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Luidji: “J’aime les critiques, si je ne laisse pas indifférent je veux savoir pourquoi”

Musique

Dans son nouvel EP “Boscolo Exedra”, sorti fin octobre, Luidji parle de femmes et d’amour d’une voix de velours. Selon ses fans, dont les commentaires affluent sur sa chaîne Youtube, “les instrus sont incroyables et la voix est douce”. Numéro a souhaité creuser en profondeur et a rencontré Luidji accompagné de Ryan Koffi, son fidèle beatmaker. Le tandem a répondu à toutes nos questions, plus ou moins dérangeantes, sans aucune langue de bois.

Luidji photographié par Fifou.

Luidji Alexis a besoin de subir pour écrire. C’est en tout cas ce que prétend Ryan Koffi, son fidèle beatmaker qui assure la plupart de ses productions instrumentales. Leur travail consiste à faire de la musique, pas à en vendre. Après le succès de l’album Tristesse Business: Saison 1 en 2019, le musicien est de retour avec sa suite directe, l’EP Boscolo Exedra, un disque “fait en sept jours”qui l’a propulsé illico chez les studios berlinois de Colors : au milieu d’un cube écarlate de circonstance, le rappeur y a interprété son morceau Le Rouge. Dans ce nouvel opus, pour lequel les textes sont sortis tout seul, Luidji évoque encore une relation tumultueuse, comme il le dit lui-même. Un processus radicalement différent de l’époque où le Parisien travaillait encore dans le domaine de la santé, griffonnant ses paroles dans son coin au milieu de la salle de garde aseptisée d’un hôpital. Rencontre avec l'artiste et son beatmaker Ryan Koffi.

 

 

Numéro: Quel impair ne dois-je pas commettre lors de cette discussion ? Il serait dommage que vous quittiez l’interview furieux et persuadé que je suis une bille…

Luidji: Je déteste les comparaisons. J’en ai assez de ressembler un jour à untel et le lendemain à un autre. Je refuse d’être “le nouveau quelqu’un” ou l’héritier de qui que ce soit. En fait, j’aimerais qu’on m’autorise à être moi-même. J’espère que ça changera avec le temps… Que voulez-vous, les gens ont besoin de cases dans lesquelles ranger les artistes.

 

 

Votre nouvel EP s’intitule Boscolo Exedra, du nom d’un hôtel cinq étoiles sur la Côte d’Azur. Vos séjours y sont-ils aussi brefs que vos relations amoureuses ?

Tout ce qui se passe au Boscolo reste au Boscolo. Dans cet EP, j’évoque évidemment une histoire d’amour qui a commencé là-bas. Et puis je n’avais pas envie de me casser la tête à trouver un titre pendant mille ans non plus…

 

 

En évoquant chacune de vos ex dans chacun de vos disques, ne craignez-vous pas de fournir des munitions à vos futures concubines en cas de grosse querelle ?

Je préfère éviter de penser au futur. Avec un peu de chance, je tomberai peut-être sur quelqu’un de très tolérant… J’ai pleinement conscience de ce que je raconte dans ce disque vous savez : je parle encore d’une histoire d’amour, je parle encore d’une meuf. Avec le temps, j’ai la sensation de me prendre moi-même au jeu que je critique à longueur de journée. C’est sûrement pour cela que j’évoque si souvent Instagram et la déshumanisation des romances dans mes chansons. On décortique des profils, on discute avec des gens que l’on ne connait même pas vraiment. C’est une base friable qui mène à des amours superficiels.

 

 

 

“Nous sommes beaucoup trop complexés. Les Français ont tellement peur de l’inédit qu’ils font tout le temps la même chose.”

 

 

 

Mon petit frère s’est lancé dans le rap mais il n’ose pas faire écouter ses morceaux à sa mère car il enchaîne les obscénités. Avez-vous déjà rencontré ce problème ?

