16 mai 2026

Cannes 2026 : rencontre avec Pierre Niney, acteur star à l’affiche du film Histoires parallèles

Après nous avoir impressionnés dans Le Comte de Monte-Cristo et Gourou, l’acteur-star Pierre Niney épate une nouvelle fois en incarnant deux rôles – dont un personnage de fiction toxique créé par une écrivaine – dans Histoires parallèles du réalisateur iranien Asghar Farhadi. Un film présenté en compétition au Festival de Cannes 2026 (et projeté au cinéma depuis le 14 mai 2026) dans lequel il donne la réplique à Isabelle Huppert et Virginie Efira. Rencontre.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.

  • L’interview de Pierre Niney, star du film Histoires parallèles

    Numéro : Le scénario Histoires parallèles est très riche. Qu’est-ce qui vous a le plus touché : Le côté politique avec la présence d’un jeune migrant rêvant d’être écrivain ? La réflexion sur le voyeurisme ? La mise en avant du pouvoir de la fiction sur le réel ?

    Pierre Niney : Toutes les thématiques du projet étaient assez passionnantes. Après, je ne vous cache pas que quand Asghar Farhadi vous appelle pour vous proposer un film, ça donne très envie. C’est un très, très grand cinéaste. Il n’y en a pas tant que ça, en réalité. Aussi, il est multi récompensé et ce, dans le monde entier. Mais surtout, il possède une vision très forte en tant que metteur en scène. Je trouvais également passionnant la façon dont le film met en avant le fait que raconter des histoires peut être salvateur et magnifique et que cela nous aide à grandir et à évoluer. Mais on voit aussi qu’en même temps, les histoires sont le poison de l’humanité. Elles sont capables de nous déboussoler et de nous pousser à faire les pires les choses ainsi qu’à devenir toxique.

    Vous jouez deux personnages, Christophe et Théo, deux bruiteurs de documentaires animaliers dont l’un est une création de fiction (il est imaginé par une écrivaine campée par Isabelle Huppert). Comment avez-vous relevé ce défi ?

    C’était aussi l’intérêt de la proposition d’Asghar. Vincent (Cassel), Virginie (Efira et moi) devions jouer ces personnages qui existent dans l’imaginaire de cette écrivaine (en panne d’inspiration, ndlr), qui espionne ses voisins, jouée par Isabelle Huppert. Cette dernière projette des choses sur ses voisins (d’en face en les observant depuis sa fenêtre et cela nourrit son livre, ndlr). Ensuite, dans une autre partie du film, nous incarnons les personnages réels. Ce gap-là était passionnant. Jouer deux personnages dans un long-métrage est toujours un défi intéressant, surtout quand c’est filmé avec une telle finesse et une telle ambiguïté. J’incarne un personnage sombre, presque dépressif, avec une énergie assez noire. Et de l’autre côté, un personnage plus moderne et plus frais, en apparence, qui va pourtant commettre quelque chose d’irréparable.

    Quand Asghar Farhadi vous appelle pour vous proposer un film, ça donne très envie.” Pierre Niney

    Durant le tournage, des voisines qui se trouvaient dans l’appartement en face de là où vous filmiez vous ont repéré et ont commencé à coller des mots doux aux fenêtres vous étant destinés… Alors que le film évoque le voyeurisme, c’était assez amusant…

    Oui, en effet, c’était pendant qu’on tournait exactement les séquences qui parlent du voisinage et du voyeurisme (rires). Nous avions des voisines d’en face proactives qui ont compris que c’était un gros tournage qui se jouait en face car il y avait beaucoup de matériel. Et elles se sont mises à nous transmettre des petits mots sur les vitres. Mais c’était très sympa, pas du tout glauque. Donc finalement, je suis allé les voir à la fin du tournage pour les remercier parce qu’elles faisaient des photomontages très drôles.

    Après le film Gourou, dans lequel vous jouiez le rôle principal, aviez-vous envie de vous décentrer avec ce film choral contenant de nombreux personnages ?

    Je vous mentirais en vous disant que c’était stratégique. Ça tombait bien. À ce moment-là, Asghar, qui avait vu quelques films à moi, m’a appelé et m’a projeté dans ce rôle. C’était une chance que je n’ai pas hésité à accepter. Ça aurait été un autre film de lui, sans ce côté fragmenté, je l’aurais fait aussi parce qu’on rêve de tourner avec un cinéaste comme lui, d’avoir cette expérience, de voir comment il travaille et il travaille ce matériau de vérité et aussi d’ambiguïté. Et j’étais très heureux que ce projet m’amène finalement ailleurs.

    La bande-annonce du film Histoires parallèles (2026).

    Jouer un homme de l’ombre

    Vous êtes l’un des acteurs stars du cinéma français. Mais dans ce film, vous jouez un homme de l’ombre, un bruiteur. Était-ce une manière de rendre hommage aux petites mains du septième art ?

