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Parental Advisory : histoire secrète du logo le plus sulfureux de la musique

Musique

Avant d’être transformé en étandard du contenu sulfureux, le logo “Parental Advisory Explicit Content” a longtemps fait débat aux États-Unis. Dans les années 80, le Sénat américain est le théâtre d’un bras de fer entre saintes-nitouches et rockeurs en débardeur. Sur la sellette : le porn rock et l’apologie de la drogue. Au casting de cette histoire improbable : Prince, Tipper Gore, Daniel Snider, NWA, Madonna, Drake et même Cindy Lauper.

Prince & The Revolution – “Darling Nikki”

Le jour où Prince a fait pleurer Apollonia Kotero

 

Torse nu sur scène, Prince se déhanche et dégouline de sueur dans la lueur cramoisie d’un club américain. Seul un collier démesuré habille son corps svelte. Lorsque les notes langoureuses de Darling Nikki retentissent, elles parachèvent la métamorphose de la star en objet érotique. Cette scène de rock torride extraite du film Purple Rain – adaptation de l’album éponyme sorti un an plus tôt en 1984 – est un concentré de l’imagerie du sex-symbol des années 80. Dans ce long-métrage maladroit mais à la bande originale démente, Prince braque son regard sur une femme, assise dans le public : la chanson Darling Nikki qu’il interprète s’adresse à une certaine Apollonia Kotero, qui a trahi le chanteur en rejoignant son groupe rival, The Time. Et le Kid d’entonner : “J’ai connu une fille nommée Nikki, on pourrait dire que c’était une obsédée sexuelle. Je l'ai rencontrée dans le hall d'un hôtel, elle se masturbait avec un magazine. Elle a dit ‘ça te dirait de passer du bon temps ?’ Et je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la petite fente de Nikki.” Les yeux embués de larmes, dans un mélange de regret et d’humiliation, Apollonia se lève et quitte la salle.

 

 

En 1985, l’objectif du Parents Music Resource Center est simple: endiguer au maximum la diffusion de paroles sulfureuses.

 

 

Aux États-Unis, l’album Purple Rain s’écoule à plus de 13 millions d’exemplaires. Et parmi les curieux à se laisser tenter par le sixième opus de Prince, une certaine Mary Elisabeth “Tipper” Gore, mariée à l’époque à Al Gore, futur vice-président des États-Unis. Lorsqu’elle pose le vinyle sur sa platine et découvre le morceau de Prince, elle reste pétrifiée: à ses côtés, sa fille de 11 ans n’a rien manqué du premier couplet scabreux et provocateur de Darling Nikki. Le mère s’emporte. Elle fustige ces “paroles vulgaires embarrassantes”* et s’alarme que “des millions d’Américains aient acheté ce disque sans savoir à quoi s’attendre.” Il faut dire que Tipper Gore est du genre conservatrice et très attachée aux valeurs traditionnelles. Cette fois c’en est trop, il est inconcevable que la jeunesse puisse être pervertie de la sorte par les œuvres musicales (du metal au rock porno) et cinématographiques (des films d’horreur à l’ultra violence). Mais surtout, Tipper Gore sait qu’elle ne mènera pas seule ce combat contre la perversion de la jeunesse. Dans les années 80, une nouvelle droite chrétienne émerge sous le gouvernement Reagan. Elle se sert des textes bibliques pour commenter les écarts d’une société amorale et rétablir, tant bien que mal, les valeurs traditionnelles chrétiennes.

Manifestants du PMRC en 1985. Mark "Weissguy" Weiss.

La fronde des “Washington Wives”

 

Tipper Gore s’entoure de personnalités puissantes – principalement des femmes d’hommes politiques américains – et profite du statut de son propre mari, élu à la chambre des représentants depuis 1977. C’est la naissance des “Washington Wives”. Peu à peu, le groupe se renforce et voit notamment la plus puissante association de parents d’élèves et de professeurs rejoindre ses rangs. En 1985, ils fondent tous ensemble le groupe Parents Music Resource Center (PMRC). Son objectif est simple: endiguer au maximum la diffusion de paroles sulfureuses ou, en tout cas, empêcher leur accès aux oreilles chastes. Mais très vite, on cherche à leur barrer la route. Parmi leurs opposants, une certaine Mary Morello, la mère du guitariste de Rage Against The Machine. Elle sera l’une des figures de proue de la campagne “Parents for Rock and Rap” fondée en 1987 qui défend, quant à elle, la liberté d’expression. Débute alors un véritable bras de fer.

