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Luidji: “J’aime les critiques, si je ne laisse pas indifférent je veux savoir pourquoi”

Musique

Dans son nouvel EP “Boscolo Exedra”, sorti fin octobre, Luidji parle de femmes et d’amour d’une voix de velours. Selon ses fans, dont les commentaires affluent sur sa chaîne Youtube, “les instrus sont incroyables et la voix est douce”. Numéro a souhaité creuser en profondeur et a rencontré Luidji accompagné de Ryan Koffi, son fidèle beatmaker. Le tandem a répondu à toutes nos questions, plus ou moins dérangeantes, sans aucune langue de bois.

Luidji photographié par Fifou.

Luidji Alexis a besoin de subir pour écrire. C’est en tout cas ce que prétend Ryan Koffi, son fidèle beatmaker qui assure la plupart de ses productions instrumentales. Leur travail consiste à faire de la musique, pas à en vendre. Après le succès de l’album Tristesse Business: Saison 1 en 2019, le musicien est de retour avec sa suite directe, l’EP Boscolo Exedra, un disque “fait en sept jours”qui l’a propulsé illico chez les studios berlinois de Colors : au milieu d’un cube écarlate de circonstance, le rappeur y a interprété son morceau Le Rouge. Dans ce nouvel opus, pour lequel les textes sont sortis tout seul, Luidji évoque encore une relation tumultueuse, comme il le dit lui-même. Un processus radicalement différent de l’époque où le Parisien travaillait encore dans le domaine de la santé, griffonnant ses paroles dans son coin au milieu de la salle de garde aseptisée d’un hôpital. Rencontre avec l'artiste et son beatmaker Ryan Koffi.

 

 

Numéro: Quel impair ne dois-je pas commettre lors de cette discussion ? Il serait dommage que vous quittiez l’interview furieux et persuadé que je suis une bille…

Luidji: Je déteste les comparaisons. J’en ai assez de ressembler un jour à untel et le lendemain à un autre. Je refuse d’être “le nouveau quelqu’un” ou l’héritier de qui que ce soit. En fait, j’aimerais qu’on m’autorise à être moi-même. J’espère que ça changera avec le temps… Que voulez-vous, les gens ont besoin de cases dans lesquelles ranger les artistes.

 

 

Votre nouvel EP s’intitule Boscolo Exedra, du nom d’un hôtel cinq étoiles sur la Côte d’Azur. Vos séjours y sont-ils aussi brefs que vos relations amoureuses ?

Tout ce qui se passe au Boscolo reste au Boscolo. Dans cet EP, j’évoque évidemment une histoire d’amour qui a commencé là-bas. Et puis je n’avais pas envie de me casser la tête à trouver un titre pendant mille ans non plus…

 

 

En évoquant chacune de vos ex dans chacun de vos disques, ne craignez-vous pas de fournir des munitions à vos futures concubines en cas de grosse querelle ?

Je préfère éviter de penser au futur. Avec un peu de chance, je tomberai peut-être sur quelqu’un de très tolérant… J’ai pleinement conscience de ce que je raconte dans ce disque vous savez : je parle encore d’une histoire d’amour, je parle encore d’une meuf. Avec le temps, j’ai la sensation de me prendre moi-même au jeu que je critique à longueur de journée. C’est sûrement pour cela que j’évoque si souvent Instagram et la déshumanisation des romances dans mes chansons. On décortique des profils, on discute avec des gens que l’on ne connait même pas vraiment. C’est une base friable qui mène à des amours superficiels.

 

 

 

“Nous sommes beaucoup trop complexés. Les Français ont tellement peur de l’inédit qu’ils font tout le temps la même chose.”

 

 

 

Mon petit frère s’est lancé dans le rap mais il n’ose pas faire écouter ses morceaux à sa mère car il enchaîne les obscénités. Avez-vous déjà rencontré ce problème ?

On me demandait de rapper à Noël… Avec toute la famille qui applaudit :“Allez ! Le rappeur ! Allez ! Le rappeur !” C’était l’angoisse. [rires] Il m’est arrivé de choquer, mais je ne me suis jamais laissé démonter. Aujourd’hui, Marie Jeanne est la chanson préférée de ma mère alors qu’elle s’oppose fermement à la drogue et Gisèle est le morceau préféré de ses collègues alors que j’y chante : “Encore un soir où tu te doigtes.” Je suis cru, certes. Mais les darons et les daronnes m’écoutent. Il faut savoir disséminer les termes chocs intelligemment. Être cru pour être cru n’a aucun interêt.