    J’aimerais prendre tout le crédit et vous dire “bien sûr”, mais la réalité, c’est que c’était dû au scénario d’Asghar. Il faut rendre hommage au fait qu’il s’intéresse à ce métier-là, qui est un travail que je trouve passionnant et très poétique. Il y a longtemps, je rêvais de faire un film sur les bruiteurs de père en fils se transmettant une sorte d’artisannat de leur profession. Ce sont des gens qui ont des camions remplis de trucs archi farfelus. J’avais en tête une scène de contrôle de police d’un camion de bruiteur parce qu’il y a des choses tellement improbables dans leurs véhicules. Ils créent des sons avec des sacs plastiques, des salades, de la terre et des objets complètement fous. Et au final, on reconnaît les bruits, ce qui est toujours surprenant et magique. Dans le film, je crée, par exemple, le bruit de battements d’ailes d’oiseaux en frottant des feuilles.

    Avez-vous appris les pratiques des bruiteurs de cinéma pour les besoins du film ?

    Oui, on a passé du temps, avec Virginie, avec une bruiteuse pour essayer de comprendre comment marchait ce métier et quelles sont les postures crédibles pour bruiter quelque chose. Et c’était super intéressant.

    Interpréter plusieurs couches d’ambiguïté

    Asghar Farhadi vous a dirigé dans une autre langue que la vôtre. Est-ce que ça changeait quelque chose pour voir ?

    Il avait aussi une traductrice, donc il parlait parfois dans sa langue maternelle, et parfois en anglais. Ça ne changeait pas grand-chose pour moi, car je parle plutôt bien anglais. Il n’y avait donc pas vraiment de filtre. On pouvait se parler en direct de beaucoup de choses. Après, c’est sûr qu’on cherche toujours à vérifier qu’on a bien compris ce qu’il désirait, si on entendait bien la même chose à travers tel ou tel mot et qu’on était bien d’accord sur l’intention, Car Asghar vient chercher des intentions très contradictoires dans les personnages. Parfois, on joue deux, trois, quatre, cinq intentions différentes et le fait de dire “Je t’aime” ou “merci” à quelqu’un ne veut pas tout à fait dire “Je t’aime” et “merci”. Il y avait souvent plusieurs couches d’ambiguïté à jouer, ce qui est génial. Et puis, on vient tous les deux du théâtre avec Asghar et c’est quelque chose qui nous a rapprochés.

    Est-ce que la vision de Paris proposée par Asghar Farhadi dans le film vous a aidé à re-poétiser cette ville que vous avez quitté pour une ferme près de Rambouillet…

    C’est vrai que je ne vis plus à Paris, mais j’y suis quand même beaucoup pour le travail, et parce que je produis maintenant, ce qui m’amène à devoir être dans la capitale. Mais j’ai toujours aimé cette ville, dans laquelle j’ai eu la chance de grandir. Cependant, je ne trouve pas la vision de Paris montrée par Asghar trop romantisée. En fait, dans la partie fictionnelle, il y a un traitement d’images particulier, mais dans la partie réelle du film, notamment dans la scène d’ouverture qui montre Adam Bessa dans le métro en train de rattraper une pick-pocket, on est ancré dans une réalité. Et ça nous aide à rentrer dans le long-métrage avant de découvrir le côté plus un peu tortueux de la fiction qui vient se mélanger à cette histoire. Dans Histoires parallèles, Il y a le Paris que l’on voit dans les yeux de cette écrivaine jouée par Isabelle Huppert, qui va faire face à Catherine Deneuve, dans la peau de son éditrice, à un moment donné, qui va lui expliquer : “Les gens sont plus comme ça, la réalité n’est plus comme ça.” Peut-être qu’elle fantasme quelque chose d’un peu suranné, de décalé, parce que c’est une artiste et que souvent, les artistes ont une vision particulière. On lui reproche son enfermement dans son appartement, et ça joue sur sa vision de Paris. Et le personnage interprété par Adam Bessa va venir, justement, réinsuffler de la réalité et de la modernité dans sa vie.

    Tout de suite, on a trouvé une connexion avec Virginie (Efira).” Pierre Niney

    Vous retrouvez Virginie Efira sur ce film, des années après 20 ans d’écart. Est-ce que le fait d’avoir déjà collaboré auparavant vous a aidé pour ce nouveau projet ?

    Tout à fait. Déjà, sur 20 ans d’écart, on avait besoin d’une connexion grande et aussi physique. Je me rappelle avoir passé un casting lors duquel ils voyaient énormément de jeunes hommes. La pression était grande, car il y avait la possibilité de jouer dans un film important qui allait sans doute (même si on ne peut jamais le savoir à l’avance) avoir une vraie audience. J’étais assez nerveux et en même temps, tout de suite, on a trouvé une connexion avec Virginie qui était là à mon deuxième tour de casting. Il fallait que je la prenne dans mes bras, et qu’on s’embrasse. Et très vite, on a trouvé un terrain d’entente. On aime beaucoup ce film avec Virginie, car c’est un divertissement, mais il y a quand même une vraie exigence formelle dans les couleurs, les lumières, la DA… Même l’écriture est vraiment chouette à plein d’endroits. Donc forcément cette aventure-là de nous a rapprochés. Même si c’était il y a presque 20 ans, on a retrouvé cette connexion sur le plateau d’Histoires parallèles et on était heureux de retourner ensemble. D’ailleurs, on rigolait parfois en se disant qu’on était en train de jouer la version beaucoup plus dark et dramatique de 20 ans d’écart.

