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Jean-Marie Del Moral nous raconte 5 portraits d’artiste, des Lalanne à Lichtenstein
Jusqu’au 1er novembre 2026, le Centre d’Art Contemporain Bouvet Ladubay accueille une grande rétrospective dédiée au travail du photographe Jean-Marie Del Moral. L’occasion pour Numéro de revenir sur les portraits iconiques de celui qui s’est immiscé dans les ateliers des plus grands artistes, de Joan Mitchell à Roy Lichtenstein, en passant par les Lalanne ou encore César.
Propos recueillis par Camille Bois-Martin.

Jean-Marie Del Moral, une vie dans les ateliers d’artistes
Enfant, Jean-Marie Del Moral s’amuse à photographier les oiseaux qui survolent la région parisienne. Préférant son vieil appareil Agfa Box aux bancs de l’école, le futur photographe quitte celle‑ci dès l’âge de 14 ans. Il enchaîne alors les expériences, jusqu’à devenir reporter pour L’Humanité, photographe de plateau au Canada, puis de théâtre à Moscou… avant de croiser, au début des années 1980, la route d’un certain Joan Miró.
Alors qu’il visite l’atelier du peintre à Majorque, le photographe découvre les couleurs vives et les motifs géométriques de ses œuvres en cours. Au sol, des pinceaux et des dessins préparatoires. L’atmosphère vibrante, nourrie d’une passion constante, détermine alors le reste de sa carrière : Jean-Marie Del Moral sera le photographe des peintres et des sculpteurs. Et il les photographiera dans leur environnement de travail.
Tous les plus grands artistes de ces dernières décennies défileront ainsi devant son objectif – l’obligeant à adapter sa pratique. Notamment, Miquel Barceló, Richard Texier, Joana Vasconcelos, Ai Weiwei, Pierre Soulages… Comme il capturait en plein vol les oiseaux au-dessus de Paris, il apprivoise les figures artistiques mystérieuses et réservées de notre époque, pénétrant dans leur intimité.
Derrière des portraits, une rencontre et un échange
Un art nourri d’une maîtrise photographique certes, mais surtout d’une grande intelligence émotionnelle : “La plupart des gens n’aime pas beaucoup être visé par un appareil photo derrière lequel quelqu’un les regarde fixement, nous explique-t-il. Il y a un côté trou de la serrure. Le photographié passe un mauvais moment, moi aussi. Je ne veux pas déranger. En plus, je suis timide, mais je crois qu’en fait, la timidité est un avantage pour le photographe. Elle pousse à aller vite, à ne pas viser trop longtemps avant de déclencher et que le malaise ne se prolonge pas trop. J’ai remarqué que souvent ce n’est qu’après le premier déclenchement que le sujet se détend un peu. Comme si le déclencheur était une manière de dire bonjour à quelqu’un que l’on rencontre pour la première fois.”
Pour Numéro, Jean-Marie Del Moral revient sur ces premières rencontres qui ont marqué sa carrière. De Roy Lichtenstein à Joan Miró en passant par les Lalanne, Joan Mitchell et César : plongée dans les coulisses de 5 de ces portraits les plus célèbres, actuellement exposés au Centre d’Art Contemporain Bouvet Ladubay.

Son premier portrait d’artiste : Joan Miró à Palma de Majorque en 1978
“J’ai rencontré Joan Miró en 1978 à Palma de Majorque. J’avais 26 ans, c’était la première fois que j’entrais dans l’atelier d’un artiste. C’est mon premier portrait d’artiste. La découverte de l’atelier de Miró empli de toiles en cours, la lumière douce qui l’habitait, l’architecture du bâtiment qu’avait construit pour lui Josep Lluís Sert, les objets alignés ou punaisés au mur… Tout cela m’a bouleversé et fait revoir mes paramètres de photographe.
Depuis, je n’ai pas cessé de photographier les ateliers d’artistes comme un laboratoire mental. Je le fais depuis presque cinquante ans et c’est toujours le même émerveillement. Ce portrait de Miró, je l’ai fait plus tard à Saint Paul de Vence, à la Fondation Maeght où l’on fêtait ce jour-là les 85 ans du peintre. Il n’y a pas un jour où je ne pense à Miró.”

