3 avr 2026

Naïka, la chanteuse qui dynamite les frontières de la pop

Son charisme solaire et sa voix envoûtante font de Naïka l’une des chanteuses les plus en vogue du moment. Séduisant les foules au fil de ses morceaux au rythme entraînant et de ses paroles chantés en anglais, en français ou en créole haïtien, la jeune artiste dévoilait, le 20 février 2026, son tout premier album Eclesia. Alors qu’elle traverse l’Europe et les États-Unis pour sa tournée, elle revient sur ses inspirations et ses passions pour Numéro.

  • Par Camille Bois-Martin.

  • Une trajectoire éclectique

    Quand on écoute un morceau de Naïka, on se laisse emporter vers une multitude de contrées. Le voyage n’a pas de destination finale mais se compose d’une multitude d’escales, de la Guadeloupe aux États-Unis, en passant par l’Afrique du Sud, les îles du Pacifique… Autant de pays, de cultures et de langues différentes qui composent l’identité de la chanteuse. Au gré de couplets chantés en créole haïtien, de passage de compas, de rythmes pop en anglais et de paroles françaises à la Aznavour, sa musique est à l’image de son parcours de vie : éclectique.

    Née à Miami en 1995, elle passe les premières années de sa vie sur l’archipel de Vanuatu, avant de grandir au Kenya, de déménager en Guadeloupe, à Paris puis de finalement rejoindre les États-Unis. “Mon enfance était nomade à cause du travail de mon père. Les paysages qui m’ont bercée ont été la mer, les fleurs et les cocotiers…” nous glisse-t-elle au téléphone, alors qu’elle traverse le désert de Salt Lake City pour rejoindre les villes de sa tournée. Une image idyllique, qui traduit la poésie de l’esprit de Naïka, dont l’esthétique glamour et sensuelle séduit aujourd’hui plus d’un million de followers sur Instagram.

    Eclesia, un premier album qui rassemble

    Les visuels rutilants de son premier album Eclesia abreuvent ses réseaux sociaux : arums luisants, ongles longs et manucurés, bouche rouge, bijoux opulents et déhanchés voluptueux nourrissent l’univers de la jeune chanteuse. Sorti le 20 février dernier, le disque complète une petite panoplie d’EP et de singles qui, depuis 2020, font grimper le nombre de ses auditeurs. “Ça m’a pris du temps à approfondir mon travail, à me découvrir.

    Presque six années auront en effet été nécessaires pour que l’artiste soit finalement prête à se jeter dans le grand bain. “Je voulais d’abord cultiver qui j’étais et cerner mes inspirations. Avec Eclesia, j’ai appris à m’affirmer. Il fallait que j’aie confiance en moi avant de me lancer.” admet-elle ainsi.

    D’ailleurs, pourquoi Eclesia ? “C’est une idée de mon père” nous avoue Naïka en riant. “Je cherchais un titre qui évoquerait l’éclectisme de mes inspirations. Il m’a suggéré ce mot, que j’ai trouvé joli sans savoir ce qu’il voulait dire. J’ai fait des recherches et j’ai découvert qu’en grec ancien, il se traduisait par un rassemblement de personnes. Ça m’a fait comme un électrochoc. C’était une évidence : je veux que ma musique puisse rassembler les gens à travers les cultures et les frontières, à l’image de ma propre vie.

    Je veux que ma musique puisse rassembler les gens à travers les cultures et les frontières, à l’image de ma propre vie.” – Naïka.

