8 avr 2026

Nan Goldin présente son projet le plus intime en marge du Grand Palais

Au Grand Palais et à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Nan Goldin dévoile, jusqu’au 21 juin 2026, son œuvre photographique sous un angle inédit, rythmé de diapositives et de salles immersives. À l’occasion de cette première grande rétrospective de l’artiste américaine en France, les éditions Thames and Hudson rééditent l’ouvrage consacré à son projet Sœurs, Saintes et Sibylles (2004). Plongée dans une série intime et saisissante…

  • Par Camille Bois-Martin.

  • La messe de Nan Goldin à la chapelle Saint-Louis

    Loin de l’affluence du Grand Palais, Nan Goldin se dévoile dans un second lieu de la capitale, plus isolé et plus inattendu. Pour découvrir ce deuxième volet de sa grande rétrospective parisienne, il faut s’aventurer jusque dans le 13e arrondissement. Plus précisément dans la chapelle Saint-Louis, cachée dans l’immense complexe de l’hôpital de la Salpêtrière… Un périple certes – surtout pour qui se laisserait décourager par les grandes clôtures du bâtiment, mais qui vaut largement le détour.

    Ici, le silence règne. Entre les murs séculaires de la chapelle, seule résonne la voix de Nan Goldin. En pénétrant cette messe d’un autre genre, on découvre des cierges disposés autour d’une représentation de la Vierge Marie. Des rangées d’assises en bois font face à un autel vide.

    Dans cet espace vide de toute présence humaine, la voix de l’artiste américaine sera notre guide. Sans que l’on parvienne vraiment à distinguer sa provenance. Enfin, un large cartel noir précise que nous sommes au bon endroit. Ici, Nan Goldin lève le voile sur les ambitions de son projet Sœurs, Saintes et Sibylles, achevé en 2004.

    Une installation immersive et intime

    Une médiatrice, discrètement installée dans un coin de la nef, nous indique le chemin à suivre. Il faut encore grimper les escaliers d’un large échafaudage, mis en place spécialement pour l’exposition, pour accéder à une plateforme surélevée. Celle-ci offre une vue plongeante sur l’installation qui accompagne l’œuvre et sur les murs habillés de la série photographique. Sous ces images qui défilent en continu, trône un lit.

    Une femme en cire y gît, inconsciente et poitrine découverte, entourée de boîtes de médicaments, de paquets de cigarettes entamés et d’un panneau en liège. Les peintures et photographies accrochées dessus évoquent le tableau d’une enquête non résolue. À gauche de la salle, un homme surplombe la scène, perché sur un piédestal. Son torse ouvert et recouvert d’ecchymoses expose ses poumons à l’air libre.

    Trois destins douloureux

    Plongée dans cette semi-obscurité, la salle diffuse, via un projecteur, un triptyque de diapositives, revenant tour à tour sur trois destins tragiques. Ceux de Nan Goldin, sa sœur et Sainte Barbe, racontés ici en images et en mots.

    Un méli-mélo d’images fortes se déploie dans une projection de 35 minutes, dont le format fait écho à la rétrospective présentée au Grand Palais, mais aussi — et surtout — aux débuts de Nan Goldin. Encore étudiante à l’université de Tufts, dans le Massachusetts, elle explore alors le médium photographique à travers la projection de diapositives.

    C’est d’ailleurs dans ce même format qu’elle présente The Ballad of Sexual Dependency son premier projet, achevé en 1985. Devenu le plus emblématique de sa carrière, il marque également le début de sa pratique. Aujourd’hui largement diffusée sous forme de livres ou d’expositions, isolant ainsi chaque image, son œuvre puise pourtant son origine dans ces projections, auxquelles elle revient à l’occasion de cette grande rétrospective parisienne.