Claude et François Lalanne, heureux et amoureux en 1995
“Le portrait, c’est un dialogue muet, un dialogue à trois : sujet, appareil photo, photographe. Je ne fais presque jamais de portraits souriants. Je recherche une gravité, un calme, une interrogation dans le regard et j’attache beaucoup d’importance à l’environnement, au lieu dans lequel se passe la prise de vue.
Ce portrait était une commande de Beaux-Arts magazine. Les Lalanne vivaient et travaillaient à Ury près de Fontainebleau. Une maison bohème chic. Un chien gentil. Il faisait beau. Ils m’ont accueilli chaleureusement. Nous avons parlé d’Édouard Boubat dont j’aimais les photographies et avec qui ils étaient amis et voisins. Je leur ai demandé de s’installer devant une pièce en cours. Ils étaient beaux dans leurs vêtements bleus. Ils ont l’air heureux.

La passion de César pour les “antiques” en 1993
“La journaliste Laëtitia Cénac et moi avions proposé au Madame Figaro d’emmener César en Toscane sur les traces de sa famille où, à notre grand étonnement, il n’était jamais allé. Il ne parlait pas italien. Trois jours à savourer des pâtes, à parcourir les carrières de marbre de Carrare et Pietrasanta où nous déambulions. Nous sommes entrés dans une petite chapelle où se dressait une magnifique sculpture classique. J’ai tout de suite eu l’idée de demander à César de poser près d’elle.
Je voulais montrer que César n’était pas uniquement un “compresseur d’objets” mais un classique, un amoureux des “antiques”, ces statues de plâtre présentes dans les académies et les écoles de beaux-arts et que les élèves dessinaient et redessinaient sans cesse. César a posé sa main sur cette sculpture, comme une caresse. Il a fixé l’objectif. Je l’ai senti heureux à cet instant précis. J’ai déclenché. Nous sommes sortis, il nous a parlé de Picasso qu’il aimait tant. Le soir, nous avons vu passer loin, très loin, la comète de Halley. C’était en 1993. Elle ne repassera pas de sitôt.”

L’impeccable Roy Lichtenstein en 1991
“J’ai pu photographier Roy Lichtenstein grâce à Bernar Venet qui l’a appelé devant moi pour lui dire qu’un ami photographe voulait faire son portrait. Il a accepté, j’étais fou de joie. Le lendemain, j’arrivais à son atelier. Bon sourire, café.
Vaste atelier à l’ordre impeccable, musique classique tout bas comme un murmure. Il a continué à travailler sur son tableau, une femme de profil très picassienne. Très gentiment, il a accepté de placer devant une petite toile blanche où sa silhouette se découpe face à l’objectif avec, à sa droite, cette femme de profil. C’était à New York en 1991.”

Vin blanc et cigarettes avec Joan Mitchell en 1990
“Elle vivait et travaillait à Vetheuil sur les bords de Seine dans une maison où avait travaillé Claude Monet. Je savais qu’elle avait vécu des amours compliquées avec le peintre canadien Jean Paul Riopelle que j’ai photographié des années plus tard. Je me souviens qu’il faisait froid mais que la lumière était superbe. Joan m’a parlé de la couleur de ces bords de Seine, le vert, le bleu.
Un berger allemand la suivait partout, l’atelier était modeste. Elle s’est placée devant Bracket, un tableau en cours aujourd’hui dans la collection du musée d’art moderne de San Francisco. Ses énormes lunettes masquaient un peu trop ses yeux. Elle fumait. Nous avons bu du vin blanc. C’était un jour de novembre de 1990.”
“Jean-Marie Del Moral”, exposition du 30 mai au 1er novembre 2026 au Centre d’Art Contemporain Bouvet Ladubay, 26 Rue Jean Ackerman, 49400, Saumur.