Art

20 mars 2026

Les captivants collages narratifs de l’artiste Luna Mahoux, exposés à la Galerie Good or Trash

L’artiste belge d’origine éthiopienne Luna Mahoux construit son œuvre mêlant vidéo, musique, collages ou images pixelisées trouvées en ligne. Abolissant les hiérarchies entre les différentes formes d’art et questionnant la mémoire, l’artiste présente, jusqu’au 2 mai 2026, sa première exposition personnelle à la galerie Good or Trash à Paris.

  • propose recueillis par Nicolas Trembley.

  • Un nouveau chapitre dans la pratique de Luna Mahoux

    Que se passe-t-il lorsqu’une nouvelle génération, nourrie aussi bien par des séries comme The Wire que par la musique de Lil Reese, considère que les distinctions entre les champs artistiques n’ont plus vraiment d’importance ? Et pourquoi un portrait agrandi du rappeur Chief Keef ne produirait-il pas autant d’émotions qu’une peinture de Rothko ? Ces questions traversent le travail de Luna Mahoux, 29 ans, dont la pratique se développe entre cinéma, photographie, collage, musique et archives. Son récent documentaire The Other Queen of Memphis, réalisé à Memphis (Tennessee) autour de la rappeuse La Chat et de la scène rap locale, a été présenté avec succès au Festival international du film documentaire Cinéma du Réel (Centre Pompidou) et au Metrograph à New York, avant de recevoir le prix Les Amis du Fresnoy.

    Luna Mahoux construit son travail à partir d’images dites “pauvres” captures d’écran, archives numériques, fragments vernaculaires – auxquelles elle cherche à conférer une puissance équivalente à celle des grandes images de l’histoire de l’art. D’origine éthiopienne, elle entreprend aujourd’hui un voyage de recherche en Éthiopie, conçu comme une renaissance et l’ouverture d’un nouveau chapitre dans sa pratique puisque, pour la première fois, elle privilégie un travail fondé principalement sur des images qu’elle réalise elle-même. Pour cette occasion, elle présentera sa première exposition personnelle en galerie, à Good or Trash, nouvel espace parisien fondé par l’artiste Kévin Blinderman, où dialoguent projets historiques et images contemporaines.

    Rencontre avec l’artiste Luna Mahoux

    Numéro : Quel est votre parcours?

    Luna Mahoux : L’envie d’être artiste est venue assez tard. Je n’ai jamais vraiment été touchée par l’art étant jeune, même si mon père adorait la peinture. J’ai grandi dans une petite ville grise, Liège, en Belgique. La première artiste qui m’a vraiment marquée a été Nan Goldin, et ensuite surtout Ana Mendieta, qui a accompagné mes pensées durant toutes mes études. J’ai étudié la peinture à La Cambre, et Olivier Drouot m’a ouvert le champ de l’expérimentation : image, écriture, performance, installation, son, cinéma… il m’a montré que l’image se trouve partout. Après l’ENSAPC, j’ai eu besoin de créer mes propres archives. Le cinéma me semblait inaccessible, jusqu’au Fresnoy, où j’ai réalisé mon premier documentaire : The Other Queen of Memphis

    Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’art ? 

    À l’âge de 15 ans, je suis restée alitée assez longtemps. Mon père m’avait offert les DVD de The Wire. C’est à ce moment-là que je me suis dit que l’art, c’était ça. Chaque saison de la série était comme un chapitre de l’histoire de l’art. J’étais fascinée par le fait que le réalisateur ait infiltré un milieu différent à chaque saison. Il avait à la fois la casquette de sociologue, de journaliste, de professeur et de cinéaste.

    “Finalement, une image arrêtée sur Chief Keef ou une capture d’un mariage éthiopien peut produire la même intensité qu’un Rothko.”– Luna Mahoux.

    Votre travail s’appuie souvent sur des images dites “pauvres”, captures d’écran, images pixelisées, archives trouvées en ligne. Qu’est‑ce qui vous attire dans ce type d’images ? 

    Je pense que c’est le fait que ces images viennent de vidéos que je consomme depuis longtemps. Devant certaines d’entre elles, l’émotion est semblable à celle que peut susciter une grande peinture. Finalement, une image arrêtée sur Chief Keef ou une capture d’un mariage éthiopien peut produire la même intensité qu’un Rothko. Je trouve cela fascinant. Certains clips de rap ont marqué l’histoire de l’image. Ils ont transformé notre rapport à l’espace, à la scénographie et à l’imagerie collective. En cela, ce sont des œuvres d’art.

    Vous les exposez souvent en très grand format. Pourquoi ce choix ? 

    Les matériaux que j’utilise sont des matériaux de publicité, des bâches de construction. Je n’ai pas choisi le médium qui se vend le plus. C’est justement pour ça qu’il m’intéresse. Je choisis ces grands supports pour qu’on puisse enfin voir ces images qui sont souvent trop petites et invisibles, cachées derrière des fenêtres, dans la rue. Ici, elles sont tournées vers le monde. Je fais de l’art pour les autres, j’ai envie qu’on puisse y avoir accès facilement. Le cinéma s’est imposé naturellement, car il répondait bien à la question de l’accessibilité.

