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Carré d’art de Nîmes : les toiles expérimentales à quatre mains de Tursic & Mille
Dans leur peinture, Ida Tursic et Wilfried Mille s’inspirent de la tradition artistique pour mieux la subvertir, et la croiser avec les motifs parfois les plus crus de l’iconographie contemporaine. Le Carré d’art à Nîmes consacre, jusqu’au 11 octobre 2026, une vaste rétrospective à ce fabuleux duo.
par Éric Troncy.

Une exposition majeure au Carré d’art de Nîmes
Le Carré d’art, musée d’Art contemporain à Nîmes, leur consacre ce printemps et durant tout l’été une grande exposition – plus d’une cinquantaine de toiles, dont une quinzaine sont inédites et spécialement réalisées pour l’exposition, des centaines de dessins, des peintures sur bois… qui font l’éclatante démonstration de leur activité quasi boulimique, de leur acharnement à ne jamais laisser la peinture tranquille, de leurs constantes interrogations sur leur activité même et les manières éventuelles de la faire évoluer.
Depuis leur rencontre à l’École nationale supérieure d’art de Dijon il y a vingt-sept ans – elle s’appelait encore l’École nationale des beaux-arts –, ils auscultent l’idée d’une peinture résolument contemporaine, qui porterait du monde que nous connaissons des empreintes manifestes, mais qui serait aussi parfaitement consciente de son histoire dont, d’ailleurs, elle porte des traces, un peu à la manière d’un patrimoine génétique. “Notre travail est sans cesse à la lisière de ces deux questionnements : d’une part l’exploration du médium peinture – avec toutes les possibilités que cela sous-entend aujourd’hui – d’autre part l’analyse de l’iconographie contemporaine”, expliquent-ils. “Ils” puisqu’ils sont deux : Ida Tursic, née à Belgrade, en Serbie (ex-Yougoslavie), en 1974, et Wilfried Mille, né à Boulogne-sur-Mer, France, la même année.

Tursic & Mille : une fascinante pratique artistique en duo
En 2000, ils décident d’affronter le siècle nouveau ensemble en choisissant de travailler à deux : une décision finalement pas si fréquente que cela. Certes, le principe n’est pas inédit dans l’art contemporain, mais soulève tout un tas de questions plus ou moins conscientes, a fortiori lorsque les objets produits par cette association sont des peintures. Pour le dire plus directement : on se demande toujours comment cela se passe, et même si cela a un sens, si c’est possible, de faire un tableau à deux. Ils ont laissé un temps s’installer les hypothèses, un peu amusés, puis ils ont fini par admettre qu’ils ne savaient pas eux-mêmes comment cela se passe.
Dans la grande bâtisse qu’ils habitent, en Occitanie, deux étages sont dédiés à la peinture : un étage pour l’atelier d’Ida Tursic, un autre pour celui de Wilfried Mille, et les toiles circulent d’un étage à l’autre – il n’y a alors probablement pas de peinture simultanée des deux auteurs. Et aussi plaisante que soit l’image d’une toile livrée à quatre mains en même temps, le périple vertical de cette toile, qui fait de multiples allers-retours successifs entre deux individualités travaillant chacune en privé, forme, lui aussi, une image : celle d’un voyage interminable pour aller recueillir les confessions picturales de l’une et de l’autre.

Du pornographique aux paysages bucoliques
Aujourd’hui, on se souvient moins des premières peintures qu’ils ont exposées au début du siècle, et dont l’inspiration était très directement pornographique – images piochées dans des banques de données ou reproductions de pages de magazine : le nu est un sujet classique, mais voyons ce que l’époque lui apporte.
L’idée était louable, de combiner au fond toutes leurs attentes pour leur propre peinture au regard de son histoire, avec des images dont il ne fait aucun doute qu’elles sont nos contemporaines. Avec le temps, les images pornographiques ont laissé place à tout un théâtre sans réelles frontières, fait de paysages bucoliques, de forêts paisibles et grandioses comme celles des peintures classiques, de ciels… et il y a parfois un vaisseau spatial dans une clairière, et un canard qui vole non loin des planètes de notre Système solaire.
Des peintures en strates
Chaque tableau offre au regard le long travail de layering (strates) qui accompagna sa circulation d’un étage à l’autre, et voit s’ajouter les unes aux autres des couches d’informations souvent inattendues – à la manière d’un cadavre exquis contrôlé, ou, plus justement, contrôlé pour qu’il dérape. Ces paysages, souvent, brûlent, c’est‑à-dire que leur destruction est montrée comme une partie du sujet – comme si chaque tentative de peindre était destinée à sa propre perte.
C’était, l’an passé encore, le cas de plusieurs tableaux composant leur exposition personnelle “Lavis en Rose” à la Galerie Max Hetzler de Paris, où l’on découvrait notamment le triptyque Hallali (2025), chef-d’œuvre de près de six mètres de longueur : scène champêtre figurant tout un tas de cervidés et de chiens courant dans les flammes, tandis que, dans un coin, un homme regardait une femme faire de la peinture.