 

 

Dans Purple Rain, Prince incarne les propos de Darling Nikki, un provocateur conscient de l’obscénité de ses paroles. C’est ce point de vue que tentent de faire valoir plusieurs musiciens, désespérés à l’idée qu’on puisse les museler.

 

 

Le PMRC prend une avance considérable : il fait pression sur les labels de musique, submerge la presse de textes au vitriol et va jusqu’à rédiger une liste (non exhaustive) de titres à prohiber. On y retrouve pêle-mêle Madonna, AC/DC, Cindy Lauper et… Prince. Au total, le groupe aura contacté une soixantaine de labels en proposant une nouvelle signalétique : D pour toute évocation de substances illicites, V pour l’apologie de la violence, S pour les paroles à caractère sexuel et O pour les textes dits “occultes”. De plus en plus puissante, la clique de Tipper Gore s’offre un édito dans le Washington Post et obtient gain de cause. Une vingtaine de maisons de disque capitulent et intègrent un nouveau logo aux jaquettes de leurs albums pour apaiser les tensions, imitant les signalétiques utilisées par l’industrie cinématographique. Ils proposent la mention “Parental Guidance : Explicit Lyrics” qui devient dans la foulée “Parental Advisory : Explicit Content”, traduction : “Avertissement parental : contenu explicite”.

Daniel Snider et Mary Elisabeth “Tipper” Gore en 1985.

Le procès des gens obscènes

 

Dans le film Purple Rain, Prince incarne littéralement les propos du morceau Darling Nikki, interprétant un provocateur sans scrupules parfaitement conscient de l’obscénité de ses paroles. Ses mots crus ont un sens, s’ils choquent, c’est volontairement, pour souligner le comportement odieux du personnage. Les paroles embarrassantes ont une fonction, elles n’ont rien de gratuit. C’est ce point de vue que tentent de faire valoir plusieurs musiciens, compositeurs et paroliers, désespérés à l’idée qu’une assemblée d’auditeurs pudibonds parviennent à les museler. À l’époque, un débat éclate au Sénat américain. Sur la sellette : le porn rock et l’apologie de la drogue. Dernier rempart au rouleau compresseur Tipper Gore : un trio composé du chanteur John Denver, dit The Kitchen Man, Daniel Snider, le leader du groupe heavy metal Twisted Sister, et l’illustre compositeur Frank Zappa.

 

1985. Daniel Snider débarque dans la chambre du Sénat avec les derniers vêtements propres de son placard – un jean et un débardeur bon marché – fier d’être aussi mal fagoté devant les sénateurs, comme il le révélera quelques années plus tard au magazine Rolling Stone. Lunettes de soleil vissées sur le nez, presque aveuglé par sa crinière blonde en pétard, le rockeur fait crépiter les flashs des photographes. Son air je-m’en-foutiste rend son discours encore plus inattendu: “Bonjour, ou bonsoir, je ne sais pas trop ce qu’il faut dire à cette heure-ci… Je m’appelle Daniel Snider, j’ai 30 ans, je suis marié, j’ai un enfant de trois ans élevé dans la plus pure tradition chrétienne. Croyez-le ou non mais je ne bois pas, je ne fume pas et je ne me drogue pas. Je compose et j’interprète des morceaux de musique pour le groupe Twisted Sister classé dans le genre heavy metal.” Lorsque le musicien achève son monologue, les spectateurs assistent à un échange historique entre Daniel Snider et le président de l’Assemblée :

 

– “Monsieur Snider, supposons qu’un morceau de musique fasse l’apologie de l’inceste. Pensez-vous que les parents devraient en être au courant ou pensez-vous au contraire que cela ne regarde que ceux qui achèteront ou vendront cet enregistrement ?

– Comme je l’ai expliqué dans mon témoignage, il est primordial que les parents sachent que ces paroles existent.

– Et comment pourraient-ils le savoir ?

