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Glenn Martens au sommet de son art avec le défilé Maison Margiela à Shanghai
Dans le port de Shanghai, au cœur d’un paysage de conteneurs, Glenn Martens signe pour Maison Margiela un défilé historique – le premier jamais présenté hors de Paris. Organisé dans la métropole chinoise, ce show marque le début de MaisonMargiela/folders, un projet représentant 12 jours d’expositions et d’activations à travers quatre villes de Chine et célébrant les codes de la maison.
par Thibaut Wychowanok.
Publié le 2 avril 2026. Modifié le 4 avril 2026.

Un défilé mêlant couture et prêt-à-porter
Chez Margiela, les plus belles histoires ont souvent commencé par un objet des plus anodins. On se souvient ainsi que, pour l’été 90, Martin Margiela proposait un top sans manche réalisé à partir de posters trouvés dans la rue. Ou qu’en 2006, il était question cette fois-ci d’un gilet en capsules de bière.
À Shanghai, l’objet en question, celui qui a d’abord piqué notre curiosité, était bien plus massif : un grand pot de peinture blanche, accompagné évidemment de son pinceau. L’invitation au défilé – puisqu’il s’agit bien cela – formait-il un message caché ? Glenn Martens, directeur de création de Margiela depuis 2025, entendait-il avec son premier défilé hors de Paris, à Shanghai donc, ripoliner la maison, effacer de blanc son héritage ?
Glenn Martens a fait bien mieux que cela. Il a porté avec ce show mêlant créations couture et prêt-à-porter l’héritage de Martin Margiela et de John Galliano (qui lui a succédé) à des sommets de créativité et d’artisanat. Et ainsi projeté la maison dans un futur éclatant.
La quintessence de la maison dans un paroxysme de beauté. Glenn Martens a surtout marqué au fer rouge avec ce défilé, disons-le tout de suite, magistral, de son empreinte personnelle l’ADN de la maison par son sens du baroque flamand (le jeune homme de 42 ans est originaire de Bruges) et son inventivité extravagante, mêlant comme peu en ont le talent minimalisme et excentricité, sens de la déconstruction et élaboration des formes dans des jeux de matières impressionnants.


Un pot de peinture, entre héritage et page blanche
Alors, ce pot de peinture blanche ? Martin Margiela me racontait en 2024 que le choix du blanc, emblématique de la maison, était des plus simples :“Lorsque j’ai débuté en 1988, la couleur tendance était le gris béton et le mobilier design était noir. J’avais une forte envie de rompre avec ces codes et de me démarquer, donc le blanc s’est imposé comme la solution.” Singularité et anonymité du blanc, tout l’ADN de la maison.
Chaque silhouette était d’ailleurs portée comme il se doit à Shanghai avec un masque Artisanal, créant une uniformité d’anonymat tout au long du défilé. Mais revenons au blanc, et à sa puissance, sa capacité à rendre visible, plus que toute autre couleur, le passage du temps et l’usure des choses et du monde. Une thématique si chère à la maison.

Une robe composée de 500 pièces de céramique
Le blanc, il en fut aussi bien question à Shanghai, avec l’une des robes les plus impressionnantes du show : une poupée vivante de porcelaine. Une robe Artisanal composée d’environ 500 véritables pièces de céramique, fixées sur une sous-couche d’organza. La robe a d’abord été montée en toile de coton, dont un patron a été découpé. Les céramiques ont ensuite été cuites selon la forme des pièces du patron, émaillées puis cuites une seconde fois, avant d’être brisées à la main pour obtenir les éléments de la robe. Ces fragments ont été individuellement adoucis puis fixés à la base, pour un temps total de travail de 300 heures !

Pièce sonore autant que visuelle – son approche tintée du son des éclats de porcelaine, la robe était une évidence à Shanghai, la porcelaine rappelons-le étant une invention chinoise. Elle évoque tout autant une peinture de Robert Ryman, captant la lumière pour faire apparaître la matérialité même de la toile pour l’un, de la robe pour l’autre. Parlons alors de ce premier look réalisé à partir d’une robe en gazar drapée et corsetée, aérographiée pour accentuer ses ombres, avec plusieurs couches d’organza de verre imprimé qui, ensemble, imitent l’émail de la porcelaine.


Un défilé mémorable à Shanghai
Autre chef-d’œuvre parmi les 76 looks proposés, une robe Artisanal (200 heures de travail) inspirée d’une robe de deuil édouardienne originale, dont le haut est recréé avec davantage de smocks et de détails en pinces nervurées. L’ensemble de la robe a ensuite été plongé dans la cire d’abeille, avec des applications supplémentaires à la main pour définir les fronces, les plis, ainsi que la mémoire de la crinoline désormais retirée.
Et que dire de cette robe clôturant le show :une robe réalisée à partir d’une peinture du XIXe siècle trouvée à même le sol dans un marché aux puces, délaissée. Irréparable, Glenn Martens lui donne une seconde vie après que des restaurateurs ont passé une semaine à consolider son état, afin qu’aucune autre couche de peinture ne tombe. Ensuite, la robe a été construite sans jamais découper sa toile de 5 mètres de long. Une idée fondatrice de la maison – transformer l’ordinaire, le fragile, le rejeté – en objet de haute couture.


