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Carol Civre, l'artiste qui glorifie le corps féminin dans un monde 100% digital

Numéro art

Remarquée pour ses personnages féminins modélisés en 3D dont les apparences avoisinent les déformations d'un filtre Instagram ou d'un jeu vidéo, la jeune artiste new-yorkaise Carol Civre compose un monde intégralement numérique dans lequel les femmes scintillent et triomphent dans toute leur diversité. Derrière son esthétique singulière se lit un regard nouveau sur le corps et ses représentations, mais également l'affirmation d'une nouvelle forme d'expression née par et pour le support digital. 

Durant ces cinq derniers mois, le monde entier n’aura jamais autant lu les mots “virtuel”, “numérique”, “art digital” ou encore “réseaux sociaux”. Si la création et la communication intégralement digitales se sont particulièrement développées à l’heure du confinement, pour Carol Civre, celles-ci représentaient déjà le cœur de sa pratique. Depuis plusieurs années déjà, cette jeune artiste new-yorkaise modélise en 3D des scènes exclusivement virtuelles incarnées par ses personnages atypiques : des corps féminins aux courbes accentuées, aux lèvres hypertrophiées et aux yeux doublés de volume situés quelque part entre la poupée gonflable et l’avatar de jeu vidéo, tous consignés sur le compte Instagram de leur créatrice à la manière du trombinoscope d’une réalité parallèle. Le tout poli par une esthétique glossy qui, si elle n’était pas intégralement esquissée par ordinateur, serait immédiatement qualifiée de “bling-bling” ou “show-off” : les nombreux reflets brillants, ongles XXL et bijoux ou accessoires de luxe qui agrémentent ces mises en scène sont autant d’éléments récurrents qui donnent à ces femmes adipeuses et clinquantes un fascinant pouvoir d’attraction.

 

 

Une obsession pour le corps féminin

 

 

Mais Carol Civre n'a pas attendu la création digitale pour représenter ces femmes qui peuplent son imaginaire. Lors de ses études d’art à New York, elle faisait déjà émerger à l’huile sur toile des corps à la frontière du réel, réceptacles du fantasme bien qu'anatomiquement impossibles. Un univers subconscient qui, selon elle, lui vient probablement du foyer dans lequel elle a grandi : chez ses parents, la jeune fille a vécu entourée de peintures et sculptures dans lesquelles le nu féminin se faisait proéminent. Obsédé par l’art figuratif du Colombien Fernando Botero, son père en collectionne d'ailleurs de nombreuses reproductions, à l’instar d’une sculpture de femme allongée plus vraie que nature qu’il avait même un temps installé dans le salon. Si la jeune adolescente s’embarrassait jadis de cet étalage frontal de chair, l’artiste affirmée s’en réjouit aujourd’hui. Pour preuve, les rondeurs des femmes représentées par Botero ont permis à Carol Civre de construire sa propre vision de corps affranchis des diktats de la maigreur, tout particulièrement prégnants dans les représentations de la femme des années 90 et 2000.

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C’est lors de sa deuxième année à l’université que Carol Civre découvre le domaine dans lequel sa créativité saura pleinement s’épanouir : la 3D. Alors stagiaire dans le studio de création visuelle du label américain Coach, elle apprend rapidement à maîtriser ces formes modernes d’illustration et à les appliquer à des produits concrets. Des cours universitaires spécialisés en 3D aux tutoriels Youtube, la jeune femme ne cesse ensuite de se perfectionner dans cette discipline pendant que son imaginaire s’incarne encore davantage, jusqu’à créer un monde intégralement composé de femmes “où cette idée du corps “féminin” peut exister sous de nombreuses formes différentes”, résume-t-elle. Tantôt, on y découvre en effet une jeune rousse à la poitrine tatouée et le visage grimé en clown effrayant, tantôt, c’est une brune aux cheveux longs et à la musculature saillante qui nous rappelle le corps d’une culturiste, jusqu’à ce qu'apparaisse une créature elfique aux yeux de chat habités par un regard mystérieux.

 

 

Célébrité, chirurgie et Instagram : les stigmates d'une société de l'image

 

 

Car si quelques ailes de chauve-souris, cornes de bouc ou oreilles pointues s’immiscent parfois sur ses corps humanoïdes, Carol Civre n’en perd pas pour autant sa fascination pour les personnages du monde réel. Pour preuve, celle-ci dévoilait récemment dans King Kong Magazine des interprétations fort ressemblantes de femmes célèbres de notre époque : alors que Marilyn Monroe y ressuscite pour se prendre en selfie, l'héritière Paris Hilton s’apprête à déguster une Grimes enceinte et miniature contenue dans la coquille d’une huître tandis que l'ex-première dame américaine Jackie Kennedy et la chanteuse Lana Del Rey se retrouvent pour une soirée en tête à tête, martinis et cigarettes à la main. Que ses personnages soient complètement fictifs ou directement inspirés de célébrités, Carol Civre ne les voit ni comme des avatars, ni comme des pantins désincarnés mais avant tout comme une famille. Une vision que l’artiste confirme en modélisant aussi régulièrement sa propre image, un procédé qui lui vient “plutôt naturellement, aussi amusant que cela puisse paraître”. En transposant ses traits à des corps intégralement virtuels, elle semble ainsi parfaire son intégration au monde impalpable qu’elle construit derrière l'écran de son ordinateur.  

Chirurgie esthétique, mode des années 2000, revues érotiques, filtres Instagram ou encore maquillages de drag-queens sont autant d’influences visuelles contemporaines qui émanent des créations de l’artiste. À travers son esthétique indéniablement post-Internet, Carol Civre régurgite les stigmates visuels d’une société contemporaine bâtie sur l’image et le consumérisme qui trouvent dans les plateformes interactives le lieu principal d’affirmation de leur existence – et, par conséquent, de leur légitimité. Alors que viennent d'avoir lieu les premières séances de shooting à distance, l’artiste avait déjà une longueur d’avance, démontrant à plusieurs reprises ses talents de styliste virtuelle. Pour la créatrice de bijoux Hannah Jewett par exemple, Carol Civre mettait en scène plusieurs de ses pièces aux doigts, au cou et aux oreilles de modèles imaginaires intégrées à des décors surréalistes. “Mes meilleurs projets sont ceux dans lesquels j’ai l’impression de jouer à une version super compliquée des Sims.”, commente l’artiste, dont le talent et la singularité ont déjà attiré les magazines Numero Berlin, Dazed Beauty ou encore Vogue Italia

 

 

Vers l'acceptation d'une nouvelle réalité

 

 

Face à ces nouvelles représentations du soi et du corps dont les réseaux sociaux ont célébré l’avènement, l’artiste constate l’émergence d’un nouveau phénomène identitaire : “Tout comme moi, je pense que les gens utilisent ces artifices d'amélioration commes des filtres ou le maquillage pour sentir qu’ils “s’intègrent” à ce monde digiital. Nous savons tous que très peu de ce que nous voyons en ligne est réel, mais nous voulons tout de même y participer et sentir que nous appartenons à une petite partie de cela.” Car malgré son rapport avec le monde virtuel, qu’elle contribue elle-même à refaçonner, Carol Civre ne le considère ni comme un monde parallèle, ni comme une réalité indépendante et distincte du monde physique. “Je pense qu’il s’agit vraiment d’une extension et d’une exagération du monde réel”. Une extension dans laquelle ses œuvres nous invitent les bras grands ouverts à faire, selon ses mots, “un pas en avant vers la réalité.”

 

Retrouvez le travail de Carol Civre sur son compte Instagram.

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