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Interview : les confidences de Dries Van Noten sur sa fondation à Venise
À Venise, Dries Van Noten inaugure sa fondation célébrant l’artisanat et l’art sous toutes ses formes dans le décor baroque du célèbre Palazzo Pisani Moretta. Intitulée “The Only True Protest Is Beauty”, la première exposition est conçue comme un hymne à la beauté dans toute sa diversité. Elle réunit près de 200 œuvres mêlant mode, art, design et artisanat, et cette traversée sensorielle nous invite à une plongée dans l’univers du célèbre créateur de mode. “La beauté n’est pas une réponse mais une question”, affirme Dries Van Noten, qui s’est confié à Numéro dans un entretien exclusif.
Propos recueillis par Thibaut Wychowanok.

Rencontre exclusive avec Dries Van Noten
Numéro : Quand avez-vous décidé de créer votre fondation à Venise ?
Dries Van Noten : Il y a huit ans, lorsque j’ai décidé de vendre ma maison de mode, j’étais terrifié à l’idée de prendre ma retraite, de m’asseoir au soleil et de faire mon jardin. J’ai immédiatement dit à mon partenaire [Patrick Vangheluwe] que je voulais continuer à travailler avec des jeunes. J’ai besoin de leur énergie, de leur curiosité, de leur vision du monde et de l’avenir. Le projet de créer une fondation nous est venu ensuite car nous voulions transmettre quelque chose. L’artisanat nous a tellement apporté durant notre vie professionnelle que l’idée de montrer aux gens la beauté des savoir‑faire artisanaux à travers elle s’est imposée naturellement.
L’artisanat a-t-il toujours fait partie de votre vie ?
Ma famille était liée à la mode et aux vêtements. Le savoir-faire artisanal a donc toujours fait partie de ma vie : cela correspondait à la manière de fabriquer les choses. Mes parents étaient aussi très sensibles à l’architecture, aux beaux objets, à l’art. Puis j’ai fait une école de mode, d’abord avec l’idée de reprendre l’entreprise familiale, mais j’ai vite compris que je préférais créer, et non me limiter à acheter et à vendre des vêtements. J’ai vite pris conscience, aussi, de l’importance de la broderie, de la peinture, de tous ces éléments qui sont ensuite devenus des sortes de signatures dans mes collections. L’amour des beaux tissus, également.

Une fondation au cœur du Palazzo Pisani Moretta
Pourquoi avoir choisi d’installer votre fondation à Venise, au Palazzo Pisani Moretta ?
Nos critères pour choisir notre espace étaient simples : nous voulions un lieu qui ne soit pas trop grand, pas trop compliqué, pas trop décoré… et nous avons trouvé… exactement l’inverse ! Le propriétaire avait passé sa vie à le restaurer, en le conservant tel qu’il était depuis sa construction en 1730. En le visitant, nous étions réticents, car ce décor si travaillé et le niveau de savoir‑faire exceptionnel qu’il avait fallu pour le bâtir étaient très impressionnants. Le décor est flamboyant, en effet, mais aussi d’une grande finesse. Finalement, quel meilleur environnement trouver pour mettre en avant l’artisanat contemporain ?
“Une distinction devient plus pertinente : entre ce qui est fait par des machines (l’IA, ChatGPT, etc.) et ce qui est fait par l’humain.” Dries Van Noten.
Votre fondation semble refuser, et même effacer, la limite entre art et artisanat…
Certaines personnes tiennent vraiment à faire cette distinction, mais si l’on pense à la Renaissance, et même à ce qui a suivi, les artistes travaillaient dans des ateliers, avec des maîtres, des enseignants et des apprentis. Il y avait donc une véritable transmission, une manière d’apprendre à faire les choses, de l’artisanat. Je pense que ce n’est qu’au 19e siècle que cette séparation s’est créée. Pour moi, ce n’est pas un sujet. Je reviens toujours à l’exemple de Picasso. C’est un artiste incroyable, ses peintures sont évidemment des œuvres d’art. Soudainement, il décide de faire de la céramique. Il en réalise une : c’est de l’art. Il en fait 400 du même modèle : est-ce encore de l’art, ou bien de l’artisanat ?
Parce qu’il en peint une lui-même, puis 399 autres qui sont réalisées dans son atelier. Vous voyez, cette limite est factice… Pour moi, ce qui compte, c’est ce que l’œuvre me fait. Le sentiment qu’elle me procure. La manière dont elle communique, dont elle vibre, dont elle vous nourrit. Voilà ce qui est important. Aujourd’hui, en revanche, une distinction devient plus pertinente : entre ce qui est fait par des machines (l’IA, ChatGPT, etc.) et ce qui est fait par l’humain. Dans l’exposition, je montre d’ailleurs des artisans qui utilisent des techniques contemporaines, comme la découpe au laser ou l’impression 3D, pour créer de très belles pièces. L’artisanat ne veut pas dire revenir deux siècles en arrière avec un marteau et une scie. Je n’ai pas peur du contemporain, tant qu’une part humaine demeure : l’âme, l’intuition, la créativité.

