12 mai 2026

À Venise, la Fondation Bvlgari fait grand bruit dans le silence d’une bibliothèque

Pour sa première exposition à Venise, la Fondazione Bvlgari préfère le silence d’une bibliothèque au vacarme de la Biennale. La jeune fondation, créée en 2024, investit rien de moins que la Biblioteca Nazionale Marciana, face à la place Saint-Marc. Un lieu chargé d’histoire, dessiné au XVIe siècle par Sansovino, où l’on conserve depuis des siècles manuscrits, savoirs et traces du passé. En ces lieux, deux artistes italiennes, Monia Ben Hamouda et Lara Favaretto, sont invitées à dialoguer. Et c’est une réussite.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • Publié le 12 mai 2026. Modifié le 19 mai 2026.

    Bvlgari à Venise : un engagement culturel

    “Nous croyons profondément à la liberté d’expression des artistes”, nous expliquait Matteo Morbidi, directeur de l’héritage, de la philanthropie et de la Fondazione Bvlgari, quelques semaines avant l’ouverture de la première exposition de la fondation à Venise. Et on doit admettre que cette première exposition vénitienne agit comme une extension naturelle de l’engagement culturel de Bvlgari. Depuis des années, la maison romaine finance des restaurations patrimoniales – des mosaïques des thermes de Caracala à l’escalier de la Trinité-des-Monts – tout en développant des partenariats avec le MAXXI à Rome ou la Whitney Biennial à New York. Mais à Venise, quelque chose change : la maison ne se contente plus de soutenir l’art, elle élabore avec deux artistes un véritable langage autour de la mémoire, de l’archive et du temps.

    “Nous ne voulons pas imposer une vision commerciale ou esthétique. Ce sont des projets 100 % artistiques, sans produits, sans esprit commercial.” insiste le directeur. Une déclaration qui résonne en écho au pavillon Bvlgari installé au sein des Giardini par la maison romaine, nouveau partenaire exclusif de la Biennale de Venise.

    De son côté, la jeune fondation, créée en 2024, investit rien de moins que la Biblioteca Nazionale Marciana, face à la place Saint-Marc. Un lieu chargé d’histoire, dessiné au XVIe siècle par Sansovino, où l’on conserve depuis des siècles manuscrits, savoirs et traces du passé. En ces lieux, deux artistes italiennes, Monia Ben Hamouda et Lara Favaretto, sont invitées à dialoguer. Et c’est une réussite.

    Dans le vestibule de la Marciana, Monia Ben Hamouda présente d’abord Fragments of Fire Worship (2026), une installation composée de néons fragmentés évoquant une écriture devenue illisible. Fille d’un calligraphe, l’artiste détourne les codes de la transmission sacrée pour produire un alphabet impossible, où la lumière n’éclaire plus vraiment mais brûle, dissimule et transforme. Les signes flottent dans l’espace comme des cicatrices lumineuses. À Venise, ville saturée de symboles et de récits historiques, cette écriture sans traduction agit presque comme une résistance.

    L’immense bibliothèque de Lara Favaretto

    Mais le véritable choc de l’exposition se trouve plus loin, dans le Salone Sansovino, où Lara Favaretto dévoile le septième et dernier chapitre de Momentary Monument – The Library (2026). Depuis plus de dix ans, l’artiste construit cette œuvre mutante à travers différentes institutions, du MoMA PS1 à New York jusqu’à cette conclusion vénitienne.

    Le projet prend la forme d’une immense bibliothèque composée d’ouvrages donnés par des universités, académies et collections privées. Rien ici n’est précieux au sens classique du terme. Pas de manuscrits rares sous vitrine. Les livres sélectionnés le sont pour leur “solidité documentaire”, leur capacité à conserver des traces matérielles du savoir : annotations, tampons, usages, usure. Chaque volume contient également une image issue des archives personnelles de Favaretto, glissée aléatoirement comme un parasite visuel dans le texte.

    Le geste devient fascinant parce qu’il transforme la bibliothèque en organisme vivant. Les visiteurs peuvent consulter les livres, les déplacer, et même repartir avec certains exemplaires. Au fil des mois, les étagères se vident progressivement. L’œuvre disparaît sous les yeux du public. Le projet est en perpétuelle transformation, il ne sera jamais le même. Matteo Morbidi insiste lui aussi sur cette dimension organique : “Nous avons choisi ce projet parce qu’il est profondément lié à l’espace. Ce n’est pas un choix ‘casual’. Lara Favaretto réfléchit sur le temps, la mémoire, la transmission.”

    Lara Favaretto, Momentary Monument – The Library (2026). Photos : T-Space. © Fondation Bvlgari.

    Un futur où les archives deviennent mouvantes

    Chez Favaretto, l’œuvre est une matière vulnérable, exposée à l’effacement. L’artiste parle même d’un “état où permanence et instabilité agissent ensemble”. Une idée particulièrement troublante dans une époque obsédée par l’archivage numérique et l’accumulation infinie des données. La maison semble ainsi vouloir construire à travers l’art une réflexion sur ce que signifie préserver aujourd’hui. Pas seulement restaurer des pierres anciennes, mais protéger des formes de connaissance menacées par la vitesse contemporaine.

    À Venise, où tout semble déjà appartenir au passé, Bvlgari choisit paradoxalement de parler du futur : un futur où les archives deviennent mouvantes, où les œuvres se dissipent, où la mémoire elle-même cesse d’être stable. Et dans une Biennale souvent dominée par les effets de surface, cette exposition discrète réussit quelque chose de rare : elle laisse derrière elle une sensation persistante d’incertitude. Une inquiétude élégante. Comme si le vrai luxe, désormais, était peut-être simplement le temps accordé à regarder disparaître les choses.

    “Monia Ben Hamouda – Fragments of Fire Worship” et “Lara Favaretto – Momentary Monument – The Library”, expositions jusqu’au 22 novembre 2026 à la Biblioteca Marciana, au sein de la Biennale de Venise, Venise, Italie.