21 mai 2026

Isabelle Huppert, star de Cannes : “Peut-être que je suis plus impactée par mes rôles que je ne me l’avoue”

Elle est l’une des meilleures actrices au monde et la comédienne la plus présente en sélection officielle depuis les débuts du Festival de Cannes. À l’occasion de la sélection, en compétition, de son nouveau film, l’ambitieux Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, on a rencontré l’icône du cinéma et de la mode sur la Croisette.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.

  • L’interview d’Isabelle Huppert, star du film Histoires parallèles

    Numéro : Qu’est-ce qui vous a attirée dans le long-métrage Histoires parallèles ?

    Isabelle Huppert : Ce qui m’a attirée, c’est Asghar Farhadi, un grand metteur en scène auquel on doit des films magnifiques. Puis son scénario, qui m’a intriguée et m’a donné envie de le rejoindre. Je me suis dit que j’allais découvrir au fur et à mesure, pendant le tournage, ce qui se passait et que je finirais par comprendre ce que j’étais en train de jouer. Et c’est ce qui est arrivé. Le long-métrage est limpide, alors même qu’il s’appuie sur une structure plutôt
    complexe. Par ailleurs, il est tiré de l’un des épisodes du Décalogue de Krzysztof Kieślowski (Brève histoire d’amour).

    Votre personnage, une écrivaine en panne d’inspiration, espionne ses voisins à l’aide d’un télescope pour nourrir un livre. Vous qui avez l’habitude, en tant qu’actrice, que l’on vous regarde, comment avez-vous abordé cet aspect voyeuriste ?

    C’est l’un des aspects passionnants du film, je suis “regardante” et pas seulement regardée. Je me tiens un peu dans la posture du metteur en scène. C’est un long-métrage sur ceux qui regardent ou qui sont regardés. Un film sur le cinéma, tout simplement. Mais cet aspect n’est qu’une partie du rôle. Il m’arrive beaucoup de choses dans Histoires parallèles. J’écris, je mange dans une boîte de conserve, je me blesse et j’ai beaucoup d’échanges avec Adam Bessa, qui est mon partenaire principal…

    Peut-être que je suis plus impactée par mes rôles que je ne me l’avoue.” Isabelle Huppert

    Vous jouez un personnage d’écrivaine fantasque et assez barré. À quel point est-ce jouissif pour une actrice ?

    Le ton du film est assez surprenant. Mon personnage est un peu mélancolique. Mais cette mélancolie est souvent contredite par quelque chose d’assez drôle et inattendu, d’un peu burlesque ou brutal. Au début, elle est observatrice, et, quand on observe des gens à travers un télescope de l’autre côté de la rue, on passe vite du côté du suspense et de l’espionnage. On pense alors à Fenêtre sur cour dont s’inspirait déjà Brève histoire d’amour de Kieslowski.

    Le film nous interroge sur la circulation entre le réel et l’imaginaire. La fiction se nourrit du réel, mais elle a elle-même un impact sur la réalité et sur les actions des personnages. Est-ce que, de la même manière, vos rôles vous contaminent ?

    Pas vraiment. Je peux être contaminée par d’autres choses, à mon corps défendant d’ailleurs et sans forcément le savoir. Mais je dirais que soit c’est complètement étanche, soit ça ne l’est pas du tout, selon les films. Cependant, peut-être que je suis plus impactée par mes rôles que je ne me l’avoue.

    Asghar Farhadi travaille comme un peintre.” Isabelle Huppert

    Comment était-ce d’être dirigée par Asghar Farhadi, en anglais et dans sa langue natale ? Et à quel point est-ce intéressant, dans votre métier, d’approcher d’autres langues et cultures ? On vous a notamment vue chez Paul Verhoeven…

    Ce sont des metteurs en scène qui sont évidemment définis par là d’où ils viennent, par leur culture. Paul Verhoeven, qui est néerlandais, a passé une grande partie de sa vie aux États-Unis. Chacun possède sa langue. Mais la langue de cinéma est intrinsèque, c’est avec celle-là que nous communiquons finalement, au-delà du fait que l’un d’eux soit iranien et l’autre américain d’origine néerlandaise.

    Asghar Farhadi propose dans le film une vision de Paris à la fois très réaliste, dans certaines scènes, et dans d’autres, plus poétique…

    Il nous offre en effet une vision de Paris très personnelle. Plusieurs fois, je me suis dit qu’il agissait comme un orfèvre, et dans ce cas précis, on peut dire que son esthétique est d’une grande délicatesse. C’est quelqu’un d’extrêmement méticuleux, qui s’occupe de tout, des costumes, des accessoires, de la couleur d’un bracelet… Tout d’un coup, il vient déplacer une mèche de cheveux pendant une scène. Il travaille comme un peintre. Et c’était très beau et agréable d’être enveloppé par ça sur le tournage.

    Quand il s’agit de jouer, tout vient de moi, de ce que j’invente à partir de moi.” Isabelle Huppert

    Dans tous vos films, on dirait que vous êtes et que vous ne jouez pas. Tout est infiniment naturel. Mais je me suis demandé, en regardant le film, si, comme l’héroïne que vous incarnez, vous aviez déjà observé minutieusement où espionner quelqu’un pour nourrir un rôle ?