    De DJ à plasticienne…

    La musique occupe une place centrale dans votre travail. Vos DJ sets fonctionnent comme des collages d’archives musicales. Comment ce moment festif devient-il politique ?

    La musique est constamment dans mes pensées. Je trouve ça prodigieux qu’elle soit l’une des bases de la construction de l’identité noire. Mes DJ sets fonctionnent un peu comme des collages narratifs. Ce que je joue n’est pas toujours lié à mon travail artistique, mais l’intention reste la même : faire résonner des voix et révéler des producteurs incroyables qui font de la magie dans leur chambre à La Nouvelle-Orléans, à Houston, Chicago, Oakland, dans le New Jersey…

    L’épineuse question de la juste distance

    La question de la “juste distance” – géographique, émotionnelle, politique – revient fréquemment dans votre pratique. Comment la définissez-vous ? La juste distance est en effet un de mes grands questionnements. Quand doit-on prendre des images, et quand ne doit-on pas le faire ?

    La caméra est violente. Je crois que c’est pour cela que je m’efforce de conserver une vraie horizontalité avec les artistes que je filme, que j’interroge. Pour La Chat, par exemple, il était important de ne pas arriver avec des questions, il fallait plutôt qu’elle nous guide elle-même dans ce qu’elle voulait raconter. On aurait dit qu’elle attendait ça depuis longtemps d’ailleurs. Toutes ces histoires étaient là. C’est la question principale que je pose à travers mes œuvres : Où est-ce que je me situe ? C’est pour cette raison que mon travail est très souvent collaboratif.

    “Quand on se trouve dans un espace et qu’on est noir, tout devient politique.”, Luna Mahoux

    Quel est votre processus créatif ?

    J’ai un atelier à Bruxelles, mais ma pratique a davantage lieu dans le réel. Mon rapport à l’image commence par la réalité qui m’entoure. Quand on se trouve dans un espace et qu’on est noir, tout devient politique. On a l’habitude d’analyser beaucoup plus les lieux, les déplacements, l’architecture, les paroles. On a eu l’habitude de regarder noir. 

    Vous préparez votre première exposition personnelle en France à la galerie Good or Trash. Elle accompagne un voyage de recherche que vous menez en Éthiopie et à partir duquel vous produisez vos propres images, et plus uniquement des images trouvées. Que représente pour vous ce déplacement à la fois géographique et méthodologique ? 

    Il est plus difficile de se tourner vers le monde dans un espace comme une galerie. Mon moment de recherche en Éthiopie représente ce que je suis au plus profond de moi. Montrer mes images en galerie prend donc beaucoup de sens. Ces moments de pause et de réflexion dans ma ville natale me font du bien, car, parfois, il est important de revenir au point de départ. L’Éthiopie est un berceau de musique, et “Tezeta”, le nom de l’exposition, évoque, dans les archives musicales éthiopiennes, la nostalgie, “un mot et un style où les souvenirs et les émotions du passé résonnent encore aujourd’hui”. Je peux cependant vous confier que ce ne seront toujours pas des images de bonne qualité !

    Sa toute première exposition personnelle à la galerie Good or Trash

    Vous sentez-vous aujourd’hui associée à une communauté, à un mouvement ?

    J’aime bouger entre différents récits. Ce qui m’inspire, c’est la rencontre entre identités singulières et collectives, et c’est pour ça que j’ai aussi une casquette de curatrice : lors de mes solos shows ou expositions, j’invite d’autres artistes ou des jeunes avec des parcours différents. Le statut d’artiste m’interroge beaucoup : Combien de fois ai-je pensé arrêter pour faire un travail plus concret, qui serve réellement au monde, plutôt que de montrer une œuvre inaccessible de plus dans une galerie, où les personnes concernées ne sont pas les bienvenues ? J’essaie de créer des passerelles, je ne sais pas si j’y arrive toujours, en tout cas, l’intention est là.

    Cherchez-vous à transmettre quelque chose en particulier à votre public ?

    Je ne cherche pas à transmettre une chose précise, mais qu’on comprenne que l’art peut se faire sur des médiums dits “populaires”. Oui, le rap a sa place dans un musée. J’aurais tellement aimé, étant plus jeune, voir une photo de Gangsta Boo ou de Fredo Santana aussi grande qu’un tableau de Gerhard Richter, ou des images de femmes noires puissantes. Une œuvre peut nous marquer à jamais. Quand on m’a donné cette carte blanche, à Liège, dans la rue où j’ai grandi. Toutes ces images étaient les images et les mots qu’il m’aurait fait du bien de voir et de lire quand j’étais jeune. 

    “Tezeta”, exposition jusqu’au 2 mai 2026 à la galerie Good or Trash, 91 quai de Valmy, Paris 10e.