21
21
Jesse Darling met en scène la fin de notre monde au Palais de Tokyo
Jusqu’au 13 septembre 2026, au Palais de Tokyo, Jesse Darling transforme la nef en anti-monument peuplé de signes en ruine et de drapeaux fantomatiques. Avec son exposition intitulée “Les Ambassadeurs”, l’artiste récompensé du prestigieux Turner Prize orchestre une méditation saisissante sur la chute des empires et l’obsolescence du monde.
Par Anya Harrison.

À quoi pourrait aujourd’hui ressembler un empire finissant ?
À quoi pourrait bien ressembler aujourd’hui un empire finissant ? Plutôt que dans les ruines de briques et de ciment de quelque grandiose architecture des siècles passés, le spectre de l’empire actuel est peut-être à rechercher dans des emblèmes moins belliqueux que ceux exposés dans l’Antiquité, en tout cas, en apparence. Il convient de garder cela présent à l’esprit avant de traverser le paysage d’objets, tous sur le point de libérer leurs fantômes, que l’artiste britannique Jesse Darling a installé dans la nef curviligne du Palais de Tokyo.
Son exposition “Les Ambassadeurs” consiste en une installation tentaculaire composée d’enseignes publicitaires, d’affiches devenues illisibles, ainsi que d’une multitude de pupitres, tous placés à des hauteurs différentes, d’aspect passablement défraîchi et usé, surmontés de drapeaux délavés qui se mettent parfois à flotter au vent. “Des super-héros sous ventilation.”
C’est ainsi que Jesse Darling décrit ce rassemblement de masse. Les drapeaux en question, au nombre de 32, sont tous “des versions abstraites de drapeaux nationaux appartenant à des pays membres de l’OTAN”. Ils abandonnent ponctuellement leur flaccidité pour reprendre vie de façon théâtrale dès que les ventilateurs posés sur chacun des pupitres entrent en action.

Une vanité politique inspirée d’Hans Holbein le Jeune
Ce “panthéon de saints laïques”, pour reprendre les termes de l’artiste, reste en effet intimement lié à la réalité qui sous-tend l’imaginaire occidental, celui du “complexe théologico-industriel américain”.
Il serait par conséquent plus pertinent d’envisager cette nouvelle œuvre de Darling comme une vanité. Tirant directement leur titre du tableau éponyme peint en 1533 par Hans Holbein le Jeune (un double portrait dont l’élément le plus troublant est, sans doute, la grande anamorphose de crâne s’étirant au premier plan), “Les Ambassadeurs” de Darling constitue, en effet, une méditation contemporaine sur la mort et la finitude de l’ordre mondial actuel.
“C’est une part importante de ce que j’ai à dire en ce moment, explique Darling. Parce qu’en définitive, que disons-nous au juste de l’époque dans laquelle nous vivons ? La seule formule qui me vienne à l’esprit, c’est : ‘Cela aussi passera.’ Et, de fait, cela passera. L’Empire s’est effondré ; nous assistons à ses derniers soubresauts. Au-delà de la colère et de la rage – et je rejoins Holbein sur ce point –, l’ère des rois prendra fin un jour.”


Jesse Darling, vue de l’exposition “Les Ambassadeurs” au Palais de Tokyo (2026). Crédit photo : Aurélien Mole. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Sultana.
Le Palais de Tokyo transformé en anti-monument
Dans cet espace d’exposition aussi monumental qu’il est possible, Darling a précisément installé un “anti-monument”, un site archéologique empli de fossiles matériels – symboles de puissance globale, d’échanges commerciaux, de capitalisme, mais symboles de plus en plus indéchiffrables, et donc obsolètes.
Les enseignes commerciales de seconde main ont été vidées de tout contenu relatif aux marques. Les formes rectangulaires bleu pâle qui parsèment les murs sont, en réalité, des “dos bleus”, c’est-à-dire le verso des affiches que nous voyons tous les jours dans l’espace public, et qui sont ici rendues vides et muettes

La succession des enseignes de magasins rappelle, bien évidemment, le projet inachevé de Walter Benjamin, Das Passagen-Werk (1927-1940), son étude d’inspiration marxiste sur les galeries marchandes des passages parisiens, ces espaces de socialisation qui étaient aussi les premières manifestations du capitalisme et du culte de la marchandise.
Dans la version de Darling, cependant, les flâneurs pourraient ici être condamnés à arpenter un paysage désormais unilatéral et homogène, mais dont la fin se profile à l’horizon. En définitive, Darling s’efforce de nous rappeler “qu’il y a une forme d’espoir dans cette… obsolescence à venir des choses anciennes”.
“Les Ambassadeurs”, exposition jusqu’au 13 septembre 2026 au Palais de Tokyo, Paris XVIe.