13 mai 2026

Le Loewe Foundation Craft Prize 2026 : les directeurs de création de Loewe nous racontent l’édition de Singapour

Ce mardi 12 mai était annoncé à Singapour le lauréat du Loewe Foundation Craft Prize 2026, le Sud-Coréen Jongjin Park récompensé pour son œuvre Strata of Illusion, ainsi que deux mentions spéciales. Les nouveaux directeurs artistiques de Loewe, Jack McCollough et Lazaro Hernandez, figurant parmi le prestigieux jury, partagent avec nous leur première expérience du prix, leur engagement commun avec la maison espagnole pour un artisanat résolument contemporain et nous décryptent les œuvres du lauréat et des mentions spéciales.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • Publié le 13 mai 2026. Modifié le 18 mai 2026.

    L’artisanat, ADN fondateur de Loewe

    “L’artisanat n’est pas une tendance chez Loewe : c’est son ADN fondateur”, rappelle d’emblée Lazaro Hernandez, dans un entretien donné à la presse aux côtés de son comparse Jack McCollough quelques minutes seulement après l’annonce du lauréat du Loewe Foundation Craft Prize à Singapour.

    Cette neuvième édition marque en effet un tournant avec l’arrivée au sein du jury des deux nouveaux directeurs artistiques de Loewe, Jack et Lazaro, fondateurs par ailleurs du label Proenza Schouler. “Il est impossible de ne pas être inspiré par ce que nous avons vu. Loewe est profondément enraciné dans l’artisanat, et notre travail l’est aussi”, confie d’ailleurs Lazaro Hernandez. “C’est fou de penser que Loewe existe depuis 180 ans. La maison a été fondée en 1846”, rappelle à son tour Jack McCollough. “Le premier jour de notre prise de fonction, avant même de nous installer à Paris, nous sommes allés à Madrid pour visiter les archives. Nous avons vu des sacs datant de 1846. Cela permet de comprendre à quel point l’artisanat a toujours été au cœur de Loewe.” “Et précisément l’artisanat du cuir”, ajoute Lazaro Hernandez.

    Une vision contemporaine de l’artisanat

    “L’artisanat ne signifie pas forcément quelque chose de rustique”, insiste Hernandez. “Le mot ‘craft’ est souvent associé à quelque chose de très textile, très ‘fait main’, au macramé ou à une esthétique des années 1970. C’est une vision dépassée de l’artisanat.” Depuis sa création en 2016, le Loewe Foundation Craft Prize défend ainsi une vision résolument contemporaine de l’artisanat, refusant les lectures folkloriques ou décoratives. Créé en 2016, ce prix international, doté de 50 000 euros, célèbre d’ailleurs chaque année une scène en pleine mutation, où savoir-faire ancestraux et expérimentations radicales se rencontrent.

    “L’artisanat, c’est simplement le fait de fabriquer”, poursuit Lazaro Hernandez. “Cela peut prendre la forme d’objets totalement contemporains, où les coutures disparaissent tant l’exécution est parfaite. C’est cela qui nous inspire : comment fabriquer un objet artisanal en 2026 ? Que signifie l’artisanat aujourd’hui ?” Une réflexion qui irrigue également les collections du duo créatif chez Loewe. “Dans nos dernières collections, nous nous sommes intéressés à une forme d’artisanat si poussée qu’elle efface presque la trace de la main”, explique Jack McCollough. “Les vestes de notre premier défilé en sont un bon exemple : elles étaient entièrement réalisées à la main, avec un cuir extrêmement aminci pour créer une sensation quasi moulée et sans couture visible. Nous voulions quelque chose qui ressemble à une pièce fabriquée dans une usine automobile, tout en étant entièrement réalisé à la main.”

    Quand la main dialogue avec le design 

    “C’est une conversation passionnante”, analyse Jack McCollough. “Lazaro et moi avons souvent discuté de la frontière entre art et design. Pour moi, le design a une fonction, tandis que l’art peut exister uniquement pour susciter une émotion.” “Notre manière d’aborder les choses est assez instinctive : nous sommes des personnes très visuelles. Pour nous, tout passe d’abord par la forme, la couleur, la composition”, explique encore Lazaro Hernandez. “Personnellement, je préfère découvrir une œuvre sans trop de contexte préalable. J’aime vivre l’expérience de l’œuvre physiquement, à travers les sens, avant d’en apprendre davantage.”

    Pour son édition 2026, le Craft Prize dévoilait récemment sa sélection de 30 finalistes, choisis parmi plus de 5 100 candidatures issues de 133 pays, formant une cartographie dense et sensible des pratiques actuelles. Du 13 mai au 14 juin, leurs œuvres sont présentées à la National Gallery Singapore, transformant le musée en un terrain d’exploration où céramique, textile, bois, verre ou bambou deviennent les vecteurs d’un langage contemporain. À travers ces pièces, une même tension affleure : celle qui relie la main à la matière, le geste à l’idée, la tradition à l’invention.

    “L’artisanat, c’est l’art de fabriquer. Aussi simple que cela”, résume encore Lazaro Hernandez. “Ce qui est magnifique avec le Craft Prize, c’est qu’il célèbre l’art de fabriquer au plus haut niveau.” Avant d’ajouter : “Voir des artistes consacrer autant de temps, de soin et d’attention à leurs œuvres est extrêmement inspirant. Aujourd’hui, tout est produit à grande échelle. Voir quelqu’un passer une année entière sur un seul objet est bouleversant.”

    Jongjin Park, lauréat du Loewe Foundation Craft Prize

    Cette année, le jury au casting prestigieux, constitué entre autres de l’architecte Frida Escobedo ou d’Olivier Gabet, directeur du département des objets d’art du Louvre, a finalement récompensé l’artiste sud-coréen Jongjin Park pour Strata of Illusion (2025), une pièce hybride à mi-chemin entre sculpture, architecture et objet domestique.

