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Rencontre avec Mickalene Thomas, l’artiste qui célèbre les corps noirs au Grand Palais
Jusqu’au 5 avril, la célèbre artiste africaine-américaine Mickalene Thomas présente à Paris son exposition All About Love. Dans la lignée de la philosophe féministe bell hooks, l’artiste remet, sous la nef du Grand Palais, les corps noirs, si longtemps occultés par l’histoire de l’art, au cœur de son récit et de sa pratique picturale, comme un geste humaniste d’amour et de résistance, profondément politique.
Propos recueillis par Nicolas Trembley.
Publié le 6 février 2026. Modifié le 16 mars 2026.

L’art de Mickalene Thomas, un acte politique
À l’occasion de All About Love, son exposition présentée au Grand Palais, la célèbre artiste africaine-américaine Mickalene Thomas déploie à Paris un ensemble d’œuvres qui mettent en tension histoire de l’art, culture populaire et conditions mêmes de fabrication de l’image. Conçu non comme une rétrospective, mais comme une succession de situations visuelles, l’événement articule peintures, photographies, collages, films et installations autour des notions d’intimité, de désir, de mémoire et de résistance. En parallèle, la plasticienne présente de nouvelles œuvres à la Galerie Nathalie Obadia, prolongeant cette réflexion dans un contexte plus resserré.
Mickalene Thomas entretient un dialogue constant avec l’histoire de la peinture européenne, et en particulier française. Des références à Manet, Ingres, Courbet ou Monet traversent son œuvre comme des structures à déplacer plutôt que comme des citations directes. En réinvestissant les grands motifs canoniques – le nu, la scène de loisir, l’intérieur domestique – elle en déplace le centre et la grille de lecture. Elle initie ainsi un nouveau regard en introduisant les femmes noires au cœur d’un récit dont elles ont longtemps été exclues. La technique occupe une place centrale dans sa démarche. Peinture, sérigraphie, photographie et collage s’y combinent selon des processus précis où le geste manuel reste déterminant.

All about love, l’amour comme acte de résistance
Cette approche s’appuie également sur l’appropriation d’images issues de la culture populaire, notamment celles du magazine Jet, publication emblématique de la presse africaine-américaine fondée en 1951. En réutilisant et en transformant des photographies de femmes noires provenant de ses archives, l’artiste interroge les principes de visibilité et de désir, tout en réaffirmant une souveraineté visuelle des corps représentés.
Empruntant son titre, All About Love, à celui d’un essai de la philosophe féministe noire bell hooks paru en 1999, l’exposition envisage l’amour comme une pratique délibérée, émancipatrice et politique – indissociable des enjeux de représentation.

L’interview de Mickalene Thomas pour Numéro
Numéro : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le titre de votre exposition ?
Mickalene Thomas : Ce titre, All About Love, est emprunté à l’ouvrage de bell hooks, dans lequel elle traite de l’amour sous l’angle de l’action. L’amour exige de la responsabilité, un effort. Il ne se contente pas d’être un sentiment. Cette exposition plonge dans des inspirations très personnelles. Ma relation avec ma mère. Mon enfance. Mon corps. Le désir. L’identité queer. La tendresse. La beauté. Mais aussi la résistance.
Qu’entendez-vous par “résistance” ?
J’ai choisi de faire figurer dans l’exposition des œuvres de la série Resist, qui contextualisent des images de violence et d’activisme à travers l’histoire – du mouvement des droits civiques à Black Lives Matter. Ici, il n’est pas seulement question de corps noirs, mais de tous les corps qu’on a cherché à déshumaniser. Pour moi, ce travail a été un moyen de surmonter la douleur et la peine par la création, pour ne pas imploser. Lorsque les mots ne suffisent plus, l’art devient un langage. La culture est essentielle parce qu’elle nous rappelle sans cesse notre humanité. C’est la raison pour laquelle la série Resist est présente ici. Pour nous rappeler que même le repos est politique. Dans l’histoire, en effet, ce repos a été refusé aux corps noirs. La détente elle-même se mue ainsi en un geste radical.
“Même le repos est politique.” — Mickalene Thomas
D’où venez-vous et quels chemins avez-vous suivis ?
Je suis originaire du New Jersey. J’ai été élevée par ma mère, mais j’ai également passé beaucoup de temps avec ma grand-mère. Ma famille était foncièrement matriarcale. L’éducation y tenait une place importante, et la musique jouait aussi un rôle central – à l’église, avec le gospel, dans les réunions familiales. Pour ma part, j’étais sportive, timide, et j’ai souvent changé d’école. À l’âge de 16 ans, j’ai fait mon coming out et je suis partie vivre à Portland, dans l’Oregon, avec ma copine. J’ai pris mon indépendance très tôt. Cette expérience a conditionné tout le reste. Elle a élargi mon univers. C’est à Portland que j’ai commencé à sérieusement m’intéresser à l’art. J’étais entourée de personnes queer engagées dans la création, le militantisme, la musique – une communauté qui, aujourd’hui encore, reste pour moi une famille.

