Numero

218


Commandez-le
Numéro

Les mille et un visages de Cindy Sherman exposés à Londres

Art

Pour cette riche rétrospective à la National Portrait Gallery à Londres, l’artiste américaine Cindy Sherman présente en 200 photographies iconiques tout le génie de sa pratique artistique. Portrait de cette artiste qui a redéfini les contours de la photographie avec une œuvre presqu’essentiellement constituée d’autoportraits, de son enfance, lorsqu’elle était addict aux émissions télé’, à aujourd’hui, où ses selfies délurés envahissent Instagram.

Cindy Sherman, “Untitled Film Still #21”, 1978, de la série “Untitled Film Stills” (1977-80). Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York

Tantôt appelée “L’artiste aux mille visages”, “La reine de la transformation”, “L’artiste-caméléon”…, la notoriété de Cindy Sherman lui vaut au moins autant de titres que ses transformations elles-mêmes. Enfant, dernière fille d’une lignée de cinq frères et sœurs au New Jersey, celle-ci peine à se faire une place. Dans un entretien au Guardian en 2011, elle confie : “Ce n’est pas qu’ils ne m’aimaient pas, mais je suis arrivée un peu trop tard et ils avaient déjà une famille. Quatre enfants et une famille, et moi qui arrivais comme une retardataire totale.” C’est sans doute pour cela que dès son plus jeune âge, 9 ans, Cindy Sherman s’amusait à se vêtir de différents costumes. Une activité ludique, pour elle ; une occupation, selon ses parents, leur permettant peut-être d'être plus tranquilles.

 

 

En quête de sa propre identité pendant ses jeunes années, Cindy Sherman a construit une œuvre où c’est toujours elle qu’on retrouve, mais toujours dans la peau d’un(e) autre.

 

 

En noir-et-blanc, en couleur, digitalisée, jeune, vieille, riche, pauvre, inquiète, confiante… l’identité de Cindy Sherman se déploie dans une collection d’avatars aussi nombreux que ceux qui composent la société. En quête de sa propre identité pendant ses jeunes années, Cindy Sherman a construit une œuvre où c’est toujours elle qu’on retrouve, mais toujours dans la peau d’un(e) autre. Au State University College de Buffalo, pas loin de New York, elle commence dans ses premières œuvres à se mettre en scène, incarnant tour à tour des carcicatures d’individus, définis selon sa vision du monde.

Cindy Sherman, “Untitled #92”, 1981, de la série “Rear Screen Projections” (1980-81). Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York

Baptisée elle-même “Child TV Addict”, Cindy Sherman emmagasine très tôt une riche culture visuelle, variant du cinéma aux jeux télévisés américains. En 1977, fraîchement sortie de l'université, elle emménage à New York et commence une de ses séries les plus célèbres, Untitled Film Stills. En noir-et-blanc, on voit l’artiste, âgée de 23 ans, qui imite les attitudes et les gestuelles des personnages féminins dans le genre du film noir hitchcockien, ou de la Nouvelle Vague française. Tels des photogrammes de films dont les scénarios nous seraient inconnus, un suspense indéniable se dégage de ces images, où une jeune femme semble être prise d’une culpabilité dont on ne connaîtrait pas le crime, ou poursuivie par un personnage que l’on devine inquiétant.

 

 

Tels des photogrammes de films dont les scénarios nous seraient inconnus, un suspense indéniable se dégage de ces images.

 

 

Cette première série, entre photographie et cinéma, anticipe une autre de ses œuvres : Rear Screen Projections (1980-81), cette fois en couleur. Par son titre, la série rend hommage au film d’Hitchcock, Rear Window [Fenêtre sur cour], sorti en 1954, l’année de sa naissance. Fascinée par la trame narrative de ce chef-d'œuvre du film noir, l'artiste crée ses œuvres comme des fenêtres par lesquelles on pourrait regarder le monde, où une image d’un film. Photographiée devant des fonds qui font apparaître la supercherie, Cindy Sherman se représente tour à tour baroudeuse, femme d’âge moyen, jeune fille captive ou femme fatale… L'artiste poursuit ainsi cette imitation de l’univers cinématographique qui a façonné son imagination lorsqu’elle était enfant.