 

 

Ce qui nous mène tranquillement au dossier “Foufoune Palace”… D’où sortez-vous donc ce nom de label si élégant ?

[Rires] Ça vient d’un ingénieur du son qui bossait avec moi à Boulogne. Un jour, il a répondu au téléphone en disant: “Foufoune Palace j’écoute !”. Ça m’avait marqué. J’ai décidé d’appeler un morceau comme ça puis d’en faire le nom de mon label.

Que vous inspirent les gens qui vous détestent et abreuvent votre chaîne Youtube de commentaires nauséabonds ?

Figurez-vous que ces commentaires négatifs m’intéressent de plus en plus. J’aime les critiques, si je ne laisse pas indifférent, je veux savoir pourquoi. Beaucoup considèrent que je suis un type misogyne qui manque de respect aux femmes, je sais pertinemment qu'ils le pensent. Et j’aimerais beaucoup m’asseoir autour d’une table pour discuter de ces problèmes avec eux. Tirer des généralités après avoir écouté un texte enregistré dans un contexte particulier, c’est affronter sa propre perception des choses. Mais j’ai très bien été éduqué par mes parents et je n’ai jamais eu de comportement déviant.

 

 

Les rappeurs Roméo Elvis et Moha la Squale sont actuellement dans la tourmente. Une affaire de harcèlement sexuel pour le premier, d’agressions pour le second. Les scandales qui ternissent le milieu du rap ont-ils changé votre façon d’écrire ?

[Frappe dans ses mains] I like that question ! En ce qui me concerne, cela n’a strictement rien changé. Au contraire, ces types m’ont poussé à travailler encore plus. La musique est censée être un exutoire, quand je compose, quand j’écris, j’y transfère toute ma frustration. Je ne connais pas personnellement ces deux artistes, je ne parlerai pas en leur nom.

 

 

 

“Dans ce milieu, il y a beaucoup d’ego. Ce qui vous semble anodin peut prendre des proportions insoupçonnées.” Luidji 

 

 

 

Quel est selon vous le principal ennemi du processus créatif ?

La peur… La peur du public, la peur du temps, la peur de ne pas être capable de porter un projet sur ses épaules. Moi, pour la surmonter, j’ai décidé de ne plus me poser de questions. Je me dis que l’album que je ferai demain est celui que j’aurais rêvé d’écouter quand j’étais petit. Nous ne pouvons pas créer de la musique selon les attentes du public. Surtout en France, où nous sommes beaucoup trop complexés. Les Français ont tellement peur de l’inédit qu’ils font tout le temps la même chose. Nous ne sommes ni noirs, ni blancs. Nous sommes gris. On se contorsionne comme des danseurs de smurf. 

[Ryan Koffi surgit de nulle part]

 

 

Ryan Koffi: Bonjour ! Navré du retard.

 

 

Ah ! Vous tombez bien ! Comment vous-êtes vous rencontrés tous les deux ? Sur Tinder ?

Ryan Koffi: [Rires] Non je lui ai demandé son adresse mail sur Snapchat. Je venais tout juste de découvrir son titre Marie Jeanne et j’ai tenté ma chance en lui envoyant quelques unes de mes productions instrumentales. Je ne m’imaginais pas travailler avec un autre artiste français que lui. Il m’a répondu quelque temps après et c’est comme cela que nous avons commencé à collaborer.

 

Luidji: En revanche, il n’avait pas le même pseudonyme à l’époque. Il s’appelait…

 

Ryan Koffi: Non ! Faut pas le dire gros !

 

Luidji: Il s’appelait Kay Be ! Et j’espère que vous allez bien le mentionner dans votre papier ! K-A-Y, plus loin,  B-E. [rires] Plus sérieusement, Ryan a signé la production du titre Palace Mafia, qui est complètement dingue. Dans 20 ans, j’écouterai encore ce morceau. Pour ne rien vous cacher, cette production était à l’origine celle du titre Veuve Clicquot. Je ne sais pas si nous avons fait le bon choix… Avec du recul, peut-être que nous aurions dû les intervertir.

 

 

Ce genre de choses arrive souvent ?

