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29 Juin

Qui est Mahmood, la pop star italienne qui a conquis le monde ?

 

Pour le nouveau Numéro art, le chanteur italien Mahmood s’est glissé dans la peau du dandy et homme de lettres Robert de Montesquiou dans une mise en scène de l'artiste Francesco Vezzoli. Rencontre avec le phénomène.

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok

Mahmood est habillé en Prada. Canne, Galerie Fayet. Gants, Agnelle.

Numéro art : Francesco, nous avons commencé à évoquer votre projet avec Mahmood il y a presque deux ans. Au-delà de son statut de pop star, que représente-t-il pour que vous ayez ce désir tenace de le mettre en scène ?
Francesco Vezzoli : La pop music a toujours été un peu ma madeleine de Proust. Je parlerais même de “malédiction” de Proust tant la musique populaire, la culture populaire en général, me travaille constamment. La pop music en Italie, tout comme en France, a souffert de l’hégémonie anglo-saxonne après la Seconde Guerre mondiale. L’Italie ne réussissait à exporter ses artistes que lorsque leur musique était associée d’une manière ou d’une autre à l’opéra, c’est-à-dire à la dernière grande époque musicale de l’Italie. Je sais bien que d’autres formes ont existé – je pense notamment à la musique populaire napolitaine –, mais dans ce monde où tout a toujours tendance à être simplifié, l’opéra demeure la référence musicale ultime quand on pense à l’Italie. Je nomme cela le “théorème Bocelli”. Andrea Bocelli a conquis le monde avec un style largement inspiré de l’opéra et de sa tradition mélodramatique.

 

Le succès mondial de Mahmood vient-il démentir ce théorème, ou au contraire le confirmer?
F.V. : Mahmood est une figure musicale passionnante justement parce qu’il rend contemporain le style de l’opéra. Il embrasse une musique urbaine, avec ses racines méditerranéennes et arabes, qu’il associe à la manière de chanter de l’opéra. Mahmood module sa voix et peut passer d’un falseto à un bel canto. Il me fait penser à Maria Callas et à son obsession pour ce bel canto, cette recherche du timbre, ce mélange de virtuosité vocale et d’utilisation d’ornements, de nuances et de vocalises sur une tessiture très étendue. Plus important encore, les thèmes qu’il développe dans sa musique sont mélodramatiques. Son succès Rapide est un long monologue exprimant la douleur d’un homme après avoir perdu son amour. Ce chant du désespoir masculin et des sentiments profonds est propre à la culture de l’opéra. Et je ne trouvais jusqu’ici que peu d’exemples d’une affirmation du sentiment “masculin” mélodramatique dans la pop music...

 

 

Être sentimental est bien plus radical qu’être gay. Sur Instagram, il y a plus de biceps que de larmes.” Francesco Vezzoli

 

 

Mahmood, vous avez affirmé il y a quelque temps que vous étiez 100% italien. Seriez-vous le symbole de l’Italie contemporaine ?

Mahmood : On a très souvent essayé de définir ma musique ou de la mettre dans une catégorie. Pour ma part, j’ai nommé ce que je fais : “Morocco Pop”. Parce que ce n’est ni de la pop, ni du hip-hop, ni du trap. Le Morocco Pop n’existe pas. Ce terme incarne mon envie d’échapper aux schémas existants et de laisser libre ma musique. Beaucoup de gens ont voulu de faire de moi un symbole politique en Italie, de par mes origines, etc. Mais je me contente de représenter les gens qui me ressemblent, une jeunesse qui travaille dur pour réaliser son rêve dans ce pays. Je suis né dans le quartier de Gratosoglio, au sud de Milan. J’ai grandi seul avec ma mère et, les dernières années, nous n’avions pas beaucoup d’argent. Ma mère ne trouvait pas de travail et continuait pourtant à me soutenir. Elle croyait en moi et en ma musique. Quand j’avais 3 ans, elle me retrouvait devant la télévision en train de chanter et de danser. La musique a toujours été ma passion. Et maintenant que le succès est au rendez-vous, je veux juste rendre à ma mère tout ce qu’elle m’a apporté pendant vingt-sept ans.

 

Mahmood est habillé en Prada. Canne, Galerie Fayet. Gants, Agnelle. Francesco Vezzoli porte un manteau en laine, un pull en cachemire et un pantalon de laine, Prada, et des slippers, Charvet.

