18 mai 2026

Qui est Sammy Baloji, l’un des artistes les plus influents de notre époque ?

Numéro art rend hommage dans son édition estivale 2026 à une figure majeure de la scène contemporaine. Sammy Baloji n’a cessé d’interroger, à travers l’image et l’archive, les strates invisibles de l’histoire coloniale et moderne. Représenté à Paris par la Galerie Imane Farès, l’artiste congolais marque cette année la Biennale de Venise, tout comme les Rencontres d’Arles, de sa présence. Il y poursuit avec puissance son exploration des mémoires enfouies et des récits à réactiver.

  • Par Katerina Gregos , 

    Portrait et photos par Delali Ayivi .

  • Les found footage de Sammy Baloji

    Sammy Baloji, 47 ans, s’est imposé comme l’un des artistes contemporains les plus influents dans le paysage actuel, par la force de ses explorations de la mémoire, de l’histoire coloniale et de l’identité, en particulier dans son pays d’origine, la République démocratique du Congo (RDC).

    Travaillant à la fois sur le médium photographique, la vidéo et l’installation, Baloji s’est fait connaître pour sa façon de combiner et de superposer les images d’archives ou les séquences de found footage (un procédé cinématographique consistant à réutiliser des images déjà existantes, souvent présentées comme des vidéos retrouvées) à la représentation des réalités actuelles de la RDC, produisant ainsi des juxtapositions visuelles saisissantes, qui mettent en lumière les effets rémanents de l’exploitation coloniale et de l’extractivisme dans son pays.

    Une pratique artistique aux avant-postes du discours postcolonial contemporain

    Son œuvre se penche souvent sur l’histoire des industries minières dans le Katanga, province de l’ouest particulièrement riche en minerais – avec toutes ses implications géopolitiques, économiques et sociales –, mais elle aborde aussi les conséquences de cette exploitation sur les populations et sur le paysage, reliant les récits locaux aux systèmes internationalisés de pouvoir et d’extraction des ressources dans leur globalité.

    Alliant la rigueur de la recherche historique à un langage visuel critique, conceptuel et subtilement nuancé, Baloji ne se contente pas de documenter le passé colonial : il souligne également ses conséquences actuelles, positionnant ainsi sa pratique artistique aux avant-postes du discours postcolonial contemporain.

    Sammy Baloji, Goods Trades Roots (2020), photographié par Delali Ayivi. Métier à tisser en bois d’Afzélia, 195 × 162 × 12 cm. Réalisé en collaboration avec Estelle Chatelain. Courtesy the artist, galerie Imane Farès.

    Le rôle de la photographie dans son œuvre

    La photographie joue, depuis le début, un rôle fondamental dans le travail de l’artiste, constituant à la fois son principal moyen d’expression et le point d’entrée conceptuel qui lui permet d’aborder les questions d’histoire, de mémoire et de représentation. Baloji s’est d’abord tourné vers ce médium pour documenter les traces visibles du colonialisme dans la région minière du Katanga, en particulier les sites industriels fantomatiques et les infrastructures minières désaffectées de la colonisation belge, qui a profondément transformé la région.

    Sur ces premières photographies, souvent austères et angoissantes, on découvre des paysages de désolation (ruines, lieux désertés, vestiges de l’exploitation minière), marqués par l’absence et peuplés de figures squelettiques, vulnérables, qui nous renvoient à la fragilité du corps noir et aux cicatrices indélébiles laissées par l’histoire et par l’exploitation.

    Loin d’aborder la photographie comme un simple support documentaire, Baloji fait ici fusionner les images anciennes – notamment des clichés de l’époque coloniale représentant des ouvriers ou des administrateurs – afin d’en tirer des représentations éminemment contemporaines.

    Cette démarche, qui transparaît notamment dans sa série Mémoire (2004-2006), se caractérise par une approche stratifiée, presque archéologique. Pour l’artiste, ce processus est devenu un moyen de replier le temps sur lui-même, permettant au passé et au présent de coexister sur une même image tout en rendant visibles les continuités du pouvoir et de l’exploitation.

    Les paysages miniers du Katanga, entre extraction industrielle et économie informelle

    Sa série suivante, Kolwezi (2010-2012), parcourt les paysages miniers du Katanga comme un espace où s’entrecroisent le capitalisme mondialisé, l’extraction informelle, la précarité et la fluctuation des influences géopolitiques. L’œuvre s’intéresse à la tension qui existe entre l’extraction industrielle à grande échelle – sous l’effet notamment d’un afflux massif d’investissements chinois à la fin des années 2000 – et l’économie parallèle des pratiques minières “artisanales” ou informelles, conduites par des “creuseurs” locaux dans les puits abandonnés et les zones périphériques.