Luidji: Non, mais nous faisons parfois des erreurs. Au début, par exemple, la production du morceau Sirène n’était pas du tout à la bonne tonalité. Si vous aviez écouté la première version, je pense que cette interview n’aurait pas eu lieu [rires]

 

Ryan Koffi : C’était vraiment nul. [rires]

 

Luidji: Heureusement, elle a subi “le test du troisième jour” : vous revenez en studio trois jours après l’enregistrement, vous écoutez, et vous voyez si ça vous plaît encore.

Luidji photographié par Fifou.

Vous avez participé au programme Versus du magazine GQ dans lequel des rappeurs donnent leur avis sur leurs homologues. Mais rares sont ceux qui ont le cran de dire ce qu’il pensent vraiment. Je n’ai donc pas regardé le vôtre… J’étais persuadé que vous seriez un adepte de la langue de bois.

Luidji: Dans ce milieu, il y a beaucoup d’ego. Ce qui vous semble anodin peut prendre des proportions insoupçonnées. Vous égratignez légèrement un rappeur et le lendemain c’est : “Ooooooh le disrespect !” Donc moi non plus, je n’ai pas dit ce que je pensais. Mais pour ma défense, j’avais prévenu dès le début que je ne voulais pas le faire. Donc pendant l’enregistrement du programme, lorsque je n’aimais pas les rappeurs que l’on me présentait, j’ai dit que je “n’étais pas la cible”. Certains rappeurs ont craqué leur PEL pour sortir un son, je ne vais tout de même pas débarquer et dire que ç’est de la merde !

 

Ryan Koffi: Pourtant, parfois, c’est clairement de la merde…

 

 

L’objectivité n’a donc pas sa place en musique ?

Luidji: Il est très mal venu d’intellectualiser la musique, et même l’art de façon générale. Tout est question de sensation. Peut-être que je me trompe… En tout cas c’est pour ça que je ne suis pas à votre place de journaliste.

 

Ryan Koffi: Je retire ce que j’ai dit à l’instant. J’ai toujours eu un rapport à la musique très manichéen. Dans ma tête, il y avait des trucs bons et des trucs très mauvais. En fait, en grandissant, je me rend compte que ce n’est pas très intelligent et que je considérais que ce qui me touchait était forcément de la bonne musique.

 

 

Donc si je vous suis, nul ne peut crier sur les toits : “Michael Jackson c’est mieux qu’Angèle”.

Luidji: [Silence] Théoriquement non… Mais par contre il pourra dire qu’il préfère l’un à l’autre de très loin ! [rires] En tout cas merci, vos questions sont l’entraînement idéal avant les plateaux de télévision qui arrivent. Je sais très bien que je ne pourrai pas les esquiver ! Je vais me pointer avec mon petit bob et je suis sûr qu’ils seront encore plus méchants que vous.

 

 

Ryan, en tant que proche collaborateur de Luidji, quel est votre texte favori ?

Ryan Koffi: Système, qui figure sur l’album Tristesse Business: saison 1. Selon moi, c’est son texte le plus profond et le plus sincère. Luidji y est complètement transparent, comme un enfant. J’aime beaucoup la phrase : “Mes excuses comme un petit pansement sur sa fracture ouverte, je l’ai perdue.” 

 

Luidji: J’étais vraiment un Super Saiyan à ce moment là ! [rires]

 

 

Boscolo Exedra de Luidji. Disponible.

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    Sept ans après l’album “Pili-Pili sur un croissant au beurre”, Gaël Faye est de retour avec un nouvel opus: “Lundi Mechant”. Rappeur, chansonnier, grand orateur ou simple conteur, l’auteur de “Petit Pays” convoque pêle-mêle James Baldwin, le Wu-Tang Clan ou encore l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira dans ses pérégrinations littéraires.

    Gaël Faye par Victor Pattyn.

    Il y a quelque chose d’envoûtant dans les textes de Gaël Faye. Des rafales de vers qui perforent le corps et l’esprit, des images qui se succèdent à un rythme incessant comme si leur auteur souhaitait transformer ses poèmes en kaléidoscope. Il appelle cela la transe des mots. Un sentiment d’allégresse qui s’emparait déjà de lui – et de nous – en 2013 avec son premier album studio Pili-Pili sur un croissant au beurre. On retrouve cette frénésie sur son nouvel opus Lundi Méchant, disponible aujourd’hui, mais la transe semble cette fois plus… paisible. Au Burundi, son pays natal d’Afrique de l’Est, les noctambules s’emparent du lundi pour faire fi des conventions. Le “lundi méchant”, porte-étendard de la liberté, est justement le titre de ce disque, sorte de recueil de contes modernes autour duquel gravitent les esprits de James Baldwin, de l’activiste et chanteur Harry Belafonte, de l’Anglais Jacob Banks ou encore de l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira. L’auteur du best-seller Petit Pays a accepté de répondre aux questions de Numéro.

