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Bourse de commerce : l’exposition “Clair-obscur” en 5 œuvres phares
Dans le sillage des peintres du clair-obscur comme Caravage ou Velázquez, la Bourse de commerce explore, jusqu’au 24 août 2026, l’héritage du chiaroscuro au regard des enjeux du temps présent et des œuvres d’artistes contemporains. Au gré d’une expérience sensible, entre lumière et crépuscule, Numéro propose une visite guidée en cinq œuvres passionnantes, qui explorent le concept nébuleux du clair-obscur, décryptées par deux des commissaires de l’exposition, Emma Lavigne et Jean-Marie Gallais.
Propos recueillis par Camille Bois-Martin.
Publié le 13 mars 2026. Modifié le 19 mars 2026.

La chapelle lumineuse de de Sigmar Polke
Emma Lavigne : “Sigmar Polke est un féru d’alchimie et a beaucoup regardé le travail de Francisco de Goya. La découverte du tableau Le Temps (Les vieilles) du peintre, qui l’aurait réalisé sur une toile datant du XVIIe siècle, a été un choc pour Polke. Au point d’infléchir totalement sa pratique artistique et son exploration du médium peint. Il sonde en effet la peinture en essayant des mélanges de toutes sortes de composants, aussi bien de la malachite, de l’or, de la poudre de cuivre, mais aussi ce fameux blanc qui vient parfois opacifier ses toiles. Et puis ce violet, qui est la couleur par l’excellence de l’alchimie et qui vient de façon quasiment toxique recouvrir ses peintures, dont la surface s’apparente à des vitraux.
“La structure de l’œuvre transforme la salle d’exposition en une sorte de chapelle”
Une impression consolidée par la structure métallique qui permet de présenter ces œuvres et qui répond au souhait de l’artiste que la lumière irradie ses toiles. Car on éclaire en effet souvent un tableau par devant : là, l’idée est que la lumière se dissout à l’arrière du tableau et en révèle toutes les transparences. Les toiles sont extrêmement fines, et elles semblent presque liquides, mouvantes, en train de se cristalliser pour atteindre un état plus stable. C’est en se déplaçant autour des œuvres que l’on découvre aussi des rayons lumineux qui irradient selon où l’on se trouve et rend la matière presque vivante, palpable.
La structure de l’œuvre peut également faire référence à une forme de retable, qui transforme la salle d’exposition en une sorte de chapelle rythmée de surfaces sensibles où l’ombre et la lumière composent un clair-obscur, rythmé de neuf panneaux formant ainsi un espace sacralisé, énigmatique… Dont les figures et les motifs, inspirés par la période de l’Antiquité courant entre 800 et 200 avant notre ère, suggèrent un âge d’or perdu de l’humanité et interrogent la place du spirituel dans le monde contemporain.”

Pierre Huyghe s’empare de la Rotonde de la Bourse de commerce
Emma Lavigne : “Pierre Huyghe s’inspire des rituels et questionne la place de l’humain dans un environnement désormais partagé avec de nouvelles formes de technologies et d’intelligences. Ici, on se trouve face à une rencontre surréaliste et pourtant bien réelle : la vidéo nous montre un squelette du XIXe siècle – une période qui coïncide d’ailleurs au siècle de construction du bâtiment de la Bourse de commerce. Ce corps ne s’est pas désagrégé complètement grâce au climat extrêmement sec du désert.
L’artiste interroge ainsi les rituels humains et funéraires. Ce corps n’a pas été enterré, ce qui est quelque chose de très bouleversant. En l’absence de cérémonie, Pierre Huyghe nous montre des bras métalliques, qui ne correspondent pas à un univers de science-fiction mais qui sont en effet utilisés en médecine et dans le développement de l’intelligence artificielle.
Un ballet de bras mécaniques dans un paysage désertique…
Ces bras créent une sorte de ballet et forment une enveloppe protectrice. Des amulettes de pierre, de métaux ou de verre disposés tout autour replacent le squelette, sans sépulture, dans un registre plus symbolique. Il y a, à la fois, un aspect très technologique qui peut nous faire penser à un monde sans l’Homme, mais également une dimension plus archaïque. Finalement, il ne se passe rien pendant les 200 heures de tournage de ce film, si ce n’est cette prise en charge par un autre que l’Homme, par la technologie, de ce rituel funéraire. Vous pouvez voir une petite sphère, qui est une sorte de capteur réagissant à l’humidité, à votre présence, et qui transforme l’édition du film en temps réel.
L’œuvre est donc sans arrêt recomposée, réinventée : on ne verra jamais deux fois la même version. Au sein de ce clair-obscur infini, Pierre Huyghe abolit le cycle des 24 heures qui gouverne nos vies et notre rapport au temps. Ici, les jours s’étirent ou les nuits se succèdent. Une forme de danse sans fin se dessine entre l’ombre et et la lumière, entre la vie et la mort, entre le terrestre et le spirituel. Ce film trouve un écho particulier avec les conflits politiques internationaux et la guerre qui rend impossible d’enterrer les morts et de se réunir. Nous sommes face à un rituel métaphysique qui interroge notre rapport à l’humanité, à la spiritualité.”

