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L’exposition du Prix Reiffers Initiatives racontée par Bernard Blistène
Jusqu’au 6 juin 2026, Reiffers Initiatives présente “Trafiquer l’inconnu”, l’exposition de la cinquième édition du Prix Reiffers Initiatives, réunissant huit artistes de la jeune scène contemporaine sélectionnés par son comité artistique d’exception. Orchestrée par le commissaire Bernard Blistène, l’exposition investit l’espace du 30 rue des Acacias et met en lumière un talent émergent, distingué à l’issue du vernissage, ainsi qu’une mention spéciale introduite cette année. Plongée dans les salles de cette fascinante exposition, guidé par le conservateur et ancien directeur du Centre Pompidou.
Par Bernard Blistène.

Plongée dans l’univers singulier de huit artistes
Ils sont huit artistes, hommes et femmes réunis ici. Ils travaillent en France et se retrouvent pour cette exposition, sans doute sans se connaître. Et ils ont été choisis par dix membres invités par Reiffers Initiatives pour le jury du prix décerné cette année. Thibaut Wychowanok m’a demandé si j’aimerais présenter leurs œuvres dans le beau cadre de la fondation. Comment refuser ? Comment ne pas saisir l’occasion de trafiquer l’inconnu pour trouver du nouveau ?
Aussi, comment présenter huit artistes singuliers, fruits de la sélection de dix personnalités venues d’horizons différents ? Comment se mettre d’accord sur certaines œuvres et des critères dont on mesure d’emblée qu’ils conjuguent une dimension explicite ou implicite ? La question peut sembler banale, tant elle revient au fil d’expositions de groupes où l’idée du choix revêt une dimension nécessairement subjective. Mais sélectionner est en soi un engagement, un geste chargé de signification. Et toute sélection impose et participe de ce que Michel Foucault appelle “un mécanisme de tri et une distribution du savoir”. Plus encore, il y a quelque impudence à s’arroger ce tri, à produire les éléments d’une mémoire sélective.


Trafiquer l’inconnu pour trouver du nouveau
Pour autant, choisir s’impose à nous tant la création est vaste, au point que nous ne pouvons qu’en saisir des fragments. L’idée de sélectionner relève bien en cela d’une activité critique, comme celle d’orchestrer la mise en scène de ces choix que je m’autorise et à laquelle je m’attèle ici. Huit artistes donc, choisis par dix personnalités dont je respecte les engagements. Ces huit artistes forment une constellation. Entretiennent-ils pour autant “un réseau secret de correspondances” telles que Walter Benjamin le suggère ? Ce réseau serait l’air du temps, le monde tel qu’il se donne à nous dans sa violence aujourd’hui inextricable.
S’il me fallait dégager une première idée face aux œuvres qu’il m’est proposé d’exposer, ce serait sans doute celle d’une violence comme condition de l’histoire, une histoire qui – comme le dit Hegel – ne se construit que par conflits et contradictions, par oppositions entre différentes forces : la violence comme un moment du devenir historique, la violence comme moteur de l’histoire. Une violence latente qui, dans les œuvres réunies ici, devient visible, mais aussi une violence diffuse où la domination s’exerce de manière sourde tant par les normes, le langage ou les institutions qui les abritent. Au demeurant, les abritent-elles ?

Une lecture de la violence contemporaine
À regarder les œuvres qui me font face, je me demande encore comment l’art représente, dévoile ou transforme la violence du monde. Je me demande comment une image me secoue, comment elle me met face à une forme convulsive, comment celle-ci devient un langage plastique. Ici, dans les œuvres réunies, pas de distance froide, pas d’anesthésie mais quelque chose qui me rappelle ce qu’Adorno souligne lorsqu’il nous dit combien l’art moderne porte la trace des catastrophes historiques. Il est clair qu’il en est toujours de même, que l’art du temps présent ne supprime évidemment pas la violence d’un monde jamais apaisé, mais qu’il empêche qu’elle reste sans langage.
Je ne sais pourtant dire si l’art de notre temps présent montre la violence ou si, au contraire, comme on veut le penser, il invente des formes possibles de réparation. Me revient l’adage nietzschéen paradoxal que je cite à l’envi : “l’art nous est donné pour ne pas mourir de la vérité”. Car, à scruter chaque image, je ne peux m’extraire de la conviction que le monde – humain, social, symbolique – est endommagé. Est-ce à dire que l’art peut cependant le rendre habitable ? Est-ce à dire que l’action humaine peut réintroduire du commencement, de ce commencement qu’Hannah Arendt s’efforce d’espérer pour éviter que la destruction ne devienne irréversible ? Je regarde les œuvres qui sont rassemblées et je me dis qu’elles portent sans doute toutes en elles le refus de l’indifférence.

L’art face au réel
Mais alors, s’agit-il de répondre ou de consoler ? S’agit-il de rouvrir “la possibilité d’un avenir” dans un monde blessé ? S’agit-il de trouver les moyens que ce monde puisse être partageable ? Et s’agit-il du devoir de l’artiste ? Ou peut-être, lorsque le monde semble ne plus pouvoir être réparé, de nous aider à continuer de vivre en lui ?
La création nous parle du soin, elle nous engage désormais non pas tant à réparer ce qui est détruit mais peut-être à nous mettre devant une forme de responsabilité face à cette vulnérabilité indéfectible qui nous étreint ? Alors me revient à l’esprit la question que la philosophie ne cesse de nous poser : le monde a-t-il besoin de nous pour tenir, ou bien sommes-nous seulement de passage en lui ?