Des savoir-faire exceptionnels
Mais sans oublier l’or et ses effets baroques. Une silhouette Artisanal dorée composée de cinq pièces, toutes dorées à la feuille d’or, s’accompagne ainsi d’un bustier en latex à effet bianchetto. Pour créer la jupe, une version en plastique d’une jupe tablier d’archive Maison Margiela a été réalisée.
Du latex a ensuite été coulé pour former la jupe, ensuite dorée à l’or, tout comme le jupon. La magie opère à merveille et à nouveau lorsqu’apparaît une robe coupée selon une silhouette édouardienne et recouverte de plus de 150 000 étoiles dorées appliquées à la main, fruit du travail de 34 artisans. Le col entonnoir exagéré est créé en prolongeant vers le haut la silhouette édouardienne, puis en l’écrasant pour former un col bénitier. 2975 heures de travail. Qui dit mieux ?


Un dialogue entre perfection et accident
Plus qu’un défilé, c’est en réalité à une mise en tension de l’ADN de la maison qu’opère Glenn Martens, où la ligne couture Artisanal, la déconstruction et l’expérimentation deviennent les véritables protagonistes. Ce dialogue entre perfection et accident traverse toute la collection. Martens prolonge cette approche en poussant les techniques à leur limite : couches superposées, matières fusionnées, surfaces craquelées. Le vêtement devient processus, trace d’un geste, presque un document de sa propre fabrication.
La déconstruction, pilier historique de la maison, s’exprime ici avec une radicalité renouvelée. Les archétypes du tailoring (smoking, trench, queue-de-pie) sont littéralement ouverts, déplacés, hybridés. Les cols châle sont renversés, les vestes fusionnent avec des jerseys seconde peau, les pantalons glissent d’un registre à l’autre. Rien n’est stable : la structure est exposée, déplacée, recomposée. Comme aux débuts de Margiela, ce qui était censé rester caché devient visible (coutures, tensions, excédents de matière).
Mais Martens va plus loin : il ne se contente pas de démonter, il travaille la mémoire du vêtement. Des robes anciennes, trop abîmées pour survivre, sont fixées puis arrachées, laissant une empreinte fantomatique. Des tapisseries usées sont restaurées, donc, par des broderies de paillettes, comme si le temps lui-même devenait matière. Cette logique de réemploi – au cœur de la ligne couture Artisanal depuis ses origines – inscrit chaque pièce dans une temporalité complexe, entre passé, présent et science-fiction.


Influence édouardienne
L’influence édouardienne agit comme une silhouette persistante, un souvenir formel qui traverse la collection. Manches arrondies, cols montants, lignes allongées : ces codes historiques sont constamment altérés, peints, moulés, voire fossilisés sous des couches de bianchetto ou de cire. La peinture blanche emblématique de la maison, ici appliquée, cuite puis fissurée, transforme le vêtement en surface vivante, presque organique. La cire d’abeille, que les chercheurs situent parmi les premières utilisées pour les bougies en Chine évidemment, vient figer certaines pièces et certains masques comme des reliques contemporaines. Elle capture les plis, immobilise le mouvement, cristallise l’instant rendant le show métaphysique.
La quasi-absence du jean au sein du défilé, pourtant l’une des spécialités de Glenn Martens, trouve quant à elle son origine dans ce mix inédit entre couture et prêt-à-porter. “Je ne me voyais pas mélanger les looks en jean que nous avions réalisés, et que j’adore pourtant, nous confiait Glenn Martens à l’issue du défilé, avec les créations Artisanal aussi précieuses. La juxtaposition n’aurait pas été juste.”

L’expérimentation comme moteur
Dans cette collection, Glenn Martens ne cite pas seulement Margiela et son histoire : il en active les principes. L’expérimentation comme moteur, la déconstruction comme langage, le recyclage comme méthode. À Shanghai, le créateur Belge rappelle que chez Margiela, la mode n’est jamais un produit fini, mais un champ d’exploration, un espace où le vêtement, déconstruit puis reconstruit, devient à la fois objet, archive et manifeste. Un laboratoire.
Notons enfin que cette stratégie réussie de conquête de la Chine par Maison Margiela – dont le défilé demeure emblématique – s’accompagne d’une série d’expositions “MaisonMargiela/folders”. Mais cela fera l’objet d’une nouvelle page blanche à remplir, très prochainement, sur ce site.