Cindy Sherman, “Cover Girl (Vogue)”, 1976/2011, de la série “Cover Girls” (1976). Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York

L‘imagerie de la culture des masses traverse la production artistique de Cindy Sherman. Dans ce riche éventail de possibilités esthétiques que les médias de masse peuvent offrir, l’artiste s’est aussi intéressée à celles des magazines de mode. Dans Cover Girl, l’artiste prend pour modèle une couverture d’un Vogue États-Unis de 1976. Traitée dans la forme sacrée du triptyque, l’artiste reprend à gauche la couverture originale puis, au centre et à droite, rajoute son visage, imitant puis parodiant l’attitude du mannequin initial. Dans cette logique d’appropriation des sources qu’elle pastiche, Cindy Sherman se moque des apparences comme étant des constructions sociales. 

 

 

Dans cette logique d’appropriation des sources qu’elle pastiche, Cindy Sherman se moque des apparences comme étant des constructions sociales.

Cindy Sherman, Untitled #574, 2016, de la série “Flappers” (2016-18). Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York

Cindy Sherman, Untitled #466, 2008, de la série “Society Portraits” (2008). Courtesy of the artist and Metro Pictures, New York

Quarante ans après ses premières séries, l’artiste continue de s’intéresser aux mutations qui affectent son corps, son identité et la société. Dans ses dernières séries Society Portraits (2008) et Flappers (2016-18), Cindy Sherman se représente en femme d’âge avancé. Dans la série Flappers, l’artiste se travestit en ces femmes de l'Amérique des années 1920, telles qu’on les connaît dans les livres de Francis Scott Fitzgerald, ou dans les interprétations de l’actrice américaine Greta Garbo. Âgée aujourd’hui de 66 ans, l’artiste interroge sa propre condition de femme en train de vieillir en s’appropriant les aspects précieux de ces aristocrates en quête de jeunesse éternelle.

 

 

Âgée aujourd’hui de 66 ans, l’artiste interroge sa propre condition de femme en train de vieillir en s’appropriant les aspects précieux de ces aristocrates en quête de jeunesse éternelle.

 

 

Le travestissement est un art. Utilisant tout au long de sa carrière prothèses, perruques, maquillage, costumes, Cindy Sherman n’a eu de cesse de représenter la richesse, triste ou heureuse, des êtres qui constituent la vie au quotidien. Ne niant jamais une part d’humour et d’autodérision (constitutive de sa pratique), l’œuvre de Cindy Sherman part de la quête de soi pour questionner les statuts sociaux, et leurs représentations.

 

Rétrospective de Cindy Sherman, à la National Portrait Gallery, Londres, jusqu’au 15 septembre.

Sélection de visuels du compte Instagram de Cindy Sherman. @cindysherman

Lire aussi

    Les plus belles œuvres du Louvre interprétées par des parfumeurs

    À l’occasion de l’ouverture de sa boutique éphémère au sous-sol du Louvre, la parfumerie L’Officine Universelle Buly s’associe avec le musée parisien pour un projet inédit : la création de huit parfums inspirés par des œuvres de sa collection. Découvrez les coulisses de cette collaboration à travers cinq de ces parfums.  

    Cartes postales parfumées Buly x Le Louvre © Buly

    Que diriez-vous d’une visite olfactive au musée du Louvre ? Jusqu’au 6 janvier prochain, la parfumerie française L’Officine Universelle Buly propose une expérience inédite dans l’histoire de la parfumerie française. Huit parfumeurs ont été invités à s’inspirer d’une œuvre présente au Louvre pour créer un parfum. Chacun des “nez” a eu carte blanche pour choisir l’œuvre qu’il souhaitait parmi les sculptures antiques ou toiles de maître des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles… Ouverte dès aujourd’hui au sous-sol du musée, la boutique éphémère de L’Officine Universelle Buly présente ainsi les huit parfums nés de ce projet, déclinés sous différentes formes : en flacon (parfums de peau à l'eau de la gamme Eau Triple), bougies, alabastres (diffuseurs de parfum d'ambiance), feuilles de savon et cartes postales parfumées. Tour d’horizon de cinq des huit œuvres choisies par les parfumeurs.

    “Une odalisque”, dite “La grande odalisque”, Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1814 © 2017 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

    Une odalisque, dite La grande odalisque, Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1814

     

    Personnification de l’exotisme et de l’orientalisme en peinture occidentale, La grande odalisque représente la vision fantasmée et onirique au XIXe siècle des décors de l’Orient, tels que les harems de l’Empire ottoman. À la demande de Caroline Murat, sœur de Napoléon 1er, Ingres a peint cette célèbre toile en 1814 alors qu’il vivait encore à Rome. De cette femme nue et sensuelle, la perfumeuse Domitille Michalon-Berthier a voulu capturer dans son parfum la sensation de la chair et de l’épiderme. En résulte une senteur riche d'épices (poivre rose, cardamone et cumin) nous plongeant au cœur des marchés de l'Orient, où l'on discerne également l'odeur de l'encens comme l'écho évident du brûle-parfum présent sur le tableau.