     

    Numéro: Mais comment avez-vous convaincu l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira de participer à un album de rap ?

    Gaël Faye: Lorsque j’ai rencontré Christiane Taubira, elle venait de démissionner. Nous étions assis l’un à côté de l’autre au cinéma, une pure coïncidence. Je travaillais sur l’album et je lui ai confié que j’aurais rêvé de mettre en musique un de ses textes. Elle m’a dit qu’elle allait réfléchir… Le lendemain, j’ai reçu dans ma boîte mail trois ou quatre poèmes, mais j’ai immédiatement été frappé par l’un d’entre eux: Seuls et vaincus. Elle ne m’a rien expliqué du contexte, pourtant, j’ai tout de suite compris qu’elle faisait référence aux attaques dont elle avait été victime lorsqu’elle défendait le projet de loi sur le mariage pour tous. Nous avons donc travaillés ensemble par correspondance, on aurait dit une chanteuse tant ses retours étaient ultra précis.

     

     

    Le clip Lundi Mechant a été publié sur Youtube mi-octobre. Je suis navré de vous l’apprendre mais de nombreux commentaires évoquent  la ressemblance physique et musicale avec Stromae. Est-ce que cela vous agace au plus au point ?

    Ma femme m’a prévenu. Je ne lis jamais les commentaires. Je n’ai pas été attristé car je connais très bien Paul [van Haver alias Stromae] et j’ai l’habitude que les gens qui ne me connaissent pas nous associent : nous avons une silhouette similaire et une sensibilité assez proche. Nous sommes fans de Brel et avons tous les deux des origines rwandaise. Deux grands métis à la voix monocorde qui mélangent guitare et sonorités électroniques…

     

     

     

    “Nous sommes phagocytés par la compétition. Et la dramaturgie est souvent la même: avant je n’étais rien, aujourd’hui je remplis des stades. Comme si le but ultime de l’artiste était d’atteindre le gigantisme.”

     

     

     

    On entend dans le morceau Zanzibar: “Les miroirs nous dévorent, les glaces nous effacent […] On ne ment pas au miroir.” Recommanderiez vous cet opus à un ami dépressif ?

    Oui, car, au contraire, c’est un album qui invite à l’émancipation. Après le succès de mon roman Petit pays, j’ai été pris dans une sorte de charivari magique qui me faisait voyager partout dans le monde. Mais j’ai fini par m’assécher à force de commenter l’ouvrage et de décliner mon identité. Comme si j’étais vide. Lorsque j’habitais au Rwanda, j’allais souvent à Zanzibar [Tanzanie]. Donc j’ai décidé d’y retourner pour “me recentrer” comme on dit. Malheureusement, j’avais, sans le savoir, emporté tout le bruit et l’agitation anxiogène qui ne me laissaient aucun répit à Paris. Sur mon premier album, j’écrivais les textes avant la musique. Sur ce nouveau projet, j’ai fait l’inverse.

    Les morceaux de votre nouvel album sont plus faciles à chanter pour le public que les précédents. Est-ce parce que vous avez pris trop de bides en concert en hurlant: “À vous !” à la foule, comme Patrick Bruel ?

    [Rires.] J’ai décidé d’alléger parce que j’en avais assez de voir les gens galérer au premier rang. J’ai longtemps fantasmé sur les groupes qui reprennent des titres en chœur avec le public. Le genre de communion que l’on retrouve souvent dans les concerts des artistes brésiliens. Mais il y a toujours eu trop de mots dans mes chansons… C’est plus fort que moi, j’ai besoin de textes fleuves, d’un amoncellement de mots qui imbibent ma gestuelle et finissent par créer un effet de transe. Dans une carrière, ou plutôt, dans notre cheminement, on a parfois envie d’être prolixe.

     

     

     

    “Tous ceux qui complimentent mon écriture se trompent car il ne voient que ce que j’arrive à faire. Souvent, j’écris des phrases en étant persuadé qu’elles sont catastrophiques.”

