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Les mille vies de Lee Miller, exposées au musée d’Art moderne de Paris
Cette Américaine, née en 1907, fut mannequin puis égérie de Man Ray avant de devenir elle-même photographe. Sa vie durant, elle ne cessa de se réinventer, animée d’une insatiable soif de découverte. Le musée d’Art moderne de Paris lui consacre, jusqu’au 2 août 2026, une fascinante rétrospective témoignant de ses multiples vies et métamorphoses, d’artiste surréaliste à correspondante de guerre.
par Éric Troncy.
Publié le 6 avril 2026. Modifié le 6 avril 2026.

La reconnaissance tardive de Lee Miller
Elle est née en 1907 dans l’État de New York et fut longtemps considérée – comme nombre de femmes jusqu’au 21e siècle – essentiellement comme une égérie. Elle fut celle de Man Ray, sa maîtresse aussi, et son assistante, mais quelques expositions ont conduit à sa renaissance sous les traits d’une artiste à part entière, rendant justice à son œuvre photographique, à ses audaces stylistiques et à son engagement politique. Au musée d’Art moderne de Paris, une grande exposition lui est consacrée à partir du mois d’avril, organisée avec la Tate Britain (où elle se tient depuis octobre) et l’Art Institute de Chicago (où elle sera présentée en août 2026).
Pas moins de 250 tirages y sont présentés : c’est sa plus importante rétrospective. Elle permet d’embrasser la multitude d’activités de Lee Miller, qui fut tour à tour mannequin, artiste surréaliste, portraitiste, photographe de mode et correspondante de guerre. Elle les embrassa avec toujours la même énergie : “Si je pouvais vivre neuf vies simultanément, mon enthousiasme et ma curiosité, indestructibles, ne pourraient pas être rassasiés.”
Une formation précoce à la photographie
C’est son père, un amateur de photographie passionné, qui lui enseigna, alors qu’elle était enfant, les rudiments de cette discipline et de la chambre noire. Il la prit comme modèle et la photographia nue. Elle fut également victime d’un viol à l’âge de sept ans, par un “ami de la famille”, à cause duquel elle contracta une MST. En 1925, elle partit à Paris étudier le théâtre à l’École Medgyes pour la Technique du Théâtre, puis, en 1926, revint à New York afin de suivre des cours de scénographie et d’éclairage au Vassar College.
Elle s’inscrivit ensuite à l’Art Students League de New York. Elle y acquit la conviction que “toute la peinture avait été peinte” et se tourna vers la photographie. C’est à New York toujours qu’elle croisa par hasard le chemin de Condé Nast, un grand patron de presse, propriétaire du magazine Vogue, qui la sauva d’un accident de voiture.

Fasciné par sa beauté, il décida, dans les années 20, d’en faire un mannequin vedette : elle se retrouva alors en couverture du numéro du mois de mars 1927, posa pour les grands photographes de l’époque, créa un véritable enthousiasme mêlé de fanatisme dans la presse, puis, alors qu’elle était toujours un mannequin recherché, forma une certitude : “Je préfère prendre une photo qu’en être une.” Elle retourna ensuite à Paris et y rencontra Man Ray, dans un café, où elle se présenta à lui fort simplement : “Je suis Lee Miller, je suis votre nouvelle élève.” Elle devint en effet son élève, puis rapidement sa muse et sa maîtresse. Une amitié puissante les unit durant toute leur vie.
Paris, Man Ray et l’entrée dans le surréalisme
La dernière lettre de Man Ray à Lee Miller, en 1975, s’achève ainsi : “Je suis cloué au lit dans mon petit refuge – incapable de marcher –, et mon médecin semble vouloir essayer tous les médicaments qui existent sur le marché, auxquels je suis totalement allergique. Pas comme à ceux que j’aime – comme toi, bien sûr – je t’aime. Man.” Leur aventure romantique dura peu de temps, mais marqua l’histoire : c’est ensemble qu’ils redécouvrirent, à la suite d’un “incident créatif”, un procédé que Man Ray nomma “solarisation” photographique – dont l’importance fut décisive pour le surréalisme. Lorsqu’ils travaillèrent ensemble à un album pour une compagnie d’électricité qui en avait passé la commande à Man Ray en 1931, ce dernier dédicaça un exemplaire à Lee Miller de la sorte : “À Lee Miller, sans ton enthousiasme et sans ton aide, cet album n’aurait pas été possible. Avec toute ma gratitude. Man Ray.”
Mais l’histoire retint, jusqu’à récemment encore, le seul nom de Man Ray. Miller raconta plus tard que, le grand photographe ayant décidé de se consacrer à la peinture, elle réalisa, entre 1930 et 1932, tous ses travaux photographiques, bien qu’ils fussent tous signés Man Ray. Toutefois, son partenaire ne fut pas ingrat. Il promut la carrière de Miller, lui présenta le galeriste Julien Levy qui réalisa sa première exposition personnelle à New York en 1932.