– C’est très simple. En tant que père et en tant qu’inconditionnel du rock, je sais qu’une pochette avec un pentagramme et une tête de chèvre tranchée en deux entre les jambes d’une femme n’est pas le genre d’album que je compte faire écouter à mon fils. Imaginons que je survole la liste des morceaux de l’album Ice Cream Castle** du groupe The Time. Je pense que le titre If the Kid Can’t Make You Come [Si Prince ne te fait pas jouir] est assez explicite. Et lorsqu’un album n’annonce pas clairement la couleur, les parents devraient d’abord l’écouter seuls. S’ils l’estiment trop violent, je suis persuadé que les magasins accepteront de leur reprendre le cas échéant.

– Selon vous, les parents et les enfants ont-ils connaissance de l’intégralité des éléments présents dans un album de musique ?

– Moi-même je ne connais pas la moitié de ce que renferme ma collection d’albums. Il y a des groupes que j’écoute avant tout pour des raisons musicales, et d’autres dont je n’écoute que les paroles.

 

Malgré tous les efforts de Daniel Snider, le logo “Parental Advisory” sera finalement apposé sur les pochettes d’album sous la forme d’un simple autocollant. Un coup dur pour l’industrie puisque la chaîne de distribution américaine Walmart refuse alors de proposer les disques concernés à la vente. Et les albums américains barrés de la mention sont tout simplement interdits en Chine et en Arabie Saoudite. Mais les majors renversent rapidement la situation. Sans surprise, les albums concernés attirent une jeunesse avide d’interdit.

 

 

En France, le “Parental Advisory’ est un pur effet de mode. On a cherché à imiter les Américains, on s’est dit ‘Nous aussi on va faire pareil !”

Le logo “Parental Advisory: Explicit Content”.

L’heure de gloire du hip-hop

 

Né dans les ghettos du Bronx au début des années 70, le hip-hop s’est développé autour de légendes et de modèles comme la plupart des courants musicaux. Le mimétisme est la clé pour intégrer le mouvement. De la danse aux graffitis, le hip-hop est avant tout un exutoire, un art qui se nourrit de la violence et de la rage pour la recracher en textes de rap par exemple. Très vite, les paroles des rappeurs sont pointées du doigt sans analyse préalable, sans qu’aucun de ses détracteurs ne prenne le temps de décortiquer les effets de dramatisation, la richesse expressive de la langue – de l’argot aux néologismes – et les jeux de surenchère. En 1985, après l’intronisation du logo par la Recording Industry Association of America, le marqueur “Parental Advisory: Explicit Content” n’est plus un dispositif protecteur, mais devient l’assurance du trash, et participe à un business : celui du contenu choc. Un label de qualité pour les rappeurs, l’équivalent d’un tampon “crédible”. À défaut d’avoir eu affaire à la justice, ils peuvent au moins prétendre s’adresser à un public affranchi. D’autant que les revendications socio-politiques des pionniers du rap ont laissé progressivement leur place à d’autres rhéteurs qui manient l’art de la punchline, des phrases obscènes, parfois volontairement misogynes, qui transforment le rap en nouvelle pop divertissante pleine de second degré.

 

 

“NWA, South Central Cartel, Geto Boys, Public Enemy… 80% des artistes que nous écoutions avaient ce truc sur les pochettes de leurs disques. On trouvait ça stylé et à cette époque, nos paroles étaient bien ‘explicites’ pour le coup !” Rockin’Squat

 

 

Si l’utilisation de ce logo est obligatoire aux États-Unis, ce n’est pas du tout le cas ailleurs. Pour en savoir davantage, nous avons contacté le directeur marketing d’un célèbre label discographique: “En France, l’utilisation du “Parental Advisory’ est un pur effet de mode. On a cherché à imiter les Américains, on s’est dit ‘Nous aussi on va faire pareil ! Il s’agit de donner la teneur de l’album et d’utiliser ce logo comme un argument d’autorité.” Mais qui pourrait bien vouloir apposer une signalétique, et se priver d’une partie du public, alors qu’elle n’est même pas obligatoire ? “En fait, c’est devenu un élément d’artwork, poursuit-il, nous ne savons pas qui a pris la décision lorsque nous découvrons la pochette. Cela peut-être aussi bien une demande de l’artiste lui-même, une idée du photographe, une proposition du graphiste ou celle du producteur.