     

     

     

    Pourquoi préférez-vous le terme “cheminement” à celui de “carrière” ?

    Parce que je ne crois pas à la carrière. Un artiste ne choisit pas ce qu’il va faire. Lorsqu’il n’a rien à dire, il est préférable qu’il se taise. Le mot “carrière” me rappelle les étapes et les galons de mon ancienne profession dans les finances, à la City de Londres. Un artiste, lui, monte et descend sans arrêt, si tant est que l’ascension soit synonyme de popularité.

     

     

    Est-il encore possible aujourd’hui d’envisager “un cheminement artistique” sans viser la popularité?

    Nous sommes phagocytés par la compétition. Et la dramaturgie est souvent la même: avant je n’étais rien, aujourd’hui je remplis des stades. Comme si, en filigrane, le but ultime de l’artiste était d’atteindre le gigantisme. Pourtant, il est très difficile de prévoir la portée d’une chanson, cela est toujours resté un mystère pour moi. Il y a quelques années, je faisais des pronostics, mais les chansons que je ne voulais pas mettre sur l’album étaient celles que les gens plébiscitaient… Au fond, cela me rassure que dans ce monde de tableaux Excel, il y ait encore des endroits où l’on vit à l’heure du “on verra bien…”. Ne pas vendre ne m’angoisse pas. Ce qui me fait peur, c’est d’avoir, un jour, à me forcer à écrire, sans aucun enjeu émotionnel.

     

     

    Avez-vous refusé d’utiliser un nom de plume pour éviter un brainstorming interminable et sans issue ?

    J’ai toujours voulu tout assumer, jusqu’à mon nom de scène. Mais il fut un temps où j’avais un pseudonyme… que je ne vous révélerai pas car je ne l’assume pas du tout ! [Rires.]

     

     

    Quel est donc le principal adversaire de Gaël Faye ?

    Le doute. Il est le meilleur ami du créateur, mais peut parfois tuer des artistes… comme un contrat avec une maison de disques. Moi, j’aime créer sans être tranquille et trouver cet équilibre précaire entre un doute incommensurable et des fulgurances de mégalomanie. Tous ceux qui complimentent mon écriture se trompent car il ne voient que ce que j’arrive à faire. Souvent, j’écris des phrases en étant persuadé qu’elles sont catastrophiques. Mes poubelles littéraires et poétiques pèsent des tonnes.

    Gaël Faye par Victor Pattyn.

    Selon le rappeur Jay-Z, tous ses homologues sont des menteurs aguerris. Êtes-vous également un grand mythomane ?

    Créer c’est mentir. Nous créons pour échapper à notre médiocrité et nous détacher de la réalité. Car un artiste ne se sent pas grand-chose. Nous nous contentons de mettre la parole en branle pour transcender une émotion. Il m’est beaucoup plus facile de crier à ma femme que je l’aime lorsque mille bonshommes et une section de cuivres m’accompagnent. Mais après tout, quel artiste oserait se montrer moins bien que ce qu’il est ? En attaquant l’écriture de cet album, je ne parvenais pas à être pleinement sincère. J’ai donc préféré aller voir ailleurs et raconter des histoires. Seuls deux morceaux sont écrit à la première personne du singulier : C’est cool et Zanzibar. J’avais vraiment envie de me mettre en retrait par rapport à mes textes, ce qui est étrange puisque le rap a toujours été une musique de l’introspection…

     

     

    Pourquoi ne montez-vous pas sur scène accompagné de 25 gus qui glissent des “ouais”, “si si” ou “on est là” pendant vos morceaux comme certains rappeurs ?

    [Rires.] Aaaah, les “backeurs”… je n’ai jamais compris ce métier ! Quoi que… j’ai vu Busta Rhyme en concert accompagné de Spliff Star et, d’un coup, c’était un show ultra technique. Je pense que cela cache une profonde timidité. Le rappeur est incertain, et il appelle ses potes pour qu’ils le rejoignent sur scène. Quand on écrit, il faut mettre en jeu quelque chose de soi. C’est un art du risque et du frisson. Beaucoup de rappeurs se contentent de reproduire des schémas qui fonctionnent. Et il n’est pas donné à tout le monde d’avoir l’audace de se remettre en question d’un album à l’autre.

