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Comment le gothique inspire les artistes contemporains
Jusqu’au 26 janvier prochain, le Louvre-Lens présente “Gothiques”, une exposition conçue comme une vaste exploration chronologique de l’art gothique, du 12e au 21e siècle. Né au Moyen Âge d’abord en tant que courant architectural, celui-ci s’étend et connaît de nombreuses métamorphoses pour enfin susciter un regain d’intérêt majeur chez les artistes contemporains de divers domaines. Décryptage en trois sujets réinterprétés à maintes reprises, de la cathédrale à la figure du monstre.
Gravé par le maître FVB d’après Schongauer, Vision de saint Antoine, Paris, BnF © BnF.
Par Louise Menard.

1. La cathédrale gothique
Bâtiment monumental à l’origine du mouvement gothique, la cathédrale naît au 12e siècle et engendre une vraie révolution architecturale, dont Notre-Dame de Paris, bâtie entre 1163 et 1345, demeure le parangon. Croisées d’ogives, voûtes en arc brisé, contreforts, vitraux et rosaces sont autant de mutations structurelles qui définissent les caractéristiques du mouvement architectural gothique, intrinsèquement lié au culte de l’Église catholique. Les murs s’affinent et s’élèvent, la pénétration et l’orchestration de la lumière s’intensifient tandis que la dimension colossale, presque sensorielle de l’édifice, impose la magnificence de Dieu et son omniprésence.
Ces codes architecturaux et ornementaux ont depuis été réinvestis par de nombreux artistes contemporains, dont deux se détachent au sein de l’exposition au Louvre-Lens. Le plasticien belge Wim Delvoye, d’abord, qui redessine la dentelle gothique dans une sculpture en acier découpé au laser intitulée D11 (2009). Avec une silhouette à mi-chemin entre le tracteur et la cathédrale, il s’emploie à déconstruire, voire à démembrer ce qui fait la magie du gothique et le détache de son ancrage spirituel. En fusionnant les motifs de l’église avec la forme du bulldozer, l’artiste transforme ce canon architectural de son époque en outil de démolition moderne, brouillant ainsi avec humour les notions de sacré et de profane.
Plus récemment, la jeune peintre Alison Flora convoque elle aussi des éléments de la cathédrale dans ses peintures sur papier réalisées avec son propre sang. Fenêtre sur désolation (2021) en est un exemple probant : une fenêtre ouverte dont la ferronnerie en arc brisé, caractéristiques de l’architecture gothique, participe de l’inquiétude qui baigne le tableau. Depuis leur apparition dans le cinéma fantastique et d’horreur dès le début du siècle dernier, ces espaces et motifs formels ont rencontré de nombreux récits effrayants, jusqu’à incarner l’opposé même de la pureté divine. En atteste le film Nosferatu de 1922, du réalisateur allemand Friedrich Wilhelm Murnau, adaptation du célèbre roman Dracula, où le comte et vampire assoiffé de sang vit seul dans un château gothique reculé, mystérieux et désert.
Outre l’art contemporain, l’univers de la bande dessinée est également imprégné par cette histoire architecturale. Comme nous le rappelle Annabelle Ténèze, commissaire de l’exposition et directrice du Louvre-Lens, “la ville goth par excellence n’est autre que Gotham City”, cité fictive gangrénée par le crime que protège Batman, apparue dès les premiers comics dédiés au célèbre super-héros en 1940. Entrelacs de buildings à la verticalité, la hauteur et la présence écrasantes, souvent dépeinte sous un ciel sombre et angoissant, Gotham est le miroir d’une société au bord du gouffre, perpétuellement tiraillée entre le bien et le mal. Là où la démesure du bâtiment gothique originel vise à se rapprocher du ciel et donc du divin, de telles représentations plus récentes inversent la tendance, utilisant la grandeur imposante des bâtiments pour installer un sentiment d’oppression permanent propice au danger.

