12 juin 2026

Behind The Scenes : l’exposition d’Evgeny Muzalevsky à la galerie Alina Pinsky à Paris

À l’occasion de sa première exposition en France, “Les Spectres et les Égarés de Paris”, présentée à la galerie Alina Pinsky jusqu’au 1er août 2026, Evgeny Muzalevsky dévoile un ensemble inédit de peintures, dessins et broderies. Né en 1995 dans la région de Samara et aujourd’hui installé en Allemagne, l’artiste s’est imposé comme l’une des figures les plus singulières de la jeune scène russe contemporaine. Lauréat du Zverev Prize en 2021, il développe une œuvre foisonnante où souvenirs, rêves, archives personnelles et références à l’histoire de l’art se métamorphosent. Conçue Thibaut Wychowanok, commissaire de l’exposition et rédacteur en chef de Numéro art, l’exposition explore cet univers en perpétuelle transformation, peuplé de figures errantes, de spectres et d’images qui refusent de disparaître.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • Publié le 12 juin 2026. Modifié le 15 juin 2026.

    Déchiffrer le mystère Muzalevsky

    Je dois faire une confession avant de parler d’Evgeny Muzalevsky. Je n’avais jamais entendu parler de ce jeune artiste – si reconnu en Russie qu’il a pourtant quittée depuis des années – avant qu’Alina Pinsky, sa galeriste, ne m’invite à plonger dans son travail.

    Alina m’envoya quelques images, puis quelques autres. Des peintures immenses où des silhouettes semblaient émerger puis disparaître dans un même mouvement. Des dessins qui ressemblaient à des souvenirs. Des figures qui oscillaient entre l’humain, l’animal et le fantôme.

    J’acceptai de devenir le commissaire de l’exposition sans avoir parlé à l’artiste, mais avec l’intuition qu’il se passait quelque chose dans ces images. Quelque chose qui résistait à une lecture immédiate. J’envisageais cette rencontre et l’exposition comme une enquête policière. À la recherche d’indices, de rencontres humaines pour déchiffrer le mystère Muzalevsky.

    À la galerie Alina Pinsky, plus qu’une simple exposition de peintures

    Notre première conversation eut lieu à distance. Evgeny apparut à l’écran comme ses tableaux apparaissent au regard : avec discrétion. Il parlait doucement. Cherchait ses mots. Réfléchissait longtemps avant de répondre. À première vue, tout chez lui semblait marqué par une forme de retenue. Puis, au fil des échanges, quelque chose se dépliait.

    Derrière cette timidité apparente se révélait une personnalité d’une grande générosité, drôle parfois, profondément curieuse, traversée par une énergie presque enfantine. Une personnalité solaire, en réalité. Comme si ses peintures, avec leurs débordements de formes et de couleurs, contenaient déjà tout ce que son tempérament ne disait pas immédiatement.

    Lorsque les œuvres arrivèrent à Paris, je pensais encore préparer une exposition de peinture. Je me trompais.
    Une exposition a cette capacité rare de révéler des choses qui échappent aux images numériques. Les œuvres quittent l’espace abstrait des écrans pour devenir des présences physiques. Elles entrent en relation les unes avec les autres. Elles produisent des échos inattendus. Des tensions. Des silences. Pendant les jours de montage, j’ai compris que ce qui m’intéressait chez Muzalevsky dépassait largement la question de la peinture.

    La première exposition d’Evgeny Muzalevky en France

    Très vite, je me suis aperçu que ses tableaux fonctionnaient comme un organisme vivant. Les figures circulaient d’une œuvre à l’autre. Certaines réapparaissaient plusieurs années plus tard sous une forme différente. Un détail aperçu dans un dessin revenait dans une toile monumentale. Un paysage devenait un portrait. Un portrait devenait une architecture. Une silhouette se transformait en arbre ou en animal.

    Rien n’était jamais fixé. Cette instabilité est au cœur de sa pratique. Lors d’une visite de l’exposition, Evgeny me confia : “I want to catch states and live through events.” (“Je veux saisir des états de transformation et vivre pleinement les événements qui les provoquent.”). La phrase m’est restée.