    Sœurs, Saintes et Sibylles, une série personnelle et saisissante

    Un retour aux sources qui s’incarne également à travers Sœurs, Saintes et Sibylles, qu’elle exposait pour la première fois à Paris en 2004 (avant la sortie du livre l’année suivante), au sein de cette même chapelle de la Salpêtrière dans le cadre du Festival d’Automne. À l’époque, le projet coïncidait avec sa récente sortie de centre de désintoxication et semblait ouvrir un nouveau chapitre dans la vie de l’Américaine.

    Revenant sur la destinée tragique de sa sœur et de Sainte Barbe, elle tissait un parallèle avec son propre parcours. À une différence près : en 2026, Nan Goldin interdit toute photo de son travail, au Grand Palais comme à la chapelle Saint-Louis. On découvre donc cette série dans un silence quasi monacal, de la même manière qu’on se recueillerait au sein d’une église. On délaisse notre vie et tout contact avec l’extérieur pour s’immerger, entièrement, dans l’intimité de Nan Goldin.

    Les trajectoires croisées de Sainte Barbe et Barbara Goldin

    Ces trois femmes, dont la vie est retracée et racontée au sein de cette installation, présentent un point commun : elles ont toutes été enfermées. Certaines par contrainte, d’autres par nécessité. Le récit débute avec celui deSainte Barbe (dont le mythe remonte au début du Ve siècle), recluse dans une tour par son père pour la protéger de ses nombreux prétendants. Isolée du reste du monde, elle découvre alors la foi chrétienne. Elle est par la suite condamnée à mort pour ses croyances, et son père, païen, se charge lui-même de son exécution. Le visage dela sœur de Nan Goldin, Barbara, apparaît ensuite. L’artiste raconte le tempérament rebelle de son aînée, en conflit permanent avec leur mère qui décide de l’envoyer dans un hôpital psychiatrique à ses 14 ans…

    Les images en noir et blanc de clichés de famille se succèdent, tandis qu’elle revient, avec sa caméra, sur les lieux qui ont marqué la vie de sa sœur. On découvre les couloirs froids et les chambres de son lieu d’internement, les témoignages des infirmiers recueillis dans les archives de l’institution… À ses 18 ans, Barbara profite d’une permission pour se rendre au bord d’une voie ferrée. Elle demande aux passants à quelle heure passe le prochain train. Elle se jettera dessous. Nan Goldin filme les rails où fut retrouvé le corps de son aînée, relatant d’une voix grave et solennelle le rapport de police concluant à un suicide. Elle capture sa tombe, perdue dans un large cimetière verdoyant. Puis les images nous emmènent au propre internement de l’artiste.

    De sa désintoxication à son combat contre les opioïdes

    Des photos de ses amis et d’elle-même consommant de la drogue servent de préambules aux photographies de son séjour en centre de désintoxication. Elle évoque le souvenir d’une discussion avec sa sœur, selon laquelle sa psychologue aurait prédit que Nan subirait le même destin funeste… Entre images face caméra ou de ses amis en cure, l’artiste dessine son propre avenir, après son enfermement.

    Au cours des décennies qui suivront, elle s’engagera dans un long combat contre les Sackler, une famille richissime productrice d’opioïdes responsables de nombreuses addictions aux États-Unis. De cette bataille, elle livrera, en 2023, un documentaire poignant, auréolé d’un Lion d’or à la Mostra de Venise.

    À la chapelle Saint-Louis, on se plonge ainsi dans l’un des projets les plus intimes et les plus saisissants de Nan Goldin. Un récit initiatique, à découvrir absolument à Paris jusqu’à la fin juin, mais aussi dans sa version reliée, rééditée pour l’occasion par les éditions Thames and Hudson.

    “Nan Goldin. This Will Not End Well”, exposition du 18 mars au 21 juin 2026 au Grand Palais, Paris 8e, et à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, 83 Bd de l’Hôpital, Paris 13e.

    Nan Goldin, “Sœurs, Saintes et Sibylles“ (2005), Nan Goldin, éditions Thames and Hudson.