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Au Palais de Tokyo, les paillettes de Benoît Piéron face à la violence des normes sociales
Benoît Piéron déploie avec Vernis à ombres une constellation d’œuvres qui sondent la maladie, le langage et les identités invisibilisées. Une exposition sensible et politique, où le trouble devient un espace de réinvention.
Par Anya Harrison.

Construire de nouveaux langages
Comment traduire un “état de désorientation totale”, produit d’un bouleversement arrivé soudainement et dont le langage adapté n’existe pas encore pour en parler ouvertement ?
Ceci sert de question de base qui se pose, et pose à nous, le public, Benoît Piéron à travers les trois œuvres inédites qui constituent “Vernis à ombres”, l’exposition personnelle présentée au Palais de Tokyo, dans une continuité qui ouvre un nouveau chapitre dans le travail que l’on connaît déjà de cet artiste français, une pratique qui, depuis les dernières années, œuvre à “donner des expressions alternatives à la maladie, essayant d’enrichir la société avec des expressions et des stratégies crip (terme issu de l’insulte anglaise cripple, réapproprié par la communauté handie pour revendiquer positivement l’expérience du handicap) encapsulées dans la douceur afin de permettre aux gens de regarder ce qui est en face”.
Ici, c’est la découverte de sa propre intersexuation qui a servi de guide dans une tentative de construire à nouveau un langage pour combler cette lacune toujours existante dans la société qui est la nôtre, construite sur la primauté du binarisme, un besoin de mettre des mots, jusqu’ici manquants, sur des situations et des vécus encore invisibilisés.


Benoît Piéron, vue de l’exposition “Vernis à ombres”, Palais de Tokyo (2026). Crédit photo : Aurélien Mole.
Une mise en scène du tabou et de l’effacement
Un film porn qui se déploie sous la forme d’un théâtre d’ombres, des lampadaires qui, au lieu d’éclairer, présentent un spectacle de paillettes où toute notion du temps semble momentanément suspendue… Nous sommes ici en face d’une constellation d’œuvres qui s’interrogent sur “l’histoire de tabous, d’effacements, d’impossibilité de dire”, explique Salomé Burstein, cocommissaire de l’exposition.
Si “le genre est un spectre, pas définissable, quoi faire du langage ? Comment éviter d’être dans la fixité, mais ressaisir cette perte de repères et générer des troubles, des expériences fondamentalement politiques ?” D’où Fluide correcteur, œuvre qui met le mot INTERSEXE inscrit au Tipp-Ex, matériau classique pour corriger une faute dans le langage écrit ainsi qu’un vernis à ongles DIY (do it yourself), directement sur un mur de l’institution avec la typographie propre au Palais de Tokyo.

Le porn crip, une critique des regards normatifs
Si un certain rythme, voire une lenteur, s’annonce à travers ces œuvres, c’est pour mieux nous rappeler que nous ne sommes jamais loin dans la pratique de Benoît Piéron d’une temporalité autre, la sienne, celle qui s’instaure dans les salles d’attente des hôpitaux, là où règnent les corps malades ou non normés. Objets mathématiques, moulages du corps de l’artiste, sex-toys : ils forment les protagonistes de La Fenêtre, sans chorégraphie, sans narration, sans début ni fin.

Pour l’artiste et la commissaire, c’est un point d’entrée dans le porn crip, une mise en avant des formes suffisamment abstraites mais dont l’érotisme et la sensualité créent une “analogie entre les regards porno et médical, dit Burstein, qui écrasent les corps”. Face “au fait que les corps invalidés sont désexualisés et que l’accès au plaisir est compliqué pour les personnes invalidées”, explique Piéron, c’est par ces gestes d’adoucissement, d’étrangeté et de réenchantement, que l’on arrive à affronter les asymétries du pouvoir.
“Vernis à ombres”, exposition jusqu’au 13 septembre 2026 au Palais de Tokyo, Paris XVIe.