    Les infrastructures financées par la Chine apparaissent comme les symboles d’une ambition industrielle renouvelée et de l’investissement international. Pourtant, ces images capturent aussi l’activité en suspens, le vide, la production à l’arrêt, exposant la fragilité des économies extractives toujours tributaires des fluctuations et des ralentissements du marché mondial.

    Entre images d’archives et images promotionnelles

    La série juxtapose ainsi les pénibles réalités de l’exploitation minière informelle avec des images d’archives et des images promotionnelles sur lesquelles des paysages idylliques ou idéalisés (souvent associés à la prospérité, à l’abondance naturelle ou aux scénarios du développement) contrastent fortement avec le statut précaire des creuseurs travaillant dans des environnements industriels dégradés.

    Cette opposition souligne à quel point un même territoire peut être visuellement et idéologiquement construit de manières contradictoires – lieu de toutes les promesses et des désirs projetés en même temps qu’espace d’épuisement et de désespoir. En faisant visuellement dialoguer ces deux registres, Kolwezi montre comment les territoires miniers du Congo sont façonnés par des systèmes d’extraction, de représentation et d’aspirations qui se superposent les uns aux autres et qui, tous, viennent s’ancrer dans les mêmes terres âprement contestées.

    De la photographie aux installations

    Au fil des années, la pratique de Baloji s’est étendue aux installations, à la vidéo et aux dispositifs multimédias. L’artiste ne cesse d’explorer comment, en RDC, l’industrie minière continue de façonner le territoire et la vie des communautés locales, faisant le lien entre l’exploitation coloniale d’hier et le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui – dont on pourrait soutenir, au demeurant, qu’il constitue une forme de néocolonialisme. L’artiste montre bien que, dans ce pays, le chapitre de l’exploitation minière est loin d’être clos : il est une réalité qui se prolonge et se poursuit, donnant directement sa forme au présent.

    Baloji pointe du doigt le fait que les infrastructures, l’organisation du travail et les inégalités nées sous la domination coloniale belge n’ont jamais fait l’objet d’un complet démantèlement. Les dispositifs ont simplement changé de main, et ils ont été adaptés pour s’intégrer aux chaînes mondiales d’approvisionnement de l’époque moderne.

    Ces régions qui produisaient autrefois du cuivre pour les industries coloniales fournissent aujourd’hui du cobalt et d’autres minerais indispensables à la fabrication de téléphones portables, de véhicules électriques ou de technologies d’énergie renouvelable, notamment à destination d’entreprises chinoises.

    Le cuivre, vecteur d’histoires multiples

    Dans des œuvres plus récentes, comme That is where, as you heard, the elephant danced the malinga. The place where they now grow flowers (2016) ou encore Tales of the Copper Cross Garden (2017), le cuivre – métal auquel Baloji revient inlassablement – se fait le vecteur d’histoires multiples.

    D’abord lié à la transformation du paysage par les pratiques extractives, il a depuis été esthétisé par les réhabilitations postindustrielles, qui réinventent d’anciens sites miniers en espaces de mobilité retrouvée, et d’oubli du passé. Dans l’œuvre vidéo Tales of the Copper Cross Garden, le cuivre renvoie ainsi explicitement au système monétaire précolonial de la “croisette du Katanga” ou handa (une croix en cuivre d’environ un kilo qui servait de monnaie).

    Il réactive ainsi des formes autochtones de la valeur, tout en exposant leur imbrication dans les économies extractives, aussi bien coloniales que contemporaines. Dans ces œuvres-là, le cuivre devient pour Baloji un moyen de retracer les significations changeantes du travail, de la terre et de la valeur dans l’histoire minière du Congo et dans ses prolongements actuels. Au bout du compte, son recours au cuivre (ou à d’autres métaux présents en RDC) n’est jamais purement esthétique.

    Le cuivre agit comme un matériau conducteur, connectant le passé au présent pour révéler comment les richesses extraites du Congo continuent de façonner son histoire, son identité et sa position sur l’échiquier international – mais aussi la situation difficile de sa population.