     

    “La Victoire de Samothrace”, IIe siècle avant J.-C. © 2015 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Touchard Urtado Querrec

    La Victoire de Samothrace, II siècle avant J.-C.

     

    Située en haut des escaliers du département des Antiquités, la Victoire de Samothrace fait partie des œuvres les plus célèbres du Louvre. Découverte en 1863 par un diplomate français sur l’île de Samothrace, cette allégorie ailée du IIe siècle avant J.-C. témoigne d’une grande maîtrise du drapé sur le marbre, caractéristique de la sculpture héllénistique. Pour retranscrire son odeur, Aliénor Massenet a choisi de souligner les senteurs de sa région d’origine, au nord de la mer Egée entre la Grèce et la Turquie. La parfumeuse a donc composé un bouquet floral d’une grande légèreté, riche de jasmin, fleur d’oranger, rose et magnolia, qui nous transporte au cœur des paysages méditerranéens.

    “Saint Joseph charpentier”, Georges de la Tour, vers 1642 © 2014 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado

    Saint Joseph charpentier, Georges de la Tour, vers 1642

     

    Avec son parfum, Sidonie Lancesseur nous ramène dans l’intimité d’un intérieur éclairé à la lumière de la bougie : son intérêt s’est tourné vers Saint Joseph Charpentier, tableau réalisé autour de 1642 par l’un des maîtres peintres du clair obscur, Georges de la Tour. De cette œuvre construite autour de la dualité, la parfumeuse a voulu retranscrire la puissance des contrastes : entre jour et nuit, entre chaleur et fraîcheur, entre jeunesse et vieillesse. Riche de notes ambrées relevées par des notes épicées et fleuries, son parfum évoque la chaleur familière et boisée d'un feu de cheminée.

    “La Vénus de Milo”, vers 120 avant J.-C. © 2011 Musée du Louvre / Thierry Ollivier

    Bougie Buly x Le Louvre © Buly

    La Vénus de Milo, vers 120 avant J.-C.

     

    Œuvre emblématique de la collection du Louvre, et certainement la sculpture antique la plus connue au monde, la Vénus de Milo ne cesse d’inspirer les créateurs depuis sa découverte en 1820 dans les Cyclades. Un attrait sans doute lié à son érotisme manifeste ainsi que sa posture et ses plis remarquables appréciés grâce à sa conservation quasiment intacte, exception faite de ses deux bras. Inspiré par la sensualité de cette figure, le parfumeur Jean-Christophe Hérault a composé un dense bouquet floral et fruité pour créer une odeur sucrée et féminine.

     

    “La Nymphe au scorpion”, Lorenzo Bartolini, vers 1835-1845 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda

    La Nymphe au scorpion, Lorenzo Bartolini, vers 1835-1845 

     

    L’incursion au XIXe siècle continue avec une œuvre de Lorenzo Bartolini, sculpteur italien représentant du mouvement puriste. Réalisée entre 1835 et 1845, sa Nymphe au scorpion met en scène une jeune femme nue dont la vertu se trouve menacée par un scorpion, allégorie du désir masculin. Oscillant entre la sensualité pure du romantisme et de la rigueur néoclassique, cette statue a inspiré Annick Ménardo, qui a souhaité en extraire la plasticité de la peau. Dans sa création, on retrouve l'odeur fusante de la mandarine et du jasmin, contrastées par l'amande amère.

     

    Au-delà des cinq œuvres ci-dessus, trois autres ont été choisies par les parfumeurs : Le Verrou de Jean-Honoré Fragonard (1769), Conversation dans un parc de Thomas Gainsborough (vers 1746-1748) et La Baigneuse, de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1808). Un riche panel de parfums à découvrir dès aujourd’hui dans la boutique éphémère boutiques L'Officine Universelle Buly, installée dans la Pyramide du Louvre jusqu'au 6 janvier 2020.

    “La Baigneuse”, dite “Baigneuse de Valpinçon”, Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1808 © 2015 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Philippe Fuzeau

    Feuilles de savon parfumées Buly x Le Louvre © Buly

  • 14
    Art

    Sex dolls ou bébés poupées... quand l'homme s'enflamme pour des objets

  • 26
    Art

    La décadence s’invite à la Fondation Prada

loading loading