La fascinante installation de James Lee Byars
Emma Lavigne “Ici, nous sommes face à la fragilité. Celle du corps humain, des matériaux, mais aussi de 3 333 roses rouges, réunies sur le côté de l’installation, qui faneront progressivement au fil de l’exposition. L’or, qui recouvre l’espace central, apparaît en tant que symbole et est aussi une teinte emblématique de James Lee Byars, pour lequel elle représente le sublime, le sacré et la transcendance. Ce doré rappelle le Pavillon d’or à Kyoto, au Japon, où l’artiste résida presque dix ans, ainsi que les églises de Venise, sa ville d’adoption à partir des années 1980. Cette installation, qu’il imagine lorsqu’il se trouve au Caire, en Égypte, peu avant sa mort d’un cancer, s’apparente presque à un mausolée de lumière.
On y observe la splendeur de la civilisation égyptienne, à l’instar des pyramides, mais il y a aussi quelque chose de très méditatif, avec notamment cette simple colonne dorée à la feuille d’or, comme un axe vertical qui relie le monde terrestre au monde spirituel. Ou encore ce clou doré, présenté au sein d’une vitrine d’acajou, qui prend tout à coup une valeur de relique sans que ce mot ne soit réellement prononcé. Il ébauche une référence au supplice du Christ, mais aussi une réflexion sur notre propension à fétichiser les objets. James Lee Byars contraste l’or avec une corde faite avec en poil de chameau, une matière humble, liée à la vie locale presque domestique, mais aussi à ces animaux et à ces hommes qui ont été enchaînés pour construire les splendeurs de la civilisation égyptienne. L’artiste érige une sorte de tombeau métaphorique.”

Le peintre Victor Man, maître du clair-obscur contemporain
Jean-Marie Gallais : “Sa grande passion, c’est de regarder la peinture ancienne. Victor Man est quelqu’un qui croit en cette idée que la peinture suit une sorte de fil qui ne s’est jamais interrompu. Il croit en la continuité de la peinture figurative à travers siècles et se pense plus contemporain de certains peintres de la Renaissance et du XVIIe siècle que des artistes qui lui sont contemporains. Ces influences nourrissent un travail surprenant et quelque peu hors du temps, que François Pinault collectionne depuis des années avec pour projet de réunir tous les tableaux qui n’ont été que peu montrés et secrètement gardés afin de pouvoir un jour les exposer dans un écrin comme celui-ci. Ce tableau, qui est aussi l’affiche de l’exposition, s’appelle Titiriteros, qui se traduit par “les marionnettistes”.
On y retrouve beaucoup de détails du travail de Victor Man : d’abord cette palette très particulière, assez verdâtre pour la plupart des corps qu’il représente, mais aussi le format plutôt modeste et concentré de ces compositions. Victor Man s’inscrit vraiment dans la lignée des maîtres du clair-obscur, au gré de son travail virtuose des ombres et de la lumière, en lignée directe avec le Caravage, évidemment, mais aussi Le Greco, auquel il fait ici explicitement référence. Pour cette toile, il s’inspire en effet du tableau La Fabela, dont il existe plusieurs versions, une au musée du Prado et une autre à Édimbourg, et qui intéresse particulièrement l’artiste car il reste, à ce jour, inexpliqué. Victor Man cherche, dans toutes ses peintures, à nous mettre face à des choses inexpliquées et inexplicables.
Un tableau inspiré des mystères du Greco
Le tableau du Greco représente trois personnages : un singe, un comédien en pierrot et un homme plus âgé, regroupé autour d’un tison – un objet qui permet de rallumer une bougie. Victor Man nous livre ici quelque de plus actuel et personnel, mais aussi qui traverse l’histoire de l’art et le mythe de la représentation de la gitane, que l’on trouve beaucoup au début du XXe siècle dans le travail de peintres comme Modigliani, Picasso ou Matisse, qui ont participé à forger ce mythe moderne. À Berlin, Victor Man croise dans la rue trois femmes de la communauté rom, qui viennent du même village que sa femme.
Il les invite alors à poser et offre à son tableau une touche contemporaine : un blouson en jean, une fermeture éclair… Le tison est remplacé par un petit papier avec ses initiales, en train d’être consumé et les personnages sont éclairés par la lueur d’une bougie. On retrouve ainsi dans chaque tableau de Victor Man l’héritage du clair-obscur au gré de cette opposition entre la clarté de la méthode, avec une peinture figurative plutôt classique qui s’inscrit dans une tradition picturale, et l’obscurité, qui se retrouve dans les sujets impénétrables.”

La vidéo immersive de Bill Viola
Emma Lavigne : “Comme si on pénétrait dans une grotte, l’œuvre de Bill Viola se déploie sur un immense écran. La question des seuils, entre la vie et la mort notamment, a été centrale dans son œuvre, en lien avec un accident, lorsqu’il n’était qu’un adolescent, et qu’il faillit mourir broyé par une presse industrielle alors qu’il travaillait dans une usine. Cette expérience, à la fois traumatisante et complètement libératrice, lui offre, selon lui, un autre niveau de réalité, une autre dimension du monde. Dans cette vidéo, on observe une silhouette féminine, vêtue d’une longue tunique et d’un voile, faisant face à un mur de flammes. Cette dernière se fond dans une étendue d’eau et disparaît à mesure que le brasier diminue et que l’eau recouvre toute la surface de l’image.
Ce feu est à la fois symbole de destruction, mais il purifie également et endosse une dimension sacrée. Bill Viola nous invite à explorer ce rapport au sublime qui caractérise notre approche du paysage et éléments naturels, mais aussi de l’histoire du monde naturel, dont l’instabilité nous fascine. La vidéo accompagnait, à l’origine, le Tristan Project présenté par l’artiste à l’Opéra Bastille en 2005, en écho au Tristan et Isolde du compositeur allemand Richard Wagner. Cette question des éléments traverse d’ailleurs toute l’exposition : de l’immensité désertique de Pierre Huyghe à la prochaine installation de brouillard de Fujiko Nakaya qui envahira, à partir du mois de juin, la Rotonde de la Bourse de commerce.”
“Clair-obscur”, exposition jusqu’au 24 août 2026 à la Bourse de commerce – Pinault Collection, 2 Rue de Viarmes, Paris Ier.