Une exposition inaugurale sur l’artisanat
Après des années à créer des collections, et plusieurs mois de travail pour la fondation, avez‑vous identifié les critères qui vous font particulièrement apprécier une œuvre ?
S’il y avait des critères, ce serait extrêmement ennuyeux ! Je ne veux pas fonctionner avec un système, car, pour moi, un système est quelque chose de mort. Je veux être surpris. Souvent, il faut apprendre à aimer une œuvre. Il faut accepter d’être éduqué. Je compare toujours cela au fait de manger des olives : la première fois que l’on essaie, on n’aime pas. La deuxième, on apprécie davantage. La troisième fois, c’est une révélation, et on devient accro.
Qu’évoque pour vous le titre de l’exposition inaugurale de la fondation, “The Only True Protest Is Beauty” ?
“The only true protest is beauty” [“la seule vraie contestation est la beauté”] est tirée d’une chanson engagée sortie pendant la guerre du Vietnam [de l’activiste, auteur et compositeur Phil Ochs]. Nous avons besoin de la beauté pour survivre à la réalité. Et aujourd’hui, la réalité est souvent très difficile, très laide. La beauté peut être superficielle, décorative, mais elle peut aussi être autre chose. Et elle est profondément personnelle : ce qui est beau pour moi ne l’est pas forcément pour vous.

La place de la mode au sein de l’exposition
Vous pouvez nous en dire plus ?
Je ne veux pas établir de règles, je veux que les gens soient bousculés. Car la beauté peut déranger. La première œuvre que l’on voit en entrant dans la fondation est une sculpture de Peter Buggenhout. Au départ, il ne voulait pas participer à une exposition sur la beauté, car pour lui, ses œuvres doivent avant tout provoquer. Mais justement, pour moi, il y a aussi une forme de beauté là-dedans. La beauté peut créer de la tension, de l’inconfort. Au sein de l’exposition, on passe d’une beauté douloureuse à une beauté apaisante, puis à une beauté joyeuse. Je voulais créer une montagne russe émotionnelle.
Quelle place tient la mode au sein de l’exposition ?
Je voulais absolument inclure Christian Lacroix, pour son travail exceptionnel sur l’artisanat. Et, à l’opposé, Comme des Garçons, avec une approche plus conceptuelle et sculpturale. Puis je voulais une voix contemporaine, et j’ai découvert Ayham Hassan sur Instagram. Quand il a visité l’exposition et qu’il est tombé sur une pièce de Lacroix, il s’est mis à pleurer : enfant, c’était une de ses inspirations.
Quelles autres pièces d’artisanat peut-on encore découvrir dans l’exposition ?
Je peux citer Lionel Jadot par exemple. Son travail est spontané, organique, il redonne vie à des matériaux existants. C’est très poétique. Mais, au-delà des objets, c’est son énergie qui est incroyable. Il travaille avec de jeunes talents, crée des projets collectifs, fait avancer les choses. Je pense aussi à Joseph Arzoumanov, un très jeune créateur. Il a réalisé une pièce d’échecs jouée par une IA et un bras robotisé. C’est une œuvre complexe, presque un conte sombre.
“The Only True Protest Is Beauty”, exposition jusqu’au 4 octobre 2026 à la Fondation Dries Van Noten, Palazzo Pisani Moretta, Venise, Italie.