10 juin 2026

Notre carte blanche à la photographe Camille Vivier, exposée à la MEP

À l’occasion de son exposition à la Maison Européenne de la Photographie jusqu’au 13 septembre 2026, la photographe Camille Vivier signe une carte blanche pour Numéro art avec la série inédite Frugal. Nourrie par les contre-cultures, l’histoire de l’art et les esthétiques alternatives, son œuvre explore depuis plus de vingt ans les corps, les identités et les imaginaires qui échappent aux normes dominantes.

  • Par Marie Canet , 

    Introduction par La rédaction.

  • Les photographies de Camille Vivier au cœur d’une exposition à la MEP

    Alors qu’elle ouvre une exposition à la Maison européenne de la photographie, Camille Vivier réalise pour Numéro art une série exclusive. Intitulée Frugal, elle nous la décrit ainsi en ces termes : “Il faut s’imaginer sur une scène, en studio ou dans mon appartement. La lumière du HMI et de la Cremer, pointée sur le sujet, placé au centre, animé ou inerte, souvent nu, sortant parfois de l’obscurité ou accompagné d’un objet. Hugo, Clara, Sophie, les marionnettes d’un théâtre italien et la grenouille cohabitent.

    La photographie et ses artifices mettant tout à égalité, la couleur du fond, rouge, grise ou noire, résonne d’une image et d’un environnement à l’autre. Les références et les citations sont nombreuses et me permettent de rêvasser et d’imaginer ces situations à ce moment précis et dans un espace délimité. Il n’y a pas de narration à proprement parler, juste la matérialité des corps et des objets : des os, de la peau, de la pulpe, du bois, du métal… saisis par un boîtier 24×36 qui interroge ou plutôt étudie son sujet inlassablement.”

    Le corps comme sculpture

    Dans le studio, les modèles campent solidement leur position en fixant l’objectif. Les poses sont affectées, les muscles, tendus, les squelettes, magnifiés, éclairés comme des statues. L’artiste capte cette intensité. Dans la série Sophie (2019), elle photographie une culturiste parce qu’elle recherche un corps féminin architectural, en dehors des standards de la mode, qui soit dans la tension et le travail – comme le fait Kathy Acker pour qui la musculation n’est ni un loisir, ni un culte du corps mais une expérience de la limite et de l’échec en tant que condition de croissance.

    S’inspirant des photographies de Lisa Lyon prises par Robert Mapplethorpe (1946-1989) dans les années 1980, Vivier choisit Sophie pour ses proportions sculpturales, sa théâtralité, son désir de force et de féminité. D’où la dramatisation de sa présence et de son existence construite sur une succession de luttes et un seul désir. Elle la photographie avec les mêmes outils que ceux de la publicité.

    Camille Vivier, photographe des contre-cultures

    Souvent, Camille Vivier (née en 1977) s’inspire des contrecultures des années 1970 et 1980 ainsi que de figures telles Candy Darling (1944-1974), actrice charismatique de l’underground new-yorkais  ; le provincial et inclassable Pierre Molinier (1900-1976), l’artiste Michel Journiac (1935-1995) ; Divine (1945-1988) et les Gazolines, théâtrales, brillantes et grotesques.

    Il y a aussi la bande dessinée et les sous-cultures italiennes : la revue satirique Frigidaire et le cyberpunk RanXerox créé par Liberatore ; le cinéma d’horreur hyperchromatique de Mario Bava (1914-1980) et de Dario Argento (né en 1940) ; la littérature fantastique qui parle de l’Italie comme Marbre ou les mystères d’Italie (1985) d’André Pieyre de Mandiargues – l’histoire d’un homme fasciné par des figures féminines, réelles ou sculptées, dont les présences suscitent en lui des fantasmes érotiques.

    Des clichés à la croisée des esthétiques, des temporalités et des cultures antagonistes

    Ce goût pour l’artificialité est au cœur de la série HR Giger (2022) produite dans la maison-sculpture-atelier de l’artiste, icône des contre-cultures zurichoises révélée au grand public grâce au film Alien (1979) de Ridley Scott. Ici, Vivier documente l’espace et y installe des modèles nues, très belles.

    Elle se sert des mêmes techniques que pour les magazines. Comme souvent chez elle, le nu est une référence aux marbres italiens, à leurs poses magistrales et stylisées. Mais elle veut des modèles actives, jouissant de leur propre puissance et beauté. Ici, elles animent l’environnement de Giger et jouent avec sa plastique phallique et son imaginaire apocalyptique.

    Ces séries exploitent la tension inhérente à la rencontre entre des esthétiques, des temporalités et des cultures antagonistes. Son travail est ancré dans la décennie 1990-2000, période de changement existentiel où s’affrontent esthétisation de la vie (du côté l’art, de la curation) et standardisation des désirs (indissociables du capitalisme tardif et de la révolution numérique).

    Du magazine Purple Prose aux musées du monde entier

    Vivier a 20 ans, peu d’expérience, travaille pour le magazine Purple Prose dont les bureaux se trouvent dans une tour des Olympiades. Elle décrit l’appartement : au sol, une moquette violette, peu de choses, sauf un portant avec du Martin Margiela et Sonic Youth en fond sonore. C’est ici qu’elle signe ses premières photographies et découvre la scène artistique contemporaine : les photographes Takashi Homma (né en 1962) ou Chikashi Suzuki (né en 1972), Wolfgang Tillmans, les artistes Dominique Gonzalez-Foerster ou Jean-Luc Vilmouth.

    Dehors, l’art prolifère sur les sites internet, dans les magazines, les galeries et les concept stores. En 2003, Elein Fleiss, cofondatrice du magazine, se réjouissait que l’art ait envahi le social, les expériences… d’autant plus que Purple Prose militait pour transformer la vie même en un médium sous l’influence des situationnistes et de la performance. La beauté pouvait ainsi sortir des mains des élites.

    Réactiver les contre-cultures

    On la consommait dans des objets et des esthétiques manifestes du 21e siècle tandis que les franchises s’emparaient des villes – offrant des expériences standardisées et contribuant, elles aussi, à gentrifier les désirs et les subjectivités. La pratique de Vivier garde la trace de ce moment important qui correspond, dans les faits, à l’absorption intégrale des avant-gardes dans la consommation de masse.

    Elle dit vouloir réactiver les contre-cultures du passé trop souvent minorées : elle les revisite pour leur redonner de l’éclat bien qu’elles apparaissent spectrales. Repositionnées dans une ligne esthétique classique, ces références insufflent, au-delà de la sophistication formelle et de l’humour, une discontinuité et une dimension critique envers les logiques normalisatrices de la culture mainstream.

    “Camille Vivier”, exposition jusqu’au 13 septembre 2026 à la Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy, Paris 4e.