Quand avez-vous commencé la musique ? Cette technique lyrique dont parle Francesco, est-elle innée ou l’avez-vous étudiée ?
M. : J’ai commencé à étudier la musique et à écrire des chansons à 12 ans. Les cours de piano et de chant m’ont familiarisé avec les techniques lyriques. Mais le premier CD que j’ai acheté était The Score des Fugees. Faire la première partie du concert de Lauryn Hill [en 2019] a été pour moi la réalisation de l’un de mes plus grands rêves. Mes autres modèles étaient Stevie Wonder, et Prince bien sûr. Je n’ai écouté que plus tard les grands chanteurs de la musique italienne classique comme Lucio Dalla, Lucio Battisti, Paolo Conte – un vrai génie. Grâce à ces musiciens, j’ai appris à façonner le squelette d’une véritable chanson italienne et j’ai pu commencer à écrire pour des artistes de mon pays comme Marco Mengoni, Elodie, des rappeurs...

 

En quoi la musique arabe vous a-t-elle influencé ?
M. : Ma mère était très portée vers le classique, alors que mon père écoutait de la musique égyptienne et des chanteurs arabes. J’ai très tôt mixé ces deux genres dans ma tête. Sherine était la chanteuse préférée de mon père. Je chante encore très souvent Sabri Aleel, l’une de ses chansons très populaire en Egypte. Et mon titre Soldi contient une phrase en arabe que mon père me disait toujours quand je jouais enfant avec mes cousins : “Il est temps de rentrer à la maison.” Je souhaitais l’intégrer pour me rappeler à jamais l’image paternelle.

 

 

“Nous vivons une époque où nous sommes tous Mahmood et Montesquiou à la fois. Sur Instagram, toute cette vanité, toutes ces paillettes... Les gens ne le savent pas mais cela vient de Montesquiou.” Francesco Vezzoli

 

 

Francesco évoquait l’aspect mélodramatique de votre chant et de vos paroles et soulignait combien ce trait était rare chez une star masculine de pop music. La masculinité que vous représentez est loin des stéréotypes du hip-hop par exemple...
M. : La masculinité peut prendre beaucoup de visages. Il est important pour moi de n’en rejeter aucun aspect.
F.V. : Ce que je vais dire est une provocation que j’assume. La masculinité, et l’orientation sexuelle plus encore, sont des sujets extrêmement compliqués en Italie. Être sentimental est bien plus radical que d’être gay. Sur Instagram, les gays se comportent exactement comme des hétérosexuels et suivent le même ensemble de valeurs : le culte du corps, le pouvoir, l’argent... Il n’y a pas de place pour la souffrance ou l’émotion. Sur Instagram, il y a plus de biceps que de larmes.

Mahmood est habillé en Prada. Canne, Galerie Fayet. Gants, Agnelle. Francesco Vezzoli porte un manteau en laine, un pull en cachemire et un pantalon de laine, Prada, et des slippers, Charvet.

Pour Numéro art, vous avez mis en scène Mahmood à la manière de l’aristocrate, dandy et critique d’art français du xixe siècle Robert de Montesquiou. Il est même photographié devant son portrait réalisé par Giovanni Boldini. Pourquoi établir ce parallèle ?

F.V. : Montesquiou incarne un degré de sophistication ultime qui mêle à la fois la littérature, l’histoire de l’art... et un style vestimentaire extrêmement aristocratique. Je ne pouvais pas trouver plus éloigné de lui qu’un chanteur italien comme Mahmood. J’aime l’idée d’effectuer un glissement entre deux personnages si différents, l’un qui ne porte que des costumes, l’autre qui s’habille en survêtement. Petit, j’étais fasciné par ces installations de fête foraine où vous glissez votre tête dans un trou. Elle apparaît alors sur le corps d’un personnage dessiné sur la palissade. Et quelqu’un prend la photo... Vous êtes devenu quelqu’un d’autre. Mahmood porte le plus beau costume imaginable, tenant une canne comme Montesquiou... Cette fusion crée une iconographie parfaitement contemporaine. Nous vivons une époque où nous sommes tous Mahmood et Montesquiou à la fois. Sur Instagram, toute cette vanité, toutes ces paillettes... Les gens ne le savent pas mais cela vient de Montesquiou. En fusionnant ces deux traditions, je crois avoir réalisé conceptuellement une image juste de notre époque.

Mahmood est habillé en Prada. Canne, Galerie Fayet. Gants, Agnelle. Francesco Vezzoli porte un manteau en laine, un pull en cachemire et un pantalon de laine, Prada, et des slippers, Charvet. ASSISTANTE DIRECTION ARTISTIQUE : DARIA DI GENNARO. STYLISTE : SUSANNA AUSONI. COUTURIER : MIKOLAJ SOKOLOWSKI. COIFFURE : OLIVIER DE VRIENDT CHEZ THE WALL GROUP. MAQUILLAGE : WILLIAM BARTEL CHEZ ARTLIST PARIS. CONSULTANT ARTISTIQUE : LUCA CORBETTA. SET DESIGN : FILIPPO BISAGNI. ASSISTANT PHOTOGRAPHE : LUCA GALVAGNI. OPÉRATEUR DIGITAL : ANDREA VILLA (DIGITAL AREA)

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