Raconter les camps : Dachau et Buchenwald
Hasard absolu : Miller n’est pas, de la même manière, l’auteure littérale de sa photographie la plus célèbre. Elle avait entre-temps épousé un homme d’affaires égyptien, s’était installée au Caire, puis était repartie à Paris retrouver ses amis surréalistes. Elle y avait rencontré le peintre britannique Roland Penrose (qui deviendra son second mari), avait emménagé à Londres, travaillait pour le Vogue anglais auquel elle confiait photos de mode et portraits. Ses images de mode tranchent avec l’ordinaire : elle les fait en extérieur, documente la vie londonienne pendant les bombardements allemands contre l’Angleterre – elle fut accréditée par l’armée américaine en 1942 et devint correspondante de guerre deux années plus tard.
Lorsqu’elle découvre les camps de Dachau et de Buchenwald, en 1945, elle écrit à sa rédaction, qui rechigne à publier ses images : “Je vous supplie de croire que c’est vrai.” Vogue publia en effet sa série de photos sous le titre : “Croyez-le”. Lors de la préparation du sujet, en réunion de rédaction, Miller déclara : “Je ne veux pas que quiconque voie ce dont j’ai été témoin, mais je laisse suffisamment de preuves pour qu’il n’y ait aucun doute sur ce qui s’est passé.”
Une photographie devenue icône
Avec David E. Scherman, photographe au magazine Life, elle s’installa le 30 avril 1945 dans l’appartement privé de Hitler, à Munich, réquisitionné par l’armée américaine – sans savoir que, ce même jour, Hitler se donnait la mort dans son bunker en se tirant une balle dans la tête, tandis que sa femme, Eva Braun, ingérait du cyanure. Elle raconte ainsi sa découverte de l’appartement : “L’endroit était en parfait état. L’électricité et l’eau chaude fonctionnaient. Il y avait même un réfrigérateur électrique. L’appartement n’était pas suffisamment vide pour être loué en l’état, mais un quart d’heure de ménage pour dépoussiérer les tasses aurait suffi pour le mettre à disposition d’un nouveau locataire que la présence de draps et de vaisselle aux initiales A.H. ne gênerait pas.”

C’est David E. Scherman qui la photographia dans la baignoire du dictateur défunt, comme un geste prenant acte de la fin du monstre, la pierre fondatrice d’une période nouvelle à venir, à inventer, à nouveau libre. Lee Miller est nue dans la baignoire sur le rebord de laquelle trône un petit portrait de Hitler. Devant la baignoire se trouvent les bottes de la photographe, encore couvertes de la boue du camp de Dachau. L’exposition montre la planche‑contact du shooting. On y voit notamment David E. Scherman poser à son tour dans la baignoire, et de menus détails ajoutés : la photographie du dictateur fut apportée pour l’occasion, divers objets furent disposés ici et là. Il y a une vraie émotion à se tenir face à cette planche-contact des photographies les plus extraordinaires du 20e siècle, les plus insolentes aussi, et les plus symboliques.
Ses dernières années à Sussex
“Je suis amère d’aller à Paris maintenant que j’ai pris goût à la poudre à canon”, déclara ensuite Lee Miller. En 1947, elle eut un fils et continua son activité photographique par intermittence, en même temps qu’elle faisait le constat de son désintérêt pour son rôle de mère. Elle s’intéressa à la cuisine – son mari lui offrit un séjour de trois mois au Cordon Bleu, une prestigieuse école de cuisine à Paris.
Elle se jeta ensuite à corps perdu dans cette nouvelle activité, amassant 2000 livres sur le sujet, gagnant des concours, confectionnant des dîners en accord avec sa passion pour le surréalisme, pour lesquels elle prépara, entre autres, un poulet recouvert de feuilles d’or et servit l’apéritif en présentant les verres sur un plateau provenant de l’appartement de Hitler, objet qu’elle avait rapporté dans la ferme du Sussex où elle avait désormais élu domicile. Un cancer du poumon l’y emporta en 1977.
“Lee Miller”, exposition du 10 avril au 2 août 2026, au Musée d’Art Moderne de Paris, 11 Av. du Président Wilson, Paris XVI.