    Au premier regard, Strata of Illusion évoque une architecture primitive ou un siège monumental en voie d’effondrement, dont la structure semble se désagréger sous nos yeux. L’œuvre explore précisément cette tension entre contrôle et collapse à travers une masse rectiligne dense composée de milliers de feuilles de papier recouvertes d’une barbotine de porcelaine colorée, ensuite empilées puis soumises à la cuisson.

    Une sculpture née de l’effondrement

    Dans le four, le papier brûle entièrement tandis que la structure cède progressivement, s’affaissant et se déformant sous l’effet de la chaleur et de la gravité. Une pièce suspendue entre maîtrise et accident, où la destruction devient paradoxalement un outil de fabrication.

    Le jury a notamment salué la capacité de Jongjin Park à réinventer les possibilités mêmes de la céramique contemporaine, donnant naissance à une présence sculpturale à la fois inattendue et profondément intentionnelle. Bien qu’enracinée dans la porcelaine, l’œuvre convoque d’autres traditions artisanales : l’utilisation de l’air dans le processus de fabrication évoque le soufflage du verre, tandis que les gestes de superposition rappellent ceux de la reliure. Une hybridation qui rend la pièce presque impossible à réduire à une seule lecture matérielle.

    “Nous avons été fascinés par la technique. Nous n’avions jamais vu cette combinaison entre porcelaine et papier. C’est un mélange de matériaux étrange et magnifique”, raconte Lazaro Hernandez. “L’usage de la couleur, la monumentalité de la forme… tout cela était d’une grande complexité.” Jack McCollough résume : “J’adorais ce contraste entre fragilité et puissance.”

    La porcelaine, expérience du temps

    Plus encore que sa virtuosité technique, Strata of Illusion impressionne par sa capacité à rendre visible le temps. Chaque strate semble conserver la mémoire du geste, de la chaleur et de l’effondrement progressif de la structure. Une forme de fossilisation contemporaine où le papier absent continue pourtant d’habiter la sculpture. Le jury dit également avoir été fasciné par “la poésie du papier disparaissant dans le processus de cuisson” ainsi que par “l’honnête imperfection de la forme affaissée”. Une approche où le comportement même du matériau devient le véritable sujet de l’œuvre.

    “Comment transforme-t-on la porcelaine en liquide pour imbiber du papier, puis le cuire jusqu’à ce que le papier disparaisse et que seule la porcelaine reste ? C’est fou”, poursuit Hernandez. “Voilà ce qu’est l’artisanat : la technique, l’art, l’émotion, l’attention au détail.” Au sein du jury, l’œuvre s’est rapidement imposée comme une évidence. “Dès le début, cette œuvre faisait l’unanimité”, révèle encore le designer américain. “Nous avons procédé à plusieurs votes secrets, et lors du premier, je crois que 12 personnes sur 14 l’avaient choisie.”

    Le regard du jury

    Mais les délibérations ont également nourri une réflexion plus large sur la manière de regarder les œuvres. “Certains jugent une œuvre selon sa construction ou sa fabrication, tandis que d’autres s’intéressent davantage à sa portée culturelle”, analyse Jack McCollough. “Et certaines œuvres que nous avions peut-être écartées au premier regard prennent une toute autre dimension lorsqu’un membre du jury les analyse selon sa propre perspective”, poursuit Lazaro Hernandez. “Ils apportent un contexte ou un angle auquel on n’avait pas pensé. On reconsidère alors complètement la pièce.”

    Né en 1982 en Corée du Sud, où il vit et travaille aujourd’hui à Séoul, Jongjin Park développe depuis plusieurs années une pratique située entre artisanat, sculpture et design de collection. Professeur assistant à la Seoul Women’s University, diplômé notamment de la Cardiff Metropolitan University et de la Kookmin University à Séoul, l’artiste est représenté à Paris par la galerie Daguet-Bresson. Son travail a récemment été montré à Design Miami, PAD London ou encore Collect à Londres, où il recevait cette année un prix spécial.

    Deux mentions spéciales pour le Loewe Foundation Craft Prize

    Aux côtés de Jongjin Park, le jury a également distingué deux mentions spéciales aux approches radicalement différentes. La première récompense le projet collaboratif Frafra Tapestry (2024), imaginé par le designer espagnol Álvaro Catalán de Ocón avec les Baba Tree Master Weavers au Ghana. Immense tapisserie communautaire inspirée de vues aériennes de villages traditionnels de la région de Gurunsi, l’œuvre mêle cartographie, mémoire collective et techniques ancestrales de vannerie réalisées à partir d’herbes éléphant naturelles ou teintées.

    Le jury a salué autant la dimension anthropologique du projet que sa capacité à faire dialoguer technologies contemporaines et savoir-faire vernaculaires. Pensée entre Madrid et le Ghana, l’œuvre devient une archive textile vivante d’architectures aujourd’hui menacées de disparition. La seconde mention spéciale revient à l’Italien Graziano Visintin pour Collier (2025), deux colliers composés de minuscules cubes d’or décorés selon la technique du niello, ancien procédé d’orfèvrerie consistant à incruster un alliage noir dans le métal précieux.

    Entre bijou et peinture miniature, chaque élément semble fonctionner comme une infinité de micro-surfaces abstraites, transformant le collier en une succession infinie d’images. Le jury a particulièrement souligné la manière “picturale” dont Visintin applique le niello sur l’or, donnant naissance à une œuvre d’une délicatesse presque obsessionnelle.

    Les 30 œuvres finalistes du Loewe Foundation Craft Prize 2026 sont à découvrir du 13 mai au 14 juin 2026 à la National Gallery Singapore, Singapour.