On me demandait de rapper à Noël… Avec toute la famille qui applaudit :“Allez ! Le rappeur ! Allez ! Le rappeur !” C’était l’angoisse. [rires] Il m’est arrivé de choquer, mais je ne me suis jamais laissé démonter. Aujourd’hui, Marie Jeanne est la chanson préférée de ma mère alors qu’elle s’oppose fermement à la drogue et Gisèle est le morceau préféré de ses collègues alors que j’y chante : “Encore un soir où tu te doigtes.” Je suis cru, certes. Mais les darons et les daronnes m’écoutent. Il faut savoir disséminer les termes chocs intelligemment. Être cru pour être cru n’a aucun interêt.

 

 

Ce qui nous mène tranquillement au dossier “Foufoune Palace”… D’où sortez-vous donc ce nom de label si élégant ?

[Rires] Ça vient d’un ingénieur du son qui bossait avec moi à Boulogne. Un jour, il a répondu au téléphone en disant: “Foufoune Palace j’écoute !”. Ça m’avait marqué. J’ai décidé d’appeler un morceau comme ça puis d’en faire le nom de mon label.

Que vous inspirent les gens qui vous détestent et abreuvent votre chaîne Youtube de commentaires nauséabonds ?

Figurez-vous que ces commentaires négatifs m’intéressent de plus en plus. J’aime les critiques, si je ne laisse pas indifférent, je veux savoir pourquoi. Beaucoup considèrent que je suis un type misogyne qui manque de respect aux femmes, je sais pertinemment qu'ils le pensent. Et j’aimerais beaucoup m’asseoir autour d’une table pour discuter de ces problèmes avec eux. Tirer des généralités après avoir écouté un texte enregistré dans un contexte particulier, c’est affronter sa propre perception des choses. Mais j’ai très bien été éduqué par mes parents et je n’ai jamais eu de comportement déviant.

 

 

Les rappeurs Roméo Elvis et Moha la Squale sont actuellement dans la tourmente. Une affaire de harcèlement sexuel pour le premier, d’agressions pour le second. Les scandales qui ternissent le milieu du rap ont-ils changé votre façon d’écrire ?

[Frappe dans ses mains] I like that question ! En ce qui me concerne, cela n’a strictement rien changé. Au contraire, ces types m’ont poussé à travailler encore plus. La musique est censée être un exutoire, quand je compose, quand j’écris, j’y transfère toute ma frustration. Je ne connais pas personnellement ces deux artistes, je ne parlerai pas en leur nom.

 

 

 

“Dans ce milieu, il y a beaucoup d’ego. Ce qui vous semble anodin peut prendre des proportions insoupçonnées.” Luidji 

 

 

 

Quel est selon vous le principal ennemi du processus créatif ?

La peur… La peur du public, la peur du temps, la peur de ne pas être capable de porter un projet sur ses épaules. Moi, pour la surmonter, j’ai décidé de ne plus me poser de questions. Je me dis que l’album que je ferai demain est celui que j’aurais rêvé d’écouter quand j’étais petit. Nous ne pouvons pas créer de la musique selon les attentes du public. Surtout en France, où nous sommes beaucoup trop complexés. Les Français ont tellement peur de l’inédit qu’ils font tout le temps la même chose. Nous ne sommes ni noirs, ni blancs. Nous sommes gris. On se contorsionne comme des danseurs de smurf. 

[Ryan Koffi surgit de nulle part]

 

 

Ryan Koffi: Bonjour ! Navré du retard.

 

 

Ah ! Vous tombez bien ! Comment vous-êtes vous rencontrés tous les deux ? Sur Tinder ?

Ryan Koffi: [Rires] Non je lui ai demandé son adresse mail sur Snapchat. Je venais tout juste de découvrir son titre Marie Jeanne et j’ai tenté ma chance en lui envoyant quelques unes de mes productions instrumentales. Je ne m’imaginais pas travailler avec un autre artiste français que lui. Il m’a répondu quelque temps après et c’est comme cela que nous avons commencé à collaborer.

 

Luidji: En revanche, il n’avait pas le même pseudonyme à l’époque. Il s’appelait…

 

Ryan Koffi: Non ! Faut pas le dire gros !