    Car, ce qui la différencie des artistes émergents actuels, c’est justement cette capacité à mélanger les langues, les styles de musiques, des univers a priori opposés. Au sein de cet album, la chanteuse alterne entre morceaux ultra pop dont les refrains en anglais contrastent avec les passages en créole, et entre singles émouvants, où le compas (un genre musical originaire d’Haïti) laisse place à une mélodie mélancolique jouée à la guitare et à l’harmonica, avec des paroles romantiques en français… Avec ce disque, Naïka estime avoir enfin réussi à s’imposer, “en tant qu’artiste indépendante dans une industrie qui m’a toujours dit que j’étais trop compliquée, trop all over the place…”

    Pour l’enregistrer, l’artiste s’est laissé guider par ses émotions. Un processus créatif que l’on ressent au fil de ses chansons, où sa voix envoûtante s’envole tantôt dans les graves, souvent dans les aigus. À l’instar de Matador, composée et enregistrée avec son équipe (Noémie Legrand et Sebastián Torres) en seulement trois petites heures. Quelque peu expérimental, le morceau se forme autour de paroles cinglantes sur un beat profond, et tranche ainsi avec Bloom, enregistré le même jour.

    Romantique et sensuel, ce titre nous emporte, lui, dans un autre univers, toujours guidé par le timbre singulier de Naïka. Elle ne choisit pas au préalable la langue qui irriguera telle ou telle chanson : au fil des enregistrements, la chanteuse laisse son instinct et son esprit polyglotte dicter la tournure que prendra le morceau, qui s’inscrit dans ce qu’elle décrit comme de la “worldpop”. “C’est un peu du freestyle. I do what feels good !” nous avoue-t-elle, alternant également, dans la vie, entre les idiomes qui la façonnent.

    Du compas haïtien à la pop américaine

    Et là réside toute la force d’Eclesia, dont les visuels traduisent cette ambivalence. “Pour les images, j’ai rassemblé une collection d’inspiration de mon enfance. Je suis tombée sur une photo du salon de mes parents dans notre appartement en Guadeloupe. Ma mère, qui l’avait décoré, a un style très influencé par les Caraïbes, avec des couleurs pâles, du rose, du vert, du bois, des plantes… Surtout, j’aimais cette idée de salon pour représenter mon premier album. C’est un endroit où on se rassemble. Mes chansons nous emmènent dans des discours et des thématiques différentes : tu peux t’asseoir et recevoir la musique, te sentir plus vulnérable, tout comme tu peux te lever et danser avec tes proches.

    Naïka – Welcome to Eclesia (2026).

    De Césaria Evora à Shakira

    Pensés comme une introduction à son univers éclectique, la pochette et les morceaux qui composent le disque englobent toutes les idées entamées par Naïka depuis ses débuts, à jouer dans des mariages, des casinos ou à prêter sa voix à des DJs. Malgré l’opposition de ses parents, qui espéraient la pousser vers des études en école de commerce ou de droit, la future chanteuse s’engage dans un cursus au Berklee College of Music de Boston. “Personne ne m’a montré la voie ni me m’a tendu la main. Mes parents étaient inquiets, ils voulaient que je prenne un travail plus stable. Mais je ne voulais rien entendre. Je leur répétais ‘donnez-moi encore un an’.” Une persévérance qui trouve sa source dans une passion pour la musique, nourrie depuis l’enfance.

    Petite, elle nous avoue en effet qu’elle ne répondait à sa mère que si celle-ci lui parlait en chantant. Adolescente, elle découvre les artistes et les inspirations qui la traversent encore aujourd’hui. Elle danse sur des musiques caribéennes, latines ou du Cap-Vert avec son père. Elle se passionne pour Bob Marley, Césaria Evora ou Charles Aznavour, tandis qu’elle découvre les clips de Rihanna, de Shakira et de Beyoncé, mais aussi le R’n’B d’Usher, les rythmes de 50 Cent.

    Naïka écrit des poèmes, puis compose ses premières chansons vers l’âge de douze ans. Elle fait confiance à son instinct, renforcé par une expérience marquante au Kenya, avec son professeur de musique, qui l’invite dans un studio pour enregistrer un morceau avec sa classe transformée en chorale pour l’occasion. “Je me souviens que le plafond tombait en ruines et que le studio semblait abandonné. Mais c’était un moment magique, j’étais tellement heureuse d’être là et de découvrir cet univers.”

