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Qui est Tess Barthélemy, l’actrice qui crève l’écran dans Mémoire de fille ?
La talentueuse actrice Tess Barthélemy est très juste et émouvante dans le film Mémoire de fille, réalisé par sa mère, Judith Godrèche et adapté du livre culte et essentiel du même nom signé Annie Ernaux. Rencontre avec cette étoile montante du cinéma hexagonal au Festival de Cannes 2026, lors duquel le long-métrage était présenté dans la section Un Certain Regard.
propos recueillis par Violaine Schütz.

L’interview de Tess Barthélémy sur le film Mémoire de fille
Numéro : Je crois que vous avez une grande admiration pour Annie Ernaux. Que représente pour vous le fait de jouer dans l’adaptation de son livre Mémoire de fille ?
Tess Barthélemy : Pour moi, Mémoire de fille est un livre essentiel à lire lorsqu’on est une jeune femme. Annie Ernaux y décrit des ressentis d’une manière profondément universelle. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la façon dont les souvenirs surgissent de manière fragmentée. Mais elle se rappelle extrêmement bien d’une scène en particulier. Au-delà du traumatisme du viol qu’elle subit, le livre parle aussi du groupe. Lorsqu’on est adolescent, on a envie de faire partie du groupe sauf que c’est quelque chose de compliqué. Annie, dans le livre, se fait harceler. Et on a l’impression qu’il n’y a personne pour la protéger. On ressent une solitude absolue. Et je crois que cela résonne avec de nombreuses d’adolescentes, cette impression d’être parfois seule contre tous. Dans le film, le personnage de Claudine a d’ailleurs été créé pour introduire une forme de solidarité féminine.
Quand votre mère, Judith Godrèche, vous a proposé de jouer le rôle d’Annie dans Mémoire de fille, avez-vous accepté immédiatement ?
Être la fille de ma mère ouvre forcément certaines portes qui sont beaucoup plus difficiles à pousser quand on ne vient pas de ce milieu. Mais même si ma mère a pensé à moi pendant l’écriture du scénario, il y avait ensuite toute une chaîne de décisions : les producteurs, les distributeurs… Sur un rôle principal, on ne peut pas imposer quelqu’un sans passer par un vrai processus. J’ai donc participé au casting et tourné des essais, qui ont ensuite été montrés à Annie Ernaux (sans qu’elle sache que j’étais la fille de Judith Godrèche). Au-delà de ça, ce personnage représentait énormément pour moi. C’était un rôle dont je rêvais, pour ce qu’il raconte, et pour ce qu’il porte politiquement aussi. J’avais profondément envie de l’incarner.

“Ce livre raconte une expérience très intime d’Annie Ernaux, une histoire qu’elle a mise énormément de temps à écrire.” Tess Barthélemy
Dans le livre d’Annie Ernaux, il y a un dialogue très fort entre la jeune fille de l’été 1958 et la femme qu’elle est devenue. Avez-vous eu, vous aussi, ce type de dialogue avec votre mère pendant le tournage ?
Ma mère ne raconte pas sa propre histoire dans ce film : c’est la vie d’Annie Ernaux. Donc il n’y avait pas forcément ce dialogue-là entre nous. Ce n’est ni son existence, ni la mienne. En revanche, il y avait peut-être un échange plus large, en tant que femmes, autour de ce que ressent ce personnage face à ce qui lui arrive. Ce qui est intéressant chez elle, c’est qu’elle n’a quasiment aucun recul sur ce qu’elle vit. Elle est complètement prise à l’intérieur de ce système patriarcal, sans encore pouvoir nommer ce qu’elle subit.
Comment avez-vous préparé ce rôle ?
Le véritable défi, c’était de rester fidèle à l’ouvrage. Ce livre raconte une expérience très intime d’Annie Ernaux, une histoire qu’elle a mise énormément de temps à écrire. Elle n’arrivait pas à l’écrire. J’ai donc lu et relu le livre. Ensuite, tout l’enjeu était de rester fidèle au personnage tout en y apportant quelque chose de personnel : ma sensibilité, mon regard plus contemporain peut-être, ma manière d’imaginer une jeune fille de dix-sept ans et demi aujourd’hui.