 

Luidji: Il s’appelait Kay Be ! Et j’espère que vous allez bien le mentionner dans votre papier ! K-A-Y, plus loin,  B-E. [rires] Plus sérieusement, Ryan a signé la production du titre Palace Mafia, qui est complètement dingue. Dans 20 ans, j’écouterai encore ce morceau. Pour ne rien vous cacher, cette production était à l’origine celle du titre Veuve Clicquot. Je ne sais pas si nous avons fait le bon choix… Avec du recul, peut-être que nous aurions dû les intervertir.

 

 

Ce genre de choses arrive souvent ?

Luidji: Non, mais nous faisons parfois des erreurs. Au début, par exemple, la production du morceau Sirène n’était pas du tout à la bonne tonalité. Si vous aviez écouté la première version, je pense que cette interview n’aurait pas eu lieu [rires]

 

Ryan Koffi : C’était vraiment nul. [rires]

 

Luidji: Heureusement, elle a subi “le test du troisième jour” : vous revenez en studio trois jours après l’enregistrement, vous écoutez, et vous voyez si ça vous plaît encore.

Luidji photographié par Fifou.

Vous avez participé au programme Versus du magazine GQ dans lequel des rappeurs donnent leur avis sur leurs homologues. Mais rares sont ceux qui ont le cran de dire ce qu’il pensent vraiment. Je n’ai donc pas regardé le vôtre… J’étais persuadé que vous seriez un adepte de la langue de bois.

Luidji: Dans ce milieu, il y a beaucoup d’ego. Ce qui vous semble anodin peut prendre des proportions insoupçonnées. Vous égratignez légèrement un rappeur et le lendemain c’est : “Ooooooh le disrespect !” Donc moi non plus, je n’ai pas dit ce que je pensais. Mais pour ma défense, j’avais prévenu dès le début que je ne voulais pas le faire. Donc pendant l’enregistrement du programme, lorsque je n’aimais pas les rappeurs que l’on me présentait, j’ai dit que je “n’étais pas la cible”. Certains rappeurs ont craqué leur PEL pour sortir un son, je ne vais tout de même pas débarquer et dire que ç’est de la merde !

 

Ryan Koffi: Pourtant, parfois, c’est clairement de la merde…

 

 

L’objectivité n’a donc pas sa place en musique ?

Luidji: Il est très mal venu d’intellectualiser la musique, et même l’art de façon générale. Tout est question de sensation. Peut-être que je me trompe… En tout cas c’est pour ça que je ne suis pas à votre place de journaliste.

 

Ryan Koffi: Je retire ce que j’ai dit à l’instant. J’ai toujours eu un rapport à la musique très manichéen. Dans ma tête, il y avait des trucs bons et des trucs très mauvais. En fait, en grandissant, je me rend compte que ce n’est pas très intelligent et que je considérais que ce qui me touchait était forcément de la bonne musique.

 

 

Donc si je vous suis, nul ne peut crier sur les toits : “Michael Jackson c’est mieux qu’Angèle”.

Luidji: [Silence] Théoriquement non… Mais par contre il pourra dire qu’il préfère l’un à l’autre de très loin ! [rires] En tout cas merci, vos questions sont l’entraînement idéal avant les plateaux de télévision qui arrivent. Je sais très bien que je ne pourrai pas les esquiver ! Je vais me pointer avec mon petit bob et je suis sûr qu’ils seront encore plus méchants que vous.

 

 

Ryan, en tant que proche collaborateur de Luidji, quel est votre texte favori ?

Ryan Koffi: Système, qui figure sur l’album Tristesse Business: saison 1. Selon moi, c’est son texte le plus profond et le plus sincère. Luidji y est complètement transparent, comme un enfant. J’aime beaucoup la phrase : “Mes excuses comme un petit pansement sur sa fracture ouverte, je l’ai perdue.” 

 

Luidji: J’étais vraiment un Super Saiyan à ce moment là ! [rires]

 

 

Boscolo Exedra de Luidji. Disponible.