Formé en 1985, le groupe de hip-hop français Assassin s’attaque dès ses débuts au système politique en place. Triple disque d’or, la formation menée par Rockin’s Squat et Solo (puis rejoint par DJ Clyde et Doctor L.) s’inspire des pionniers du hip-hop, dans la plus pure tradition du mouvement. Alors que son nouvel album solo 432HZ est d’ores et déjà disponible, Rockin’Squat a accepté de répondre à Numéro et évoque son rapport au logo “Parental Advisory” : “Il me suit depuis 30 ans ! Je l’ai utilisé pour la première fois en 1991 sur Note mon nom sur ta liste, le premier EP d’Assassin. NWA, South Central Cartel, Geto Boys, Public Enemy…80% des artistes que nous écoutions à l’époque l’avaient intégré aux pochettes de leurs disques. Non seulement on trouvait ça stylé d’utiliser le même logo que ces artistes mais, à cette époque, nos paroles étaient bien ‘explicites’ pour le coup !” Rockin’Squat détournera la célèbre signalétique à deux reprises, en 2007 d’abord, sur son EP Too Hot for TV où il transforme le “Parental Advisory” en “All Medias Conspiracy Learn The Truth” et cette année, sur son nouvel album où il inscrit “Natural Frequency Important Content”, référence directe à la fréquence sur laquelle il l’a enregistré.

 

 

Nous recevons plusieurs versions d’un même morceau. La version d’origine conserve le texte brut,  les autres suppriment les shit, les fuck, les bitch et les nigga. C’est désagréable et totalement illusoire puisque le terme censuré attire notre attention.

 

 

Autre cas de figure avec la Française Thaïs Lona, protégée du trompettiste Ibrahim Maalouf, qui a sorti son premier album néo-soul le 1er juillet. La dame chante en anglais. Sur la jaquette, elle apparait au bord d’un lit et défie l’objectif du regard tandis qu’un énorme ours en peluche à la mine triste se dresse à ses côtés. En bas à gauche, on retrouve le fameux logo. “Ce ne sont pas les managers mais Ibrahim Maalouf et les membres du label qui ont insisté pour l’apposer, se souvient-elle, j’emploie quelques termes grossiers et le ‘Parental Advisory’ est indispensable si je souhaite m’exporter à l’étranger. J’ai tout de suite accepté, étonnamment j’étais vraiment fière de l’avoir sur mon album, j’ai vu ça comme une sorte de victoire. C’est idiot quand on y réfléchit…”

“Note mon nom sur ta liste” du groupe Assassin (1991) et “Too Hot for TV” de Rockin’Squat.

En France, parmi les dix titres les plus écoutés de la décennie sur la plateforme Spotify, on retrouve à la première place Shape of You d’Ed Sheeran, puis Au DD de PNL, Desaccordé de Vald ou encore Macarena du rappeur belge Damso. Sept morceaux de cette sélection sont extrait d’un album barré de la mention “Parental Advisory”. Outre Atlantique, son utilisation est désormais systématique. Ludivine Grétéré, attachée de presse pour des labels américains, explique pourquoi : “Nous recevons presque toujours deux ou trois versions d’un même morceau, surtout pour les artistes hip-hop. Nous utilisons l’une ou l’autre selon le média sur lequel elle est diffusée. La version d’origine conserve le texte brut, c’est la version ‘Dirty Explicit’, quand la version ‘clean’ supprime les shit, les fuck, les bitch et les nigga. Le terme est avalé ou remplacé par un bip. C’est assez désagréable et totalement illusoire puisque le terme censuré attire notre attention.” Début juillet 2020, le logo “Parental Advisory” apparaît sur 23 des 50 premiers albums du classement américain Billboard et notamment sur 5 des 10 premiers. Les albums des rappeurs Drake et Post Malone jouent des coudes avec Rough and Rowdy Ways, le disque tout public et sans logo d’un certain Bob Dylan.

 

*Tipper Gore dans son ouvrage Raising PG Kids in an X-Rated Society (1987).

**Prince a notamment participé à la composition de l’album Ice Cream Castle de The Time en 1984.

En 2002, le cinéaste Mark Waters a condensé le procès et les discussions de Daniel Snider face au Sénat dans un téléfilm intitulé: Warning: Parental Advisory.

Album 432HZ, de Rockin’Squat devenu RCKNSQT, disponible.

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