“Nous espérons que ce film s’inscrit dans la lignée de ceux qui ne veulent pas sexualiser les scènes de violences sexuelles ni de violences tout court.” Tess Barthélemy
Le film évite toute forme d’érotisation grâce à une mise en scène très immersive et pudique. Vous avez travaillé avec une coordinatrice d’intimité, Paloma Garcia Martens. Comment cela s’est-il passé concrètement ?
Nous espérons que ce film s’inscrit dans la lignée de ceux qui ne veulent pas sexualiser les scènes de violences sexuelles ni de violences tout court. Tout est filmé du point de vue d’Annie. Il n’y a rien de voyeuriste : on ne “voit” pas la scène de viol autrement que par son regard. Le travail avec la coordinatrice d’intimité a été essentiel. Avec Paloma et le chef opérateur, nous avons répété en amont pour trouver les bons placements, la bonne manière de suggérer ce qui est en train de se passer sans le montrer frontalement. Tout était extrêmement précis. Le fait d’avoir ce cadre-là permet aussi de travailler dans une vraie sécurité émotionnelle et physique, ce qui n’a pas toujours été le cas dans le cinéma.
Le film rappelle l’importance des mots, notamment à travers une lecture d’un poème de Rimbaud. Pensez-vous que les mots peuvent sauver ?
Je ne sais pas s’ils sauvent, mais ils changent les choses. Oser dire certains mots et réussir à nommer ce qu’on a vécu, c’est déjà immense. Ce qui est très frappant dans le livre d’Annie Ernaux, c’est qu’elle n’y écrit jamais explicitement le mot “viol.” Ce n’est que bien plus tard, lors d’un entretien, qu’elle pose enfin ce mot sur son expérience. Cela montre à quel point il peut être difficile de reconnaître ce qu’on a subi, parfois même pendant des décennies. Je trouve que c’est vraiment le cas de plein de femmes. Alors oui, peut-être que mettre des mots sur les choses permet de sauver quelque chose.

“Oser dire certains mots et réussir à nommer ce qu’on a vécu, c’est déjà immense.” Tess Barthélemy
Cannes est parfois perçu comme un univers très superficiel, fait de glamour et de paillettes. Pourtant, des films profondément politiques y trouvent aussi leur place. Que représente pour vous la présence de ce film au Festival de Cannes ?
Je trouve déjà très important que des films écrits et réalisés par des femmes soient montrés dans un festival comme Cannes. Même s’il ne s’agit pas d’œuvres engagées. Le fait d’être ici avec Annie Ernaux est aussi extrêmement émouvant. Ce film possède un message très fort, profondément politique, en plus d’être porté par deux féministes : Judith Godrèche etAnnie Ernaux. Cannes offre une visibilité immense, et c’est essentiel pour un film comme celui-ci. Bien sûr, être ici est un honneur, mais surtout, j’espère que cette œuvre pourra être vue partout, parce que son propos est universel.
Au-delà de son regard féministe, le film porte aussi une dimension très politique, notamment autour de l’extraction compliquée de ses origines sociales et du sentiment de légitimité. Même si vous venez d’un milieu très différent de celui d’Annie, est-ce que cette difficulté à trouver sa place vous a parlé ?
C’est certain que je n’ai pas du tout grandi dans les mêmes conditions sociales qu’Annie Ernaux. Et nous n’avons pas la même vie. Mais ce qui m’a profondément touchée chez ce personnage, c’est cette jeune fille qui rêve sa vie en grand, qui passe son temps à lire dans sa chambre et à imaginer autre chose pour elle-même. Ça, je pense que c’est quelque chose de très universel. Je crois que beaucoup de jeunes ressentent ce paradoxe : vouloir être unique, différent, tout en cherchant à être accepté par le groupe et aimé par les autres gens de notre âge. C’est quelque chose que le livre raconte très bien.

“ Je crois que beaucoup de jeunes ressentent ce paradoxe : vouloir être différent, tout en cherchant à être accepté et aimé par les autres.” Tess Barthélemy
Le film se déroule en 1958, mais il ne donne jamais vraiment l’impression d’être un simple film d’époque. La confusion entre amour, désir et domination reste très contemporaine. En tant que jeune femme de votre génération, avez-vous le sentiment que les choses ont cependant changé ?
Je pense que ce qui a changé, c’est peut-être la conscience qu’on a de ces sujets. Quand Annie vit ce qu’elle raconte, elle ne sait même pas encore nommer ce qu’elle est en train de traverser. Aujourd’hui, les femmes et les hommes sont sans doute davantage informés et sensibilisés. Mais on voit bien qu’il reste encore énormément de progrès à faire. Des affaires récentes comme celle de Gisèle Pelicot montrent que ces violences existent toujours. Je ne dirais pas qu’il y a eu une révolution totale, mais il y a malgré tout une évolution importante dans la manière dont on regarde et dont on parle de ces questions.
Et pour cela, nous devons en partie remercier votre maman…
Mémoire de fille de Judith Godrèche, au cinéma le 30 septembre 2026. Il a été présenté au Festival de Cannes 2026 dans la section Un Certain Regard.