    Le film nous interroge sur la circulation entre le réel et l’imaginaire. La fiction se nourrit du réel, mais a aussi un impact (parfois tragique) sur la réalité. Est-ce que vos rôles vous contaminent ?

    Je pense qu’avec le temps, j’ai réalisé que c’était le cas. Ça m’a pris un moment de le regarder en face et de me l’avouer. Mais je crois que mes rôles et ma vie sont plus poreux que je ne le pensais. Et il faut faire attention.

    Je crois que mes rôles et ma vie sont plus poreux que je ne le pensais. Et il faut faire attention.” Pierre Niney

    Que représente, selon vous, le Festival de Cannes ?

    Cannes représente la liberté française, c’est-à-dire notre grand attachement à la culture et à la liberté des artistes et des auteurs, ainsi qu’au fait de célébrer cette liberté elle-même. Parfois, cet événement peut paraître évidemment un peu fou, anachronique, voire mal senti. Célébrer le cinéma peut paraître dérisoire dans les moments de grands conflits comme ceux que l’on connaît en ce moment. Et il faut toujours l’avoir en tête. Mais si on ne célèbre pas cette liberté, à quoi bon se battre pour conserver notre pouvoir démocratique et notre liberté politique. Une liberté qui n’a plus lieu dans d’autres pays… Recevoir des réalisateurs du monde entier pour continuer à célébrer cette liberté culturelle, c’est quand même un symbole fort qu’il faut perpétuer.

    Votre meilleur souvenir de Cannes ? Et le pire ?

    Mon meilleur souvenir, c’est sans doute mon premier Cannes où j’ai monté des marches avec toute l’équipe de Robert Guédiguian pour L’Armée du crime. C’était ma toute première fois sur la Croisette et il avait invité tout le monde sur les marches, dont moi, alors que j’avais un tout petit rôle. C’était assez extraordinaire de voir cet esprit de famille, qui allait jusqu’au tapis rouge. Mes pires souvenirs à Cannes ? Je n’en ai pas. Il ne m’est rien arriver d’horrible ici. Il y a juste la fatigue lancinante au bout d’un moment après une quinzaine d’interviews et plusieurs choses à enchaîner… Mais ce sont toujours de bons problèmes.

    Cannes représente la liberté française et notre grand attachement à la culture.” Pierre Niney

    Histoires parallèles est présenté en compétition. Êtes-vous un compétiteur ?

    Non, car j’ai grand dans une famille où l’on n’était pas très compétitifs. On n’est pas de ceux qui se disent : “Je veux la win, la win, la win.” Néanmoins, je me prends au jeu quand je joue à des choses. Et quand il y aura la cérémonie de clôture, je serais curieux de voir si le film remporte un prix, notamment parce qu’Asghar a souvent la cote dans les festivals. Mais déjà, le fait de tourner ce film avec ce casting et ce réalisateur, c’était dingue. Ensuite, qu’on soit sélectionné à Cannes, c’est génial. Et en plus, c’est en compétition. Je suis déjà dans du bonus de bonus. Après, le débat qu’on peut avoir autour de la question “qui est le meilleur en art ?” est éternel. On peut célébrer un film plus qu’un autre dans certaines compétitions, comme les César, et festivals, mais au fond, est-ce que ça veut dire grand-chose ? Pas nécessairement…

    Vos looks, sur la Croisette et ailleurs, sont toujours toujours très soignés. Quand vous devez choisir une tenue pour un tapis rouge, cela est-il plutôt galvanisant ou stressant ?

    Non, honnêtement, ce n’est pas stressant. J’aime bien réfléchir à ces trucs-là. Après, je ne vous cache pas que j’ai une styliste qui travaille très bien et qui a l’œil, ce qui m’aide. Mais j’aime bien regarder avec elle, voir ce qui pourrait être intéressant et qu’on n’a jamais essayé. En fait, la mode a commencé à m’intéresser quand j’ai tourné dans le film Yves Saint Laurent. Je regarde qui crée les pièces, quel artisanat est mis en œuvre derrière un vêtement en particulier, ce qui est dans l’air du temps et comment naissent les tendances. Je trouve ça passionnant de voir comme une mode réapparaît de façon cyclique. Ça raconte toujours quelque chose, sociologiquement.

    Histoires parallèles (2026) d’Asghar Farhadi, actuellement au cinéma. Il est présenté en compétition au Festival de Cannes 2026.