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Bvlgari réussit son entrée à la Biennale de Venise avec son pavillon imaginé par Lotus L. Kang
Pour sa première participation en tant que partenaire exclusif de la Biennale de Venise jusqu’en 2030, Bvlgari ne pouvait pas se contenter d’un simple exercice de visibilité. À Venise, le luxe est partout, mais ne produit pas toujours un véritable geste culturel. La maison romaine devait donc faire plus qu’occuper l’espace : elle devait imposer une vision. Mission accomplie.
Par Thibaut Wychowanok.
Publié le 9 mai 2026. Modifié le 19 mai 2026.


Portrait de Lotus L. Kang. Courtesy of Bvlgari.
Bvlgari entre au cœur de la 61e édition de Biennale de Venise
Dans les Giardini, au cœur du Spazio Esedra, Bvlgari dévoilait dès l’ouverture de la Biennale “The face of desire is loss”, une installation hypnotique de l’artiste canado-coréenne Lotus L. Kang. Une œuvre traversée par la lumière, la mémoire et l’épuisement des corps, qui transforme le pavillon Bvlgari en organisme vivant. Plus qu’une exposition, une expérience physique, sensorielle à la limite du spectrale.
Cette arrivée de Bvlgari à la Biennale marque un tournant stratégique pour la maison. Depuis plusieurs années, la maison romaine consolide méthodiquement sa présence dans le champ culturel : restauration de la Scala d’Oro du Palais des Doges, mécénat autour des mosaïques des Thermes de Caracalla, soutien au MAXXI, création récente de la Fondazione Bvlgari… Mais devenir partenaire exclusif de la Biennale revient à changer brutalement de dimension. Bvlgari ne soutient plus seulement l’art contemporain : elle entre dans son centre de gravité symbolique.

Un partenariat stratégique pour la maison romaine
“Pour Bvlgari, ce partenariat représente une extension naturelle, significative et tournée vers l’avenir de notre engagement de longue date envers les arts”, explique Jean-Christophe Babin, CEO de la maison, lors de l’ouverture de la Biennale. “Nous voulons contribuer à créer un environnement dynamique où artistes, curateurs et visiteurs peuvent dialoguer, expérimenter librement et imaginer la culture du futur.”
Encore fallait-il éviter le piège du pavillon-branding. Bvlgari contourne intelligemment l’écueil en laissant Lotus L. Kang contaminer l’espace avec une proposition radicalement anti-spectaculaire et pourtant si puissante. Dès l’extérieur, le pavillon surprend par son dépouillement presque clinique. À l’entrée, une immense sculpture organique gît au sol comme un fragment fossile abandonné devant le pavillon. Derrière les vitrages teintés, des voiles translucides semblent flotter dans l’espace. Le bâtiment se révèle peu à peu comme une chambre de métamorphose, presque un sas entre deux états du vivant.


Le Pavillon Bvlgari à la 61e Biennale de Venise. Photo : Andrea Rossetti.
Un pavillon transformé en organisme vivant
À l’intérieur, Lotus L. Kang déploie une œuvre en perpétuelle mutation. Depuis plusieurs années, l’artiste travaille autour de pellicules photographiques non fixées, fabriquées de manière entièrement analogique et sans appareil photo. Exposés à la lumière et à l’humidité, ces films continuent de se transformer au fil du temps. Ils vivent, vieillissent et s’épuisent sous les yeux des visiteurs.
Suspendues à des poutres métalliques inspirées de la structure interne de la racine de lotus, ces longues bandes colorées traversent le pavillon comme des peaux en train de muter. Certaines conservent des teintes violettes profondes ; d’autres dérivent déjà vers le rouge, l’orange ou le jaune pâle. À terme, elles deviendront entièrement blanches, comme brûlées par leur propre exposition au monde.

Des films photographiques exposés à leur propre dégradation
Lotus L. Kang parle, elle, de couleurs “corporelles” : des nuances qui évoquent les ecchymoses, le sang, la bile. Le pavillon tout entier semble respirer au rythme de cette lente décomposition. La lumière joue ici un rôle central, évidemment. Les fenêtres du Spazio Esedra sont recouvertes de bandes de pellicule 35 mm.
Au lieu d’être projeté, le film est déployé à plat sur les vitres, transformant les images en une immense membrane translucide. Lorsque le soleil traverse enfin les Giardini après plusieurs heures de pluie, les paysages apparaissent furtivement sur le sol et les murs. L’exposition devient alors un cinéma sans écran, un film en train de se dissoudre dans l’architecture.

Au milieu des films suspendus, l’artiste dissémine des sculptures faites de tatamis, de bâches, d’objets moulés et de matériaux volontairement pauvres. Rien ici ne renvoie aux codes habituels du luxe. Même les métaux utilisés refusent toute idée de préciosité ostentatoire.
Et c’est précisément là que le projet devient intéressant. Là où tant de maisons continuent d’associer l’art contemporain à une logique décorative ou patrimoniale, Bvlgari accepte ici de dialoguer avec une œuvre qui parle d’épuisement, de disparition et de dégradation.

Une œuvre en perpétuelle transition
Sous certaines structures suspendues apparaissent des images projetées de paysages coréens ou de performances filmées. Plus loin, des carillons composés d’anchois moulés et d’algues figées oscillent doucement dans l’espace. Lotus L. Kang brouille constamment les frontières entre matière vivante et matière inerte, entre photographie et sculpture, entre disparition et renaissance.
L’un des motifs les plus troublants du pavillon réside dans ces petites bouteilles vertes disséminées autour de l’installation. Elles composent une œuvre intitulée 49 Spirits. Dans la pensée bouddhiste, l’âme errerait quarante-neuf jours après la mort avant de se réincarner. Chez Lotus L. Kang, ce chiffre devient le symbole d’un état intermédiaire : celui où les choses ne sont déjà plus ce qu’elles étaient sans être encore devenues autre chose.
Toute l’exposition repose ainsi sur cette idée de transition. Les films se dégradent. Les corps se transforment. Les matériaux absorbent les traces des êtres qui les traversent. Les tatamis accumulent les souvenirs de ceux qui y dorment, aiment ou meurent. Même les pellicules photographiques deviennent des organismes sensibles.

Une installation en accord avec le thème de la Biennale
Dans cette Biennale dirigée par Koyo Kouoh et placée sous le signe d’un titre annociateur “In Minor Keys”, l’installation de Lotus L. Kang apparaît comme une proposition cohérente et puissante au sein des Giardini. Là où tant de pavillons misent sur la saturation visuelle ou le manifeste politique frontal, Bvlgari et Lotus L. Kang choisissent l’ambiguïté, la lenteur et de valoriser à juste titre un mode mineur, mais non moins puissant.
Le pavillon de Lotus L. Kang ne célèbre ni l’éclat ni la permanence. Il célèbre ce qui s’altère, ce qui fuit, ce qui finit par disparaître. Une méditation sur la perte, le temps et les métamorphoses des corps… au cœur même de la machine spectaculaire qu’est devenue la Biennale de Venise.
“The face of desire is loss”, exposition du 9 mai au 22 novembre 2026 au du Pavillon Bvlgari au sein de la Biennale de Venise, Venise, Italie.