10 fév 2026

L’expo de la semaine : l’artiste contemporaine Huma Bhabha fait corps avec Alberto Giacometti 

Jusqu’au 24 mai 2026, l’Institut Giacometti orchestre une rencontre inédite entre Huma Bhabha et Alberto Giacometti. À un siècle de distance, la sculptrice pakistano-américaine et le maître suisse partagent une même obsession pour la figure humaine, travaillée et traversée d’affects. Plus qu’un dialogue historique, l’exposition esquisse un compagnonnage sensible, où les corps deviennent les vecteurs d’une émotion brute.

  • par Lucas Barnier Piffault.

  • Publié le 10 février 2026. Modifié le 1 avril 2026.

    La rencontre entre Huma Bhabha et Alberto Giacometti

    À l’Institut Giacometti, la rencontre entre Huma Bhabha et Alberto Giacometti ne prend ni la forme d’un hommage ni celle d’un dialogue appuyé. Il s’agit plutôt d’un “compagnonnage”, selon les mots de la commissaire Émilie Bouvard. Une proximité presque organique entre deux artistes qui, à un siècle d’écart, partagent la même obsession : la figure humaine et la charge émotionnelle que peut contenir un corps modelé.

    Huma Bhabha s’impose rapidement comme une évidence pour l’Institut. “Elle a forgé sa manière depuis vingt ans en regardant Giacometti”, rappelle Bouvard. Ce n’est pas quelqu’un à qui l’on demande de découvrir Giacometti. Il est déjà là, au cœur de son travail. Chez l’un comme chez l’autre, la figure n’est jamais donnée comme stable.

    Dans le patio, L’Homme qui marche poursuit sa trajectoire solitaire, silhouette étirée qui semble fendre l’espace. Plus loin, les sculptures de Bhabha prennent le relais autrement : corps lacunaires, presque soufflés, membres dissociés, pieds isolés ou têtes fragmentées. Autant de formes disjointes qui évoquent à la fois des vestiges archéologiques et des présences sorties d’un film de science-fiction.

    Huma Bhabha et Giacometti

    Ce goût du fragment remonte à ses débuts dans le modelage. Après des années d’assemblage proches de Rauschenberg, elle découvre l’argile presque par hasard, lors d’une résidence au Mexique. Giacometti devient alors une référence structurante. “En 1998, j’ai vu une grande rétrospective de sculptures et de peintures d’Alberto Giacometti qui m’a beaucoup impressionnée. À cette époque, je n’avais pas encore commencé à sculpter et à modeler l’argile, et la relation que j’entretenais avec lui était plutôt celle d’une voyeuse.” Trois ans plus tard, elle modèle son premier pied.

    Ce qui l’attire chez lui tient moins au style qu’à une intensité. “Je suis une artiste formelle, je m’intéresse beaucoup à la figuration. […] L’idée de faire une belle sculpture est très présente dans mon esprit.” Et surtout à la trace : “Les marques de Giacometti sur ses sculptures ont presque un air de graffiti.” La surface devient le lieu de l’émotion.

    Émilie Bouvard parle d’“affects”, ces sensations souterraines, ni joie ni tristesse, mais quelque chose de plus physique. Pour notre œil humain, le modelé signifie l’agitation, l’émotion, un corps traversé de choses. Devant ces figures ouvertes, amputées, parfois doubles, on oscille entre terreur et compassion. Rien de narratif, pourtant : seulement une présence à vif.

    Le cinéma au cœur de leurs deux pratiques 

    Un autre fil relie les deux artistes : le cinémaBhabha qualifie Giacometti de “post-cinéma”. Même lorsqu’il dit travailler d’après modèle, sa vision est très imprégnée d’une esthétique cinématographique. Les figures paraissent floues. Il crée une perspective avec quelque chose qui est juste devant lui, une distance cinématographique.

    Le cabinet graphique le rend visible avec les planches contacts inédites d’Ernst Scheidegger, où les sculptures de Giacometti sont photographiées en extérieur comme des séquences ou des storyboards. Bhabha procède de façon similaire : ses premières sculptures filaires étaient pensées pour être photographiées, presque comme des scènes. Toujours cette question de distance, jamais celle du monument.

    “Tant de figuration !”, soufflait-elle en découvrant l’accrochage. À rebours des tendances conceptuelles dominantes dans le New York des années 1990, elle n’a jamais quitté le corps humain. “Tout se résout autour du corps”, résume Bouvard. Un humanisme partagé avec Giacometti, mais sans héroïsme : des figures fragiles, ambivalentes, parfois drôles, parfois inquiétantes, traversées par la violence du monde.

    Plutôt qu’un face-à-face historique, l’exposition propose ainsi une continuité de gestes. Deux pratiques qui rappellent, simplement, que la sculpture peut encore produire une expérience immédiate.

    “Huma Bhabha / Alberto Giacometti. Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole avant que tes articulations se détachent”, exposition jusqu’au 24 mai 2026 à l’Institut Giacometti, Paris 14e.