     

     

    Le pianiste Sofiane Pamart m’a d’ailleurs glissé que vous étiez l’un des rares rappeurs qui collabore avec des musiciens de formation. Pourquoi vos camarades les boudent-ils ?

    Pendant longtemps, les musiciens ont boudé le rap qu’ils jugeaient trop simpliste. Et je sais de quoi je parle, puisque bon nombre d’entre eux m’ont fermé la porte au nez. Ils méprisaient nos “wesh wesh” et nos boucles sonores. Le rap est la musique du mec qui n’a pas de moyens. Toujours est-il qu’un rappeur de 19 balais sera forcément impressionné par le type qui sort du Conservatoire et lui parle solfège. Lors d’une session d’enregistrement, à New York, je me suis retrouvé face à l’ancien pianiste de Michael Jackson. Le mec foutait des coups de pression. Mais je n’avais pas le droit de me démonter.

     

     

     

    “Pendant longtemps, j’ai ressenti un complexe de supériorité, je trouvais cela jouissif d’avoir trois à quatre degrés de compréhension dans mes textes, d’être un peu hermétique.”

     

     

     

    Un musicien dont la technique a nécessité des années de travail et de sacrifices ne peut-il pas ressentir une forme d’injustice lorsque le public ovationne le premier charlot venu ?

    Je comprends leur frustration. Des génies crèvent la dalle pendant que le type qui a découvert deux touches de piano dans sa chambre place un morceau dans une pub Apple, et devient millionnaire ! Mais malheureusement, le Conservatoire n’apprend pas à vendre sa musique, tandis que dans la rue, on sait vendre un produit [rires]. Et puis beaucoup de musiciens pensent la musique de façon mathématique, comme si leur cœur ne battait pas. C’est profondément chiant. Le rap par exemple, frappe par son authenticité. Mais comme disait Léo Ferré : “La lumière ne se fait que sur les tombes.

     

     

    Pensez-vous que la plupart des artistes ne se foulent pas trop ?

    Beaucoup d’artistes ne prennent pas le temps. Ils sont dans l’urgence et font croire qu’il sont satisfaits de leur travail. Il n’est pas si facile de se mettre en retrait pour ne plus subir la pression du public et de l’industrie musicale. Parfois, entre artistes, on fait semblant que tout va bien, perdus dans cette culture de la compétition et de la confiance en soi. Quant aux réseaux sociaux, ce sont des bouches grandes ouvertes qui attentent qu’on leur serve du contenu. Car on ne parle plus de clips et de chansons, mais bien de “contenus”. Un jour, certains diront enfin que cela ne les intéresse plus, tous ces saltimbanques, avec une chanson par jour dans leur besace.

     

     

    Il y a une question que je me pose depuis longtemps : que raturez-vous lorsque vous rédigez vos textes ?

    Je rature… les ratures ! Un jour, une journaliste a lancé à Jacques Brel : “Dans vos chansons, il y a des insuffisances, des petites faiblesses. Pourquoi les laissez-vous ?” Il a répondu : “C’est tout ce que j’ai été capable de faire.” J’ai, moi aussi, fini par accepter cela. Beaucoup de mes rimes m’agacent, mais je les garde car je ne trouve pas mieux. Dans le morceau Respire par exemple, je trouve le refrain beaucoup trop évident : “Tu as le souffle court, respire, quand rien n’est facile, respire.” C’est vraiment une phrase tarte à la crème ! J’y ai passé des semaines, mais certaines alternatives étaient trop poétiques par rapport au reste de la chanson… Il est très difficile de jongler entre les différents registres de langue. Pendant longtemps, j’ai ressenti un complexe de supériorité parce que je n’écoutais que des gens qui écrivaient très bien, donc je trouvais presque cela jouissif d’avoir trois à quatre degrés de compréhension dans mes textes, d’être un peu hermétique. Puis j’ai appris à écrire différemment. Car une chanson peut aussi être quelque chose de très simple. C’est une faute de considérer les paroles d’une chanson exclusivement dans leur version écrite. Le texte vit avec le corps et l’instant. C’est aussi pour cela que je déteste le studio qui fige une énergie factice. Je me souviens avoir chanté le titre Je pars à la Réunion sous une pluie battante, un moment de beauté sous les tropiques. Les chansons attendent leur moment.

     

     

    Lundi Mechant [Believe] de Gaël Faye, disponible.

     

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