 et curatée par Anya Harrison, réunit Mónica Mays et le duo Dorota Gaweda & Eglė Kulbokaitė autour des notions de corps, de peau et de métamorphose. Entre sculptures organiques et vidéos hantées par le double numérique, l’exposition explore la frontière fragile entre l’intérieur et l’extérieur, le vivant et l’artificiel. Anya Harrison, dont une exposition personnelle est également présentée actuellement au MO.CO., signe ici un parcours où la peau devient une membrane physique, psychique et technologique, sur lequel elle revient en exclusivité pour Numéro.

  • Par Anya Harrison.

  • Ce qui se cache sous la peau…

    Il est si facile de percer la peau. Prenez un objet coupant – un couteau, un rasoir, une aiguille, ou même vos ongles, pour peu qu’ils soient aussi acérés que les miens. Faites perler le sang, ou soulevez simplement un tout petit lambeau de cette membrane, plus résistante qu’il n’y paraît, et allez donc voir ce qui se dissimule de l’autre côté, sous la surface.

    Même si ce n’est plus désormais le lieu d’une terra incognita, quelque chose en moi caresse encore l’espoir que, si la barrière de l’épiderme – cette forteresse – venait à être franchie, l’on y trouverait, au lieu de sang, de graisse, de viscères, d’os et de nerfs connectés en réseaux, un vide béant, aussi obscur, insondable, attirant et monstrueux que les ténèbres dont use la meurtrière extraterrestre et sexy incarnée par Scarlett Johansson dans le film de Jonathan Glazer, Under the Skin (2013).

    Mónica Mays, Without Ornamental Value (2023). Cire d’abeille, cire, laine, tissu, vélin, résine d’arbre, fibre de palmier, pupitre d’école trouvé. Dimensions variables. Courtesy de l’artiste et de Pedro Cera. Photo : Andrés Arranz.

    Les sculptures organiques et mécaniques de Mónica Mays

    C’est cette sensibilité baroque, cette même fascination obsessionnelle pour l’obscurité et les ombres, qui caractérisent les sculptures de Mónica Mays, et qui se dégagent de leurs formes phalliques. Ces œuvres semblent sur le point de faire éclater les peaux qui les enveloppent.

    Travaillant à partir de peaux et vélins d’origine animale, l’artiste les associe à de la laine, des plumes ou de la cire d’abeille, mais aussi à des matériaux infiniment moins organiques, comme la paraffine ou, plus récemment, des moteurs et des pots d’échappement qu’elle tord et plie selon son bon vouloir, malgré leur raideur intrinsèque et leur résistance naturelle à toute tentative de manipulation arbitraire.

    Il n’est pas impossible non plus qu’elle veuille suggérer un retour à l’ordre et à l’autorité dans l’inclusion occasionnelle de meubles de récupération, notamment d’anciens pupitres d’école en bois – et qui, parmi nous, ne s’est jamais saisi d’un compas ou d’une paire de ciseaux pour graver leur surface fibreuse (chaque nom, chaque cœur, chaque fuck et autre obscénité venant constituer une nouvelle incision dans leur tissu cicatriciel épaissi) ? 

    Dorota Gaweda et Egle Kulbokaite face au double numérique

    À l’autre extrémité du “spectre épidermique”, on trouve la froideur et la précision clinique de Dorota Gaweda et Egle Kulbokaite, dans leur récente série de vidéos, Spit and Image 1 et Spit and Image 2 (2025), réflexions sur le dédoublement et la hantise, l’horreur et la surveillance des corps (quoi de plus flippant, en effet, que d’être vu ou connu par un algorithme).

    Mêlant avec une déconcertante facilité la photographie spirite, les modèles anatomiques en cire du 18e siècle, le portrait surréaliste, l’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale et les deepfakes, les deux artistes soulignent à quel point les technologies de représentation – que ce soit dans la cire, le film ou les réseaux neuronaux – définissent et régissent la frontière ténue entre “normalité” et pathologie.

    Si la monstruosité se limite superficiellement à la peau, dans ce cas, autant en éplucher les strates, un peu comme les couches de maquillage prothétique ou les gants en latex se décollent – ou serait-ce l’inverse ? – de la protagoniste des vidéos (interprétée par Anya Marchenko), au gré d’une danse chorégraphiée qui sème la confusion dans nos sens. La peau en tant que membrane, en tant qu’interface. Un mince voile faisant ce qu’il peut pour tenir à distance les forces sinon des ténèbres, du moins d’une altérité radicale. Mais pour combien de temps encore ? Et à quel prix ?

    “À fleur de peau”, exposition du 16 juin 2026 au 11 octobre 2026 au MO.CO. Panacée, 34000 Montpellier. Exposition curatée par Anya Harrison.