2. De la gargouille au monstre
Immortalisée sur un cliché de Brassaï en 1933, une gargouille ailée dotée de deux cornes et d’un nez crochu, trône fièrement sur les hauteurs de Notre-Dame de Paris, comme contemplant le monde, la tête posée dans ses mains. Archétype du gothique, cette créature apparaît avec les cathédrales pour endosser le rôle très fonctionnel d’évacuation de l’eau des pluies. Au fil des siècles, toutefois, ce monstre de pierre parfois grotesque se fait de plus en plus présent, notamment lorsque l’architecte français Viollet-le-Duc entreprend un vaste projet de multiplication de l’ornementation sur l’église parisienne la plus célèbre au 19e. Dans la religion catholique, la gargouille effraie les démons et protège le fidèle, tout en pointant du doigt les tentations venimeuses du monde.
Mélange incongru de diverses espèces animales, cette figure fait de l’hybridation et du monstre des sujets artistiques récurrents dans l’art gothique dès la fin du Moyen Âge. Sur les façades des lieux de culte, on verra peu à peu se développer un bestiaire de démons et créatures aux pouvoirs surnaturels, comme la licorne ou le dragon, fusion du reptile et du volatile. En témoigne à merveille le monstre du clocher de la cathédrale de Chartres, datant du 16e siècle. Reconstitué pour l’exposition du Louvre-Lens, l’effrayant personnage en pierre apparaît tordu de douleur, les ailes recroquevillées, figé dans un grognement sourd, plus assailli que contemplatif.
Traversant les époques, le monstre continue de se populariser en Occident, notamment en 1818 avec la publication du roman Frankenstein de Mary Shelley – un personnage transgressif qui subjugue autant qu’il terrifie. Réinterprété par de nombreux artistes depuis le 20e siècle, le monstre se manifeste aussi bien dans les araignées géantes de Louise Bourgeois, sculptures incarnant les orages intérieurs du passé de la plasticienne française, que dans les récents défilés du label de mode Matières Fécales, qui joue avec les frontières entre la beauté et la laideur au moyen de maquillage dégoulinant, physiques atypiques et silhouettes extrêmes.
Le septième art fait aussi la part belle au monstre. Dans Elephant Man (1980), David Lynch dépeint avec humanité l’histoire d’un homme mis au ban du monde en raison de son apparence, jugée difforme. Emblème du gothique, et aujourd’hui de la pop culture, le monstre incarne ce qui est contenu sous la surface : les traumatismes indicibles, les sentiments refoulés, les tabous de nos sociétés, mais aussi les ambiguïtés et les doutes, particulièrement prégnants dans une époque contemporaine marquée par de grandes incertitudes.

3. La mort et la ruine
L’anéantissement de l’être et de son environnement est l’un des grands thèmes invoqués par le gothique et c’est à partir du 19e siècle, que le courant prend non seulement une dimension artistique et stylistique mais aussi plus philosophique, introspective et existentielle. Notamment lorsque de grands motifs et sujets du gothique, comme la mort, le déclin et la ruine, rencontrent le mouvement romantique, alors en plein essor. Les artistes de l’époque exposent davantage les tourments de leurs esprits tempétueux, également à travers la représentation et l’évocation de pierres, sépultures et architectures disloquées, manifestations tangibles d’une puissante mélancolie mais aussi d’une acceptation de sa propre finitude.
Projeté au Louvre-Lens, le jeu vidéo Ten Lands (2020) de la jeune artiste Mélanie Courtinat montre la persistance de ces décors qui s’effritent pour mieux révéler la beauté dans leur fragilité. On y suit un personnage en armure errant dans des villes dépeuplées aux architectures gothiques abîmées, plongées dans une atmosphère brumeuse avoisinant le sublime.
Pour Annabelle Ténèze, le regain d’intérêt contemporain pour le gothique symbolise “une réaction à la crise, poussant les gens à affronter leurs peurs dans un monde subversif”. Car malgré ses significations profondes et parfois ténébreuses, le gothique peut aussi être annonciateur d’espoir. Derrière la fascination pour l’effondrement se lisent également un rapport apaisé avec la mort, la promesse d’une nouvelle aube et, pourquoi pas, d’une nouvelle ère.
“Gothiques”, jusqu’au 26 janvier 2026 au Louvre-Lens, Lens.