“Je m’intéresse beaucoup à la façon dont certains procédés graphiques peuvent prendre une dimension picturale.” — Mickalene Thomas
Vous employez des techniques très particulières. Pouvez-vous nous en parler ?
En effet, la technique est un aspect essentiel de mon travail. Je m’intéresse beaucoup à la façon dont certains procédés graphiques peuvent prendre une dimension picturale. Quand Andy Warhol travaillait la sérigraphie, il recourait à une technique très graphique, mais pour en faire quelque chose d’expressif. Il créait souvent des œuvres uniques, en jouant et en expérimentant. Dans mon propre travail sérigraphique, c’est ma main qui est à l’origine de tout. Je dessine directement sur de l’acétate, et tout est donc conçu manuellement. Ensuite, on transfère ce dessin sur le support et on procède à l’impression. C’est un processus en deux temps : d’abord ma main intervient, puis elle se retire, et l’œuvre passe par un autre système. Cette dualité et cette tension sont capitales pour moi.

“Même si mes œuvres font penser à des collages, au sens propre du terme, elles n’en sont pas.” — Mickalene Thomas
Utilisez-vous des matériaux de récupération ?
Tous les motifs que j’emploie sont exclusivement les miens. Ils servent à réaliser les impressions, souvent en polychromie – avec quatre couleurs, quelquefois davantage. Certains éléments sont peints directement sur la toile, parfois en utilisant du ruban adhésif que je retire ensuite. Tout le reste est sérigraphié. Ma façon d’associer toutes ces techniques contribue à créer un effet de trompe-l’œil. On pourrait croire à un collage ou à des applications, mais ce n’est pas le cas. Les bords, les superpositions, la manière dont les différents éléments se rencontrent – tout cela contribue à produire une illusion.
Peut-on dire néanmoins que le collage est votre domaine de prédilection ?
Oui, mais j’insiste : même si mes œuvres font penser à des collages, au sens propre du terme, elles n’en sont pas. Bien sûr, le langage des matériaux employés compte énormément, mais il n’aboutit jamais à une correspondance absolue, du type un égal un. Le matériau source pourra être du papier, par exemple, ou des images tirées d’un magazine, mais une fois que ce matériau intègre le tableau, il devient autre chose.

“Le hasard peut intervenir, mais pas de manière désordonnée.” — Mickalene Thomas
Comment procédez-vous ?
Je commence toujours par une maquette physique – et non numérique. Je ne recours aux outils numériques que lorsque j’ai besoin de modifier l’échelle. Dans ce cas, je scanne les couches originales et je les ajuste numériquement, par exemple si je dois transformer l’œuvre en fresque murale, ou l’adapter à l’architecture d’un espace spécifique. Cela dit, l’image elle-même est toujours réalisée à la main. Aucune manipulation digitale n’intervient au niveau de la composition – mais uniquement dans l’échelle et le positionnement.
Maîtrisez-vous absolument tout le processus ?
Le hasard peut intervenir, mais pas de manière désordonnée. Je prends mes propres décisions, mais je m’autorise parfois à changer d’avis. Ainsi tout ce que je prévois au stade du “collage” ne se retrouve pas forcément dans la peinture. Lorsque je peins, de nouveaux gestes apparaissent, de nouvelles marques. Le rapport aux matériaux se transforme. Il faut laisser les matériaux accomplir autre chose. On ne peut pas rester prisonnier de la source originale. Parfois, en prenant du recul, je me rends compte qu’un élément manque de relief, ou que la profondeur est trop statique. C’est là que j’interviens, et c’est là que la peinture prend le relais.
“Il y a, dans cet ensemble d’œuvres, une dimension ludique. Leur processus créatif est très organique, très intuitif, presque enfantin.” — Mickalene Thomas
Vous faites souvent référence à la série des Têtes de femme de Picasso. Pourquoi cela ?
Ma série sur ce thème est partie de mon intérêt pour Picasso, mais elle a vraiment pris forme à partir d’une conversation que j’ai eue avec la personne qui me maquille, lors d’une séance photo. J’avais envie de collaborer avec celles et ceux qui travaillent avec moi en coulisses – au maquillage, à la coiffure, les personnes qui m’aident à construire une image.