    Il ne cherche pas à représenter le monde. Il cherche à saisir des états de transformation. Peut-être est-ce pour cela que son œuvre résiste aux catégories. Les genres traditionnels y demeurent présents, mais comme des formes ouvertes. Le paysage, le portrait, la scène de genre, la nature morte : tout semble exister simultanément dans un même espace. “How can I produce something in a way like a portrait or landscape today? It’s also a game for me”, explique-t-il. (“Comment peut-on encore produire aujourd’hui un portrait ou un paysage ? C’est aussi une forme de jeu pour moi.”).

    Ce jeu est pourtant très sérieux. Derrière l’apparente liberté de ses compositions se cache une réflexion profonde sur la manière dont les images survivent. Car chez Muzalevsky, une image ne disparaît jamais complètement. Elle mute. Elle se transforme. Elle ressurgit ailleurs.

    Un travail très intime

    Son journal intime joue un rôle fondamental dans ce processus. “In my artist practice, diary is really important”, dit-il simplement. (“Dans ma pratique d’artiste, le journal intime occupe une place très importante.”). Depuis plusieurs années, Evgeny accumule dessins, notes, fragments de textes, photographies, souvenirs et croquis dans des carnets qui constituent une sorte d’archive parallèle de son existence. Tout y cohabite sans hiérarchie. Un rêve de la nuit précédente peut côtoyer une reproduction de Munch.

    Une conversation anodine peut rejoindre une image trouvée sur internet. Une photographie prise dans le métro parisien peut dialoguer avec un souvenir d’enfance. Ses tableaux naissent de cette matière mouvante. Ce qui frappe également lorsqu’on écoute Evgeny parler de ses œuvres, c’est l’attention presque obsessionnelle qu’il porte à des détails que la plupart des artistes auraient tendance à considérer comme secondaires. Là où certains décriraient une composition dans son ensemble, lui s’attarde sur un geste, une ligne, une forme ambiguë.

    Des aquarelles nourries de vitraux gothiques ou de conversations FaceTime…

    Devant Schimmelzeichnen (2025), il évoque une trace sur la peau, une démangeaison que l’on aurait envie de gratter, avant d’y voir simultanément une tête, un pied, une grotte ou encore une figure abstraite en devenir. Face à une autre toile, une forme noire devient successivement un œuf, une papaye, une cavité, puis un portail dans lequel le regard pourrait pénétrer. Ailleurs, une silhouette est décrite comme un personnage de théâtre, un masque, un insecte ou une figure napoléonienne. Rien n’est jamais arrêté. Cette manière de parler de la peinture est révélatrice. Elle dit beaucoup de sa relation aux images.

    Là où le regard contemporain cherche souvent à identifier, nommer ou catégoriser, Muzalevsky préfère maintenir les formes dans un état d’instabilité permanente. Une figure peut être plusieurs choses à la fois. Un paysage peut contenir un corps. Une architecture peut devenir un visage. Lorsqu’il décrit ses aquarelles récentes réalisées après un séjour en Asie, il parle aussi bien des poissons aperçus dans un canal de Bangkok que de mosaïques, de vitraux gothiques, de collages ou de conversations FaceTime avec ses amis. Tout semble pouvoir entrer dans la peinture.

    Tout peut s’y transformer. Cette circulation permanente des associations explique sans doute la sensation si particulière que procurent ses œuvres. Elles donnent l’impression de penser devant nous. Comme si l’image n’était jamais le résultat final d’un raisonnement, mais le lieu même où celui-ci continue de se produire.

    Paris, un paysage pictural pour Muzalevsky

    Paris occupe une place particulière dans cette exposition. Non pas comme décor ou comme sujet, mais comme expérience. Pendant nos échanges, Evgeny revenait régulièrement sur ses visites au Musée d’Orsay. Il ne parlait jamais des chefs-d’œuvre comme des monuments intimidants de l’histoire de l’art. Il les abordait au contraire avec une forme de familiarité désarmante. Devant les toiles de Manet, il me racontait avoir ressenti quelque chose qui relevait moins de l’admiration que de la reconnaissance. Comme si certaines questions qui traversent aujourd’hui sa propre peinture avaient déjà trouvé là une formulation possible.