    D’abord, vous ne pouvez pas me faire de meilleur compliment parce que je pense que c’est ce vers quoi il faut tendre. Parfois, on sent que les gens jouent et on y croit moins. Car ils ne sont pas dans leur vérité. Sinon, non, je ne me suis jamais inspirée de quelqu’un de précis pour un rôle, même pour La Femme la plus riche du monde. Et pourtant je suis très observatrice. J’adore regarder. Je suis une bonne spectatrice. Ma vie est vraiment faite de ça. Mais quand il s’agit de jouer, tout vient de moi, de ce que j’invente à partir de moi. Mais en même temps, je suis actrice. Et cela veut dire faire des mimiques et tout un tas de choses que je sais faire, car c’est mon métier. Ce n’est pas non plus si extraordinaire (rires) Si j’étais cuisinière, je saurais comment faire cuire un rôti. C’est la même chose. En même temps, je suis une très mauvaise cuisinière…

    Une très belle scène d’Histoires parallèles vous oppose à Catherine Deneuve, qui joue votre éditrice…

    Oui, c’était très drôle et naturel de la retrouver alors qu’on s’envoyait des horreurs à la figure dans cette séquence. Enfin surtout elle ! C’était un vrai plaisir de la retrouver après 8 femmes. Je l’aime comme actrice et comme personne. J’adorerais retourner avec elle.

    Il paraît que c’est la 30e fois que je viens à Cannes et la 22e fois que je viens en sélection officielle.” Isabelle Huppert

    Ce film est en compétition sur la Croisette. Vous êtes une grande habituée du Festival de Cannes

    Oui, il paraît que c’est la 30e fois que je viens à Cannes et la 22e fois que je viens en sélection officielle. Je viens depuis le merveilleux film Aloïse (1975) deLiliane de Kermadec, dans lequel je partageais l’affiche avec Delphine Seyrig. Aloïse était une peintre schizophrène, une grande figure du mouvement de l’art brut. J’aborde toujours le festival avec beaucoup d’excitation et quand même un peu d’inquiétude durant le temps où on y est. Il y a des moments merveilleux et puis des moments où on a envie de se cacher parce qu’il y a toujours cette surexposition, cette intensité et une pression parfois lourde à supporter. Mais ce sont les inconvénients des avantages. Car on est tout de même très heureux qu’il y ait du monde. Imaginez s’il n’y avait personne, pas de photographes, on serait déçu !

    Quels sont vos meilleurs souvenirs de Cannes ?

    Ce sont mes prix d’interprétation ! l’un pour Violette Nozière en 1978 et l’autre pour La Pianiste en 2001. Le premier est arrivé très tôt dans ma vie d’actrice, ce qui était assez extraordinaire. Je ne sais pas si je me rendais compte de ce que ça représentait. Je garde aussi un beau souvenir de Manoel de Oliveira qui m’a fait danser le soir de la projection de La Pianiste.

    La bande-annonce du film Histoires parallèles (2026).

    Le glamour et la résistance ne s’opposent pas à Cannes. Ils se complètent.” Isabelle Huppert

    Cette année, vous êtes aussi la marraine du Trophée Chopard, à Cannes, un prix qui est remis à Odessa A’zion et Connor Swindells Parmi les acteurs émergents, lesquels vous ont tapé dans l’œil ?

    Il y en a beaucoup ! Odessa est formidable dans Marty Supreme. Elle a beaucoup de talent. J’ai d’ailleurs récemment découvert qu’elle est la petite-fille du réalisateur Percy Adlon auquel on doit le film Bagdad Café. Aussi, j’aime beaucoup India Hair qui joue ma nièce dans Histoires parallèles. Nous allons d’ailleurs bientôt nous retrouver dans un film que nous allons tourner dans quelques mois. Je l’avais découverte au théâtre dans Un mois à la campagne, et elle était déjà brillante. Il y a aussi Suzanne de Baecque, qui va nous rejoindre sur ce film.

    Pendant la cérémonie d’ouverture, Jane Fonda a dit que le cinéma est un acte de résistance. Mais pour certains, le Festival de Cannes est un événement glamour avec des côtés superficiels. À quel point, selon vous, ce rassemblement autour du cinéma est important ?

    L’un n’empêche pas l’autre : le glamour et la résistance ne s’opposent pas à Cannes. Ils se complètent. On sait, depuis longtemps, que le cinéma est distrayant, entertaining au sens anglo-saxon du mot – il est là pour nous faire sortir de nous même, nous faire voyager et – en même temps – il est plus que ça. Il nous raconte le monde, nous donne de l’espoir et entretient notre capacité à la révolte. Tout comme la littérature ou toute autre forme d’expression. Mais le cinéma reste particulièrement rassembleur et attractif, donc essentiel. On l’éprouve quand on est à Cannes. Les films sont de petites fenêtres sur le monde.

    Le cinéma nous raconte le monde, nous donne de l’espoir et entretient notre capacité à la révolte.” Isabelle Huppert

    Récemment, dans une interview, vous disiez que quand vous allez au cinéma, si quelqu’un parlait, vous criez “Chut !”…

    Bien sûr. C’est très désagréable d’entendre quelqu’un parler pendant un film, tout comme l’ingérence d’autres écrans, ceux des téléphones, qui entrent en compétition avec le grand. Quentin Tarantino dans son cinéma à Los Angeles a instauré des règles très strictes que personne n’ose enfreindre. Et il a raison. Il faut vraiment lutter contre ça…

    Pensez-vous que le cinéma est menacé (notamment par les plateformes) au point qu’un jour, les gens n’iront plus dans les salles obscures…

    J’espère que non. Avec ma famille, nous avons deux salles de cinéma à Paris, l’École Cinéma Club et le Christine Cinéma Club, des cinémas de répertoire – diffusant des films anciens -, qui sont programmées et dirigées par mon fils, Lorenzo Chammah, et son père, Ronald Chammah. Et la fréquentation est bonne, ce qui est réconfortant, notamment parce que mon fils a créé des événements (des ciné-clubs, des présentations…). Et rien ne vaut une projection d’un film de Raoul Walsh sur grand écran !

    Histoires parallèles (2026) d’Asghar Farhadi, actuellement au cinéma. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2026.