Comment cela se traduit-il ?
Nous avons commencé par observer des visages, mais en procédant par abstraction. Je découpais une forme, je la mettais en place, puis ma maquilleuse venait ajouter sa marque. Je lui répondais alors par une autre forme découpée. Ce sont des œuvres composites, constituées de multiples portraits. Parfois, il s’agit de mes sœurs, parfois d’autres femmes qui m’inspirent. Il y a, dans cet ensemble d’œuvres, une dimension ludique. Leur processus créatif est très organique, très intuitif, presque enfantin. Beaucoup de ces pièces ont été réalisées à partir de chutes – des formes en négatif issues de précédentes créations. Je ne jette rien. Tout est recyclé, réactivé, transformé en autre chose.
“Je ne jette rien. Tout est recyclé, réactivé, transformé en autre chose.” — Mickalene Thomas
Votre travail fonctionne-t-il en série ?
En effet, je travaille toujours en série. Cela me permet d’établir une communication plus claire avec celles et ceux qui vont voir mes œuvres. Une pièce individuelle peut parvenir à dire quelque chose, certes, mais avec une série, on bâtit un langage. Certaines séries sont numérotées, d’autres référencées par dates.

Vous réalisez aussi des toiles de formes variées, non rectangulaires. Pour quelle raison ?
Je travaille depuis longtemps avec des toiles aux formes inhabituelles. J’avais envie d’aller au-delà du cadre traditionnel. Dès le début, je me suis intéressée à des artistes comme Elizabeth Murray ou Frank Stella, en réfléchissant à la façon dont le cadre peut en soi faire partie intégrante de l’œuvre. Si quelqu’un d’autre choisit le cadre à votre place, alors il ou elle contrôle la façon dont l’œuvre va être perçue, et je n’ai pas envie de ça. Je conçois le cadre comme une partie de l’œuvre. Les collectionneurs ne peuvent pas changer l’encadrement. Le contour fait conceptuellement partie du tout. Au départ, beaucoup de ces formes renvoient à des miroirs de l’époque victorienne – des ovales, des formes ornementales. L’idée était de s’affranchir des limites de la structure, de questionner la façon dont sont contenues et présentées les images.
“Je réfléchis au mouvement des corps à travers l’espace, à la façon dont l’expérience débute avant même que l’on pénètre dans l’exposition.” — Mickalene Thomas
Quelle est l’importance de la scénographie et de l’architecture dans votre exposition ?
La scénographie est essentielle à mes yeux. Voir mes œuvres simplement accrochées au mur ne m’intéresse pas beaucoup. Je réfléchis au mouvement des corps à travers l’espace, à la façon dont l’expérience débute avant même que l’on pénètre dans l’exposition. Si on m’en donne la possibilité et les moyens, je souhaite être impliquée dès le début – dès les abords du musée. La façade, l’entrée, la transition entre l’extérieur et l’intérieur. Une fois les portes passées, tout va avoir son importance : le son, la lumière, les accessoires de la scénographie, les couleurs. Je veux que les gens aient l’impression d’entrer chez quelqu’un. Une lumière tamisée, des murs taupe, des écrans, du son… J’ai envie de créer un sentiment d’intimité et qu’on oublie d’où l’on vient, pour pénétrer dans un monde où règne l’imagination.
“Il ne suffit pas d’exposer un ou une artiste, il faut aussi soutenir les communautés qui sont reliées à son travail, au niveau de la programmation, de la pédagogie, de l’accessibilité” — Mickalene Thomas
Dans votre exposition, vous reproduisez même certaines pièces de l’appartement de votre mère et de votre grand-mère. Dans quel but précisément ?
Je souhaite que le visiteur éprouve la sensation de choses vécues. L’art va parfois puiser dans des endroits que l’on ne comprend pas vraiment de façon consciente. On sait seulement qu’on n’a pas d’autre choix que de s’exécuter. Le fauteuil de ma grand-mère est une image récurrente dans mon travail. Elle avait pour habitude de rapiécer certains meubles avec des chutes de tissu. Lorsque je me suis mise à intégrer des sièges dans mes installations, je n’ai pas tout de suite compris pourquoi. Et puis ça a fait tilt : ce souvenir s’était inscrit dans mon corps.
Que voudriez-vous que les gens retiennent de cette exposition ?
J’ai envie que l’on ressente quelque chose de profond. La beauté. La politique. La vie. Un moment de transformation. Je veux que l’expérience prenne les gens aux tripes. Paris est différent de New York. La langue, les structures, le rythme des changements. Mais ici, le soutien des communautés noires m’a été très précieux. Les institutions ont une responsabilité : il ne suffit pas d’exposer un ou une artiste, il faut aussi soutenir les communautés qui sont reliées à son travail, au niveau de la programmation, de la pédagogie, de l’accessibilité. Sinon, tout cela ne serait que symbolique. Je ne veux pas être la première femme noire à exposer ici s’il n’y en a pas une deuxième, puis une troisième. Cela n’aurait aucun sens.
“Mickalene Thomas. All About Love”, exposition jusqu’au 5 avril 2026 au Grand Palais, Paris 8e. Mickalene Thomas est représentée par la Galerie Nathalie Obadia.