    Plus que les images elles-mêmes, ce sont les problèmes picturaux qui semblent l’intéresser : comment construire un espace ? Comment faire cohabiter plusieurs temporalités dans une même surface ? Comment produire une image qui reste ouverte ? Au fil de nos conversations apparaissaient également les noms de Goya, de Van Gogh, de Rousseau ou encore des derniers Monet.

    Van Gogh, Goya… des toiles de maîtres en fond

    Non comme un panthéon personnel mais comme une constellation d’artistes qui lui permettent de penser la peinture au présent. On retrouve d’ailleurs leur présence discrète dans plusieurs œuvres de l’exposition. Certains paysages semblent porter en eux quelque chose des horizons instables de Van Gogh.

    Ailleurs, des silhouettes émergent de la matière avec une intensité presque goyesque. Quant à Rousseau, dont Evgeny me parlait avec enthousiasme après une visite à l’Orangerie, il ressurgit dans ces espaces volontairement plats, débarrassés de toute perspective traditionnelle, où les figures et les objets semblent exister sur un même plan mental.

    Paris apparaît alors moins comme une ville que comme un territoire pictural. Une ville traversée par les fantômes de ses peintres et que Muzalevsky arpente à sa manière, en étranger attentif, absorbant les images du passé pour les réinjecter dans son propre langage. En observant les œuvres réunies dans l’exposition “Les Spectres et les Égarés de Paris”, j’ai souvent eu l’impression de regarder des images en train de se souvenir d’elles-mêmes. Les spectres ne sont pas seulement les silhouettes qui peuplent les tableaux.

    Des images du passé qui hantent le présent de Muzalevsky

    Ce sont aussi les images du passé qui continuent de hanter le présent. Les influences artistiques. Les souvenirs personnels. Les histoires familiales. Les fragments de vie qui refusent de disparaître. Quant aux égarés, ils sont partout. Ils apparaissent dans ces personnages qui semblent traverser les compositions sans destination précise. Dans ces figures suspendues entre plusieurs identités. Dans ces espaces qui ressemblent à des villes sans géographie.

    Mais aussi dans le parcours même de l’artiste : né dans une petite ville de la région de Samara, passé par Saint-Pétersbourg, Moscou, Barcelone, Amsterdam, puis l’Allemagne avant de s’installer à Paris. Cette expérience du déplacement irrigue silencieusement toute son œuvre. L’un des moments les plus émouvants de l’exposition demeure la présence des broderies réalisées avec sa mère.

    Lorsque celle-ci est incarcérée en Russie, elle commence à traduire certains de ses dessins en broderies. Ce qui aurait pu rester une histoire intime devient progressivement une œuvre à part entière. Les dessins passent du papier au tissu. Les lignes deviennent des fils. Les images changent de corps. Là encore, tout est affaire de transformation. Plus je passais du temps avec les œuvres de Muzalevsky, plus j’avais le sentiment que rien n’y était véritablement achevé.

    Des œuvres en perpétuelle évolution

    Non pas parce qu’elles seraient incomplètes, mais parce qu’elles demeurent ouvertes. À un moment de notre conversation, alors que nous évoquions certaines formes volontairement laissées en suspens, Evgeny me répondit : “It’s not done because maybe it’s preparing to grow.” (“Ce n’est pas terminé, parce que c’est peut-être en train de grandir.”). Je crois que cette phrase résume l’ensemble de son travail. Dans un monde saturé d’images instantanément consommées puis oubliées, Muzalevsky produit des œuvres qui continuent de se transformer dans notre regard.

    Elles refusent de se refermer sur une signification unique. Elles demeurent disponibles. À mesure que l’exposition prenait forme, j’ai compris que ce qui me touchait le plus dans son travail était précisément cette capacité à maintenir les images vivantes. “Les Spectres et les Égarés de Paris” n’est pas une exposition sur la mémoire. C’est une exposition sur ce qui refuse de disparaître. Sur ces formes qui reviennent. Sur ces figures qui changent. Sur ces images qui, longtemps après avoir quitté les salles, continuent de grandir en nous.

    “Les Spectres et les Égarés de Paris”, exposition jusqu’au 1 août 2026 à la Galerie Alina Pinsky, Paris 3e.