    Une “world pop” fédératrice

    Un souvenir qui ne l’a jamais quittée, alimentant sa motivation lorsqu’elle tente de se faire un nom. Elle commence sa première tournée en 2022, après avoir sorti deux EP pendant la période du Covid. Elle découvre alors qu’on l’écoute en Inde, au Brésil, en France ou aux États-Unis. “Je n’ai jamais eu une communauté ou un pays que je pouvais vraiment représenter. Je n’incarnais pas une communauté en particulier, comme beaucoup d’artistes le font dans leur hometown à leur début.

    Pourtant, celle qui n’a jamais vraiment appartenu à un pays ou à une culture parvient à en fédérer plusieurs avec sa musique. “En allant de concert en concert, mon sac sur le dos, j’ai découvert que des gens chantaient mes paroles par cœur. C’était fou. J’ai compris que j’avais enfin trouvé mon public” se remémore-t-elle, émue. Elle passe d’ailleurs, à cette période, par Paris. “C’est un de mes chez moi. Je n’y ai vécu que deux ans et demi, mais cette ville tient une place particulière dans mon cœur.

    Un sentiment que le public parisien lui rend bien : lors de la première date de sa tournée en France en mars dernier, elle performe à l’Élysée Montmartre puis à la Salle Pleyel, à guichets complets. Son album n’est sorti que depuis deux petites semaines et pourtant toute la foule clame les paroles à tue-tête, se déhanchant en rythme avec Naïka, sublime dans un ensemble rouge sur scène, son micro décoré de fleurs dans la main.

    Un glamour hérité de Cher

    Si elle cite Cher, Rihanna ou Grace Jones parmi ses inspirations mode, elle évoque surtout sa mère, qui a dirigé plusieurs boutiques de vêtements, dont certaines qu’elle dessinait. “Après l’école ou le week-end, j’allais travailler avec elle. Elle m’a inculquée la mode comme une expression personnelle, loin des grandes marques de luxe. C’est un monde que je découvre aujourd’hui et qui me fascine, mais mon style s’est construit au gré des tissus qu’elle ramenait ou de ceux qui peuplaient la maison de ma grand-mère, qui en vendait en Haïti. Quand j’allais en vacances chez eux, je me souviens m’emparer des rouleaux, de les découper et de me concocter des tenues. Je faisais asseoir toute la famille et leur imposais des défilés de mode.” se souvient-elle en riant.

    Un style personnel et affirmé, qu’elle décrirait comme très “Island girl”, à la fois vintage, coloré, sexy et irrésistiblement moderne, qui plaît ainsi à des marques comme Balmain (elle assistait en effet au premier défilé d’Antonin Tron), mais aussi à ses fans sur Instagram et TikTok. “Les réseaux sociaux m’ont permis de construire ma carrière à ma façon, sans dépendre d’une maison de disque. Je peux m’y exprimer selon mes propres envies, et construire un univers qui me ressemble.”

    Naïka – What a Day (2026).

    Une artiste engagée

    S’exprimer pleinement et sincèrement fait en effet partie des ambitions de Naïka – et participe probablement au succès de cette artiste authentique. Une idée que l’on retrouve évidemment dans sa musique, au gré de titres engagés comme What a Day, où elle évoque le génocide en Palestine, l’exploitation minière au Congo et le réchauffement climatique.

    Je suis très fière de cette chanson et j’espère qu’elle pourra nous rendre tous plus empathiques. Le rythme est très upbeat, presque solaire, tandis que les paroles sont sérieuses, et abordent des thèmes de plus en plus difficiles couplet après couplet. La musique est comme une thérapie pour moi, c’est ma façon de m’exprimer. Parce que, contre toute attente, je ne suis pas très forte avec les mots ! Je ne sais pas si tu l’as remarqué, mais quand je parle comme ça, je cherche mon vocabulaire… Je suis plus à l’aise quand une mélodie me porte.” Laissons-donc sa musique parler à sa place, en relançant une énième fois son excellent album Eclesia

    Eclesia (2026) de Naïka, disponible.