“Pour nous, la peinture aujourd’hui ne peut plus se réduire à une question de style ni d’appartenance à l’une ou à l’autre des deux fameuses catégories qu’étaient l’abstraction et la figuration.”
Le tableau, franchement stupéfiant, semblait assembler avec succès autant de références stylistiques que possible, de manières de peindre (parfois appliquée, parfois gestuelle, parfois nette comme un travail de graphisme), de situations aussi, et également équivoques (pourquoi peindre dans une forêt en flammes ?). Il rend justice à leurs convictions : “La question du ‘comment faire’ présuppose celle du ‘que faire’, celle que Mario Merz posait en 1968. Dans la pratique, le ‘comment faire’ provoque parfois le ‘quoi faire’. Pour nous, la peinture aujourd’hui ne peut plus se réduire à une question de style ni d’appartenance à l’une ou à l’autre des deux fameuses catégories qu’étaient l’abstraction et la figuration… d’ailleurs, depuis longtemps, les peintres abstraits ou figuratifs travaillent d’après des images reproduites.
La peinture, ce n’est pas ceci ou cela, la peinture, c’est ceci et cela. Tout ça en même temps ou tour à tour. La peinture, c’est maintenant, et c’est un vaste champ de possibles ! Nous sommes dans une époque de grande liberté, et elle est à portée de main. Nous sommes donc, dans notre pratique, opposés à une certaine conception monomaniaque de la peinture. La peinture ne peut pas être un geste figé et déposé comme un brevet, elle se doit d’être vivante, réflexive, en perpétuel mouvement. Elle doit être ouverte à toutes les propositions que sa pratique produira, la peinture doit être opportuniste et consciente d’elle-même.”

Une série inédite de peintures roses à Nîmes
La plus grande des dix salles est consacrée aux “peintures roses” et, en ce sens, prolonge leur exposition à la Galerie Max Hetzler, nous livrant une dizaine de tableaux inédits et, donc, roses. Leur ironie partagée n’est probablement pas étrangère à l’irruption de cette “période rose” qui semble crier “Picasso”, et, surtout, prêter le flanc aux commentaires – comme on le fait ici d’ailleurs.
Cela ne veut pas dire que les tableaux sont monochromes – chez Hetzler, Mélancolie (2025), par exemple, représentait en effet une femme assise calmement dans un paysage de forêt en feu (toutes ces forêts sont montrées au moment de leur destruction, peut-être parce que ce moment est aujourd’hui) : elle portait une robe bleue. Cette couleur rend les scènes peintes plus irréalistes encore, éloigne encore la peinture de l’idée même d’un sujet et d’un lieu, complique notre rapport avec ce que nous regardons ; et ce rose semble projeter sur les scènes figurées un halo d’insouciance.
Un mégot de cigarette forme le seul motif de One Pink (2005), une peinture sur bois de taille modeste, comme auréolée de rose, qui invite à oublier le mégot et à divaguer sur sa solitude : il évoque, peut-être, L’Asperge (1880) d’Édouard Manet, tableau que le peintre réalisa pour le collectionneur Charles Ephrussi, qui lui avait payé 1000 francs, au lieu des 800 prévus, à la réception d’Une botte d’asperges (1880), tableau qu’il avait commandé à l’artiste. “Il en manquait une à votre botte”, écrivit Manet sur le mot qui accompagnait L’Asperge (1880), lorsqu’il lui fit parvenir.

De l’histoire de l’art à l’actualité crue
Les peintures de Tursic et Mille sont d’exceptionnels véhicules pour laisser notre imagination fonctionner. Elles savent nous faire convoquer l’histoire de l’art autant que les émanations les plus crues de notre époque, elles brinquebalent notre perception dans des territoires habituellement très éloignés les uns des autres.
Il est tout à fait possible que rien de ce qui figure à la surface de leurs tableaux, en dépit de l’architectural désordre, ne soit là gratuitement. Chaque élément, chaque motif, chaque trace de pinceau est le déclencheur possible d’une histoire à construire – un tableau duquel se souvenir, quelque chose du monde actuel à quoi l’on ne pensait plus, la manière de peindre de tel ou tel artiste –, d’une aventure à oser.
“Dissonances à géométries variables”, exposition du 25 avril au 11 octobre 2026 au Carré d’Art, Nîmes.