Des œuvres comme autant de strates et de récits entremêlés…
De l’art, j’attends qu’il m’ouvre un horizon de sens. Je sais sans doute que le monde ne dépend pas de nous pour exister, mais je sais aussi qu’il dépend de nous pour être compris et nommé. Je sais aujourd’hui avec Bruno Latour qu’habiter la terre suppose de construire un réseau de relations et d’attentions pour échapper à la fragilité qui menace. Et certaines œuvres rassemblées pour cette exposition me suggèrent combien cette condition sensible est au cœur du propos des artistes invités. Car l’art est toujours là pour m’aider à faire l’expérience de la précarité, à y porter mon attention.
Oui, l’attention est peut-être la forme la plus élémentaire du soin que nous puissions porter au monde. Voyez ainsi ces œuvres ! Les matériaux qui les composent, les formes qu’elles dessinent, les matières qui se superposent comme autant de strates et de récits entremêlés. Voyez ces images et ce que l’une des artistes présentées appelle “la relation entre la matière et la conscience”. La même artiste, plus loin, évoquant la tradition bouddhiste zen vient nous dire que “la sortie est à l’intérieur”.

Le corps sous toutes ses formes
Plus loin, je regarde ces œuvres imprégnées de cette “agitation des foules”, où des corps s’entrelacent, telles des formes embrasées. Je vois aussi surgir d’autres images, réminiscences d’une peinture passée où quelques figures mythologiques semblent me ramener à la vision violente et tuméfiée d’un univers mêlant satires et mystiques. Plus loin encore, le trait acerbe et sombre de figures surgies du clair-obscur dessine des instants suspendus.
Ailleurs, des silhouettes intemporelles telles des présences à l’identité parfois indéfinissable, suggèrent une expression du temps où la figure parait en suspens, manière de rendre visible l’éphémère de corps insaisissables à la présence incertaine. Autant d’images d’avant la chute, autant de corps vulnérables entre expérience individuelle et collective, solitaire et partagée. Des corps comme ancrages matériels pour penser l’être contemporain, des corps se contorsionnant tels des équilibristes, des corps errants et d’autres fragmentés mais des corps comme présences sublimées, espaces entre réalité et projection, réel et représentation.

Transformer la fragilité en énérgie créatrice
Le corps enfin, entre l’avant et l’après, entre le réel et sa projection, entre l’existence vécue et l’image qu’elle impose. Sur d’autres toiles, un corps maquillé, transformé, amplifié et sans doute ritualisé, telle une manière de prolonger la mémoire, de sublimer le geste et de prendre soin du monde et de soi, un corps comme véritable médium artistique où chaque trait, couleur ou texture devient un geste perceptible qui rend le fragile tout à la fois visible et vivant et met en lumière la solitude de l’être et sa présence singulière, exposée et transformée, distincte et identifiable entre toutes, exubérante telle une vitalité rayonnante, carnavalesque et clownesque, qui excède la mesure et se donne au regard embrasé comme affirmation de vie.
On aura remarqué que je ne donne pas un nom aux différentes séquences que je reconnais ici et que je me refuse à réduire chacune des œuvres présentées à un signe unique. C’est que l’exposition qui les rassemble les transfigure et nous conduit à les regarder ensemble, tant pour ce que chacune donne à voir que pour ce qu’elles rassemblent ici réunies. Je ne dirai surtout pas que toutes se ressemblent mais que toutes en tout cas semblent transformer la fragilité en énergie créatrice, comme si l’art établissait une relation entre exubérance et mélancolie. C’est là, sans doute, un paradoxe inextinguible où les formes les plus exubérantes naissent d’une conscience aiguë de la fragilité du monde.

Paysages désolés et œuvres tactiles
Pourtant, d’autres propositions rassemblées pour cette exposition semblent venir échapper au tronc commun que je m’efforce de reconnaitre. Voyez ces vastes paysages désolés, semblables à ceux inventés par J. G. Ballard, dans lesquels ces architectures semblent les miroirs de l’esprit et le reflet de la psyché humaine. Ils sont des états mentaux mais peut-être encore des paysages de la catastrophe, des sortes d’écosystèmes psychologiques où notre modernité semble avoir produit ses propres paysages suspendus dans un temps étrange et menaçant.
Voyez enfin ces œuvres sur lesquelles un regard trop furtif voudra reconnaitre les seules formes abstraites qui composent cet ensemble. Des œuvres, telles des formes sensibles et tactiles à la fois, invitant le visiteur – je ne dis pas seulement “le regardeur” – à une expérience physique et sensuelle, aux confins du tactile. Ici, quelque chose d’une expérience autre, mettant notre corps en émoi, nous enjoint à franchir les limites de la représentation et à appréhender l’expérience esthétique dans sa perception sensible : l’art, cette fois encore, telle une forme de la connaissance incarnée, nous menant à accéder à ce que Merleau-Ponty désigne comme “la texture sensible du monde”.


Une expérience à vivre et ressentir à Reiffers Initiatives
Évoquant les enjeux de la présente installation, Emma Lavigne et moi discutons de l’art contemporain. Comment le définir ? Comment en appréhender les enjeux ? Et comment y chercher toujours et encore, autre chose que l’incessante description des malheurs du monde ?
Emma m’engage à lire et relire Giorgio Agamben et me met sous les yeux ce fragment magnifique de l’un de ses grands textes qu’elle-même convoque pour une exposition : “Le contemporain, écrit le philosophe, est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières mais l’obscurité. Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent.” Je ne saurais mieux dire. Aussi, je crois sage de ne rien ajouter.
“Trafiquer l’inconnu”, exposition jusqu’au 6 juin 2026 à Reiffers Initiatives, 30 rue des Acacias, Paris 17e.