    Révéler des pans occultés de l’histoire

    Dans un autre volet de l’œuvre de Sammy Baloji, l’extraction des métaux s’entremêle systématiquement aux logiques et à la violence du complexe militaro-industriel, révélant à quel point les économies coloniales et postcoloniales fondées sur les ressources d’un pays sont, en réalité, indissociables des industries d’armement et des capitaux internationaux.

    Dans une œuvre comme Sans titre (2018) – qui intègre quarante et une carcasses d’obus de mortier tirés pendant la Première Guerre mondiale et réutilisés ici comme des vases pour contenir des plantes exotiques originaires du Congo –, Baloji met en scène une confrontation brutale entre des instruments de destruction et la fragilité de la vie organique. Durant les deux conflits mondiaux, l’extraction du cuivre s’est intensifiée au Katanga pour produire des douilles en laiton, dont beaucoup furent ensuite gravées par des soldats, puis réutilisées en Belgique comme objets décoratifs ou en tant que pots de fleurs.

    Dans cette installation, Sammy Baloji replace donc dans leur environnement d’origine des espèces végétales venues du Katanga (mais désormais courantes dans les jardins botaniques et sur les marchés aux fleurs européens). L’œuvre retrace ainsi la violence du déplacement des matériaux entre le Congo et l’Europe, pour prendre acte des histoires d’extractions forcées, mais aussi en hommage aux Africains anonymes qui ont combattu sans aucune reconnaissance pour le compte des puissances coloniales – un pan occulté de l’histoire noire qui continue de hanter le présent.

    De matériau géologique à puissance géopolitique

    Les douilles de mortier, témoignages des conflits passés, renvoient aussi à la militarisation qui protège et rend possible l’extraction des ressources minières, tandis que les plantes évoquent à la fois la régénération écologique et la délicate domestication des paysages façonnés par l’exploitation.

    De même, dans Shinkolobwe’s Abstraction (2022), Baloji fait référence à la tristement célèbre mine d’uranium de Shinkolobwe, à Likasi, dans le Katanga. Elle était l’un des principaux sites mondiaux d’extraction et, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a fourni l’uranium nécessaire au projet Manhattan (le programme secret mené par les États-Unis pour développer la première bombe atomique). Ici, l’abstraction sert à révéler comment un matériau géologique se métamorphose en puissance géopolitique : la mine n’est pas simplement un site d’extraction, mais aussi un nœud essentiel dans l’appareil militaire mondial transformant les ressources congolaises en force de frappe nucléaire.

    À travers ces différentes œuvres, Baloji démontre ainsi que l’enjeu des activités extractives n’est jamais strictement économique – il est structurellement dépendant de la militarisation, à travers laquelle les armes, les sites miniers et les histoires coloniales forment un continuum systémique d’accumulation et de violence.

    Sammy Baloji : une œuvre pertinente et importante

    Ce qui rend l’œuvre de Sammy Baloji particulièrement pertinente aujourd’hui, c’est sa manière de révéler le coût humain et environnemental qui se cache derrière ces économies. Comme il l’a dit lui-même, “je ne m’intéresse pas au colonialisme en tant qu’événement du passé, mais en tant que prolongement d’un système”.

    Dans son travail, Baloji insiste donc sans relâche sur la notion de continuité : les conditions de travail abusives, les destructions écologiques et l’extraction des richesses au profit des marchés extérieurs sont des réalités persistantes, même si les protagonistes et les technologies ont changé.

    L’exploitation minière devient ainsi dans son œuvre un prisme au travers duquel il nous est donné de comprendre la mondialisation elle-même – comment la richesse s’écoule vers l’extérieur du pays tandis que les populations locales continuent de vivre dans la pauvreté et l’exclusion.

    Baloji fait également le lien entre l’extractivisme et les questions de visibilité et d’historiographie : les personnes les plus directement touchées par l’exploitation minière sont bien souvent absentes des grands débats mondiaux sur le développement durable et le progrès.

    Le travail de l’artiste tente, par conséquent, de s’opposer à cet effacement, soulignant que toute discussion sur les avancées technologiques de la modernité doit nécessairement prendre en compte l’histoire et les réalités de régions comme le Katanga. Ce faisant, il redéfinit l’extractivisme : de simple processus économique, celui-ci devient aussi un processus culturel et politique, qui continue aujourd’hui encore de structurer les inégalités.

    “Des mondes à relire”, exposition jusqu’au 4 octobre 2026 aux Rencontres d’Arles, Arles.

    Sammy Baloji, exposition jusqu’au 22 novembre 2026 à La Biennale de Venise, Venise.