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Fête, déclarations d'amour et introspection : que vaut le nouvel album de Yelle ?

Musique

Après six ans de silence, le groupe électronique Yelle signe son retour avec “L’Ère du Verseau”, sorti vendredi 4 septembre dernier. Dans ce quatrième opus, la chanteuse Julie Budet explore son rapport à l’autre et à elle-même, mais surtout la relation puissante qu'elle entretient avec son public.

“Karaté”, extrait de l'album “L'Ère du Verseau”

À sa première écoute, il est clair que l'album L’Ère du Verseau dénote de la discographie de Yelle. Dès Emancipense, titre d’ouverture de l’album, le groupe de musique électronique breton pose les bases d'une atmosphère digne d’une boiler-room berlinoise. Sur un fond de techno-house, la voix de Julie Budet porte des paroles emplies de réflexion identitaire : “Est-ce que toi, quand tu danses/Tu te vois, quand tu penses/Est-ce que toi, t’as la chance d’être toi quand tu danses.” Les souvenirs de l'ambiance night-clubs mondains, colorée et tape à l'œil du clip de Je veux te voir (2007) sont désormais bien loin. Car entre la tecktonik d’À cause des garçons (2007), la dance de Safari Disco Club (2011) et la pop-électronique acidulée de Complétement fou (2014), le groupe n'a certes eu de cesse de choisir la fête comme décor. Mais ici, son nouveau langage semble soundainement se faire plus mature, porté par une esthétique résolument plus underground.

 

“Les souvenirs de l'ambiance night-clubs mondains, colorée et tape à l'œil du clip de Je veux te voir (2007) sont désormais bien loin.”

 


S’il y a bien une notion qui définit ce quatrième opus, c’est celle de la multiplicité. Au fil des pistes, le groupe varie aussi bien les thématiques que les tempos. Dans Karaté, Noir et Menu du jour, Yelle fait danser son public sur des titres rythmés, proches de l’esthétique loufoque qui a fait le succès du groupe grâce à des morceaux tels que Ba$$in ou Complètement fou (2014). Puis, de même qu'en astronomie, “L’Ère du Verseau” évoque un changement radical entre une période tumultueuse et une autre plus apaisée, Yelle fait redescendre peu à peu l'euphorie de la fête pour se découvrir sous un jour nouveau. Sur des rythmes plus lents et avec un ton plus sérieux, la chanteuse fait, tantôt dans Vue d’en face, la critique de la tendance très contemporaine aux réseaux sociaux de la comparaison à autrui, tantôt, dans J’veux un chien, utilise sa plume crue et mordante pour évoquer ses pulsions de désir, mettant à l’honneur la libération sexuelle de la femme : “J’veux un chien, quelqu’un qui déconne, qui pense pas qu’à sa pomme/J’serai la chienne de cet homme, prends moi bien, mais pas pour une conne/ J’veux un animal/un ami mâle, qui m’fait du mal, mais qui le fait bien.” Avec Un million, c’est au tour de l’artiste elle-même de passer sous son propre scalpel, offrant à son public un moment de sensibilité et d’introspection qui clôture l'album en beauté : “À l’abri je sors, je m’ignorais/Je me laisse aller dans les méandres de mon cerveau, je regarde nager les envies, les douleurs, le chaos.”

“Je t'aime encore”, extrait de l'album “L'Ère du Verseau”

Mais passée cette exploration du rapport à l'autre ou à soi-même, un sujet central émerge des paroles chantées par Julie Budet : son public. Sorti en avril dernier, Je t’aime encore – le premier extrait de L’Ère du Verseau  s'en faisait un premier témoignage éloquent, formulant une véritable déclaration d’amour à des fans français qui tournent le dos aux musiciens depuis la fin des années 2000. “Ça fait quinze ans que j'te fais l'amour, tu m'regardes toujours pas/Quand je m'exporte, j'explique rien, j'ai pas besoin de m'expliquer.”, entendait-on Julie Budet chanter dans ce titre qui, par son instrumentation épurée, laisse désormais sa voix s'affirmer comme point focal. Cette même thématique se prolonge également sur Mon beau chagrin, où la chanteuse aborde sa relation avec son public international à travers un texte parlé dans un hommage ému et sans artifices : “C’est vous qui nous déplacez, c’est vous qui vous déplacez/Je reconnais vos yeux, je reconnais vous sourires/Vous êtes mes plus beaux souvenirs et mon plus beau chagrin.”

 

“En phase avec leur génération, les musiciens de Yelle se font les témoins actifs de notre époque.”

 

Si les trois membres qui composent Yelle – Julie Budet, son compagnon Grand Marnier et le producteur Tepr – n'ont jamais changé – , ce nouvel album marque un virage dans la carrière du trio. En phase avec leur génération, ces musiciens se font les témoins actifs de notre époque lorsqu'ils abordent des sujets tels que la libération de la femme, la jalousie et la question de l’identité à l'ère des réseaux sociaux. Écrit en partie pendant le confinement, L’Ère du Verseau renferme en effet plusieurs titres empreints de questionnements à l’image d’Un million, retraçant les sentiments contradictoires qu’une grande partie d’entre nous a pu ressentir durant cette période si particulière, qui colorent indubitablement l'album d'une tonalité plus sombre. Aujoud'hui âgée de 37 ans, Julie Budet se fait donc l'émissaire d'un projet plus mûr et affûté que ses précédents. Une sorte de Yelle 2.0 qui, non contente de savoir toujours nous faire danser, parvient aujourd'hui aussi à nous faire penser.

 

Yelle, L'Ère du Verseau, disponible depuis le 4 mars chez Recreation Center.

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