16 fév 2026

MEP : les États-Unis redeviennent (enfin) humanistes avec l’exposition de Dana Lixenberg

Des portraits de figures majeures de la culture américaine comme Whitney Houston et Jay Z à ses projets documentaires au long cours, la photographe néerlandaise Dana Lixenberg, encore méconnue en France, compose une archive sensible des États-Unis depuis ses débuts dans les années 90, attentive aux visages d’anonymes autant qu’aux icônes culturelles. Jusqu’au 24 mai 2026, la MEP lui consacre une exposition d’envergure et dévoile plus de trois décennies de pratique.

  • par Lucas Barnier Piffault.

  • Dana Lixenberg, la photographe de l’attente

    “Photographier est comme une danse lente”, dit-elle, et la formule, loin d’être poétique ou anecdotique, résume avec précision la méthode qu’elle affine depuis plus de trente ans : une pratique de la relation, fondée sur l’écoute, la patience et une confiance qui se construit à bas bruit avec ses modèles. Chez Dana Lixenberg, la photographie commence toujours par le temps. Non pas celui pressé et productif de l’image capturée à la volée, mais un temps étiré, presque obstiné, qui suppose d’attendre, de regarder longtemps avant de déclencher l’appareil photo.

    Née à Amsterdam en 1964 et installée à New York à la fin des années 1980, la photographe néerlandaise a fait des États-Unis son principal territoire d’observation, mais elle l’aborde avec la distance lucide de l’étrangère, refusant les mythologies toutes faites pour préférer les récits minuscules, les visages, les présences – tout ce qui compose une Amérique vécue plutôt que fantasmée.

    Les États-Unis, principal terrain d’observation de Dana Lixenberg

    Travaillant presque exclusivement à la chambre grand format 4 × 5 pouces, un dispositif aussi lourd que lent qui impose le trépied, mais aussi une longue préparation et une immobilité partagée, la photographe transforme chaque séance en moment de négociation silencieuse.

    On ne vole pas une image, on la construit à deux. Cette lenteur structurelle produit des portraits d’une grande précision, riches en détails et en textures. Chez elle, rien n’est spectaculaire, rien n’est forcé ; tout semble tenu, mesuré, presque retenu, et c’est précisément cette retenue qui confère à son travail une dimension éthique, proche d’un geste de soin. Parce qu’elle implique d’écouter, de revenir, de montrer les images, de laisser à chacun le temps d’être à l’aise.

    Whitney Houston et Jay-Z côtoient une femme condamnée à mort

    Cette lenteur irrigue aussi bien ses commandes pour des journaux comme The New YorkerThe New York Times Magazine ou Vibe, que ses projets personnels au long cours. Chez elle, aucune hiérarchie : Whitney Houston, Tupac Shakur, Leonard Cohen, Kate Moss, Jay-Z ou Iggy Pop côtoient une femme condamnée à mort au Texas, des travailleuses du sexe dans une maison close du Nevada ou des familles sans logement dans une petite ville de l’Indiana. Sans que rien, dans la mise en scène ou la composition, ne vienne distinguer les uns des autres.

    “Je m’intéresse moins à l’image qu’une personne souhaite donner qu’à ce qui se passe réellement chez elle au moment de la rencontre”, explique-t-elle dans le communiqué de presse de son exposition à la MEP. Privés d’indices contextuels trop appuyés, ses portraits suspendent les catégories sociales : les célébrités s’y dévoilent vulnérables, tandis que les anonymes y gagnent en intensité. George Pitts, ancien directeur de la photographie de Vibe, résume (également au sein du communiqué de presse) cette inversion avec justesse : “Avec les anonymes, elle fait émerger le charisme et l’individualité ; avec les célébrités, elle révèle la vulnérabilité.”

    Un emblématique portrait de Tupac Shakur

    Son portrait de Tupac Shakur, réalisé en 1993 pour le magazine Vibe, demeure à cet égard emblématique. Photographié sous une pluie fine à Atlanta, alors qu’il n’a que vingt-deux ans, le rappeur, assassiné trois ans plus tard, y apparaît pensif, presque vulnérable, loin de la posture combative que la culture populaire a retenu de lui ; l’inclinaison de sa tête et la douceur de son regard laissent deviner une intériorité complexe, celle d’un écrivain et d’un poète autant que d’une icône pop.

    Ce refus du spectaculaire traverse également ses séries documentaires, qu’il s’agisse de Jeffersonville, Indiana où elle photographie entre 1997 et 2004 des résidents d’un foyer d’accueil sans céder au misérabilisme, ou de la série The Last Days of Shishmaref (2008), en Alaska, où la menace climatique (lafonte du pergélisol, ce sol gelé en permanence des régions arctiques)est reléguée en arrière-plan au profit d’une attention aux visages.

    Les émeutes de Los Angeles, la naissance d’un engagement au long cours

    Mais c’est avec Imperial Courts, série débutée en 1993 et toujours en cours, que l’engagement de Dana Lixenberg prend toute son ampleur, dans le sillage des émeutes de Los Angeles en 1992, déclenchées après l’acquittement de quatre policiers filmés en train de frapper violemment Rodney King. Un verdict qui provoqua six jours d’insurrections, plus de cinquante morts et des milliers de blessés, révélant au grand jour les fractures sociales de la ville.

    C’est dans ce contexte brûlant que la photographe choisit de s’immerger durablement au sein du complexe de logements sociaux Imperial Courts. Depuis plus de trente ans, Dana Lixenberg retourne dans cet ensemble de logements sociaux de Watts, photographiant les habitants au fil des générations, apportant des tirages, enregistrant leurs voix, et élargissant ainsi peu à peu le projet au son et à la vidéo. “J’aime me concentrer totalement sur ce que je regarde, faire taire le bruit autour du sujet pour vraiment le voir”, dit-elle encore. Là où les médias ont souvent réduit le quartier à la violence, elle compose une archive de présences, attentive aux continuités comme aux absences.

    À l’heure des flux numériques et des images instantanées, l’œuvre de la photographe néerlandaise apparaît ainsi comme une forme de résistance tranquille : un art centré sur la relation, qui refuse la simplification et affirme, image après image, la valeur irréductible de chaque individu. 

    “Dana Lixenberg. American Images”, exposition jusqu’au 24 mai 2026 à la Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy, Paris IVe. L’exposition est curatée par Laurie Hurwitz à la MEP et Marcel Feil à la MAPFRE.