26 mars 2026

Au V&A de Londres, Daniel Roseberry ravive l’esprit d’Elsa Schiaparelli

Directeur artistique de Schiaparelli, Daniel Roseberry présentait lors de la Semaine de la haute couture, en janvier dernier, un défilé magistral mettant en scène une cohorte de femmes-oiseaux et de créatures chimériques. Le très talentueux créateur poursuit ainsi avec brio l’héritage surréaliste de l’illustre fondatrice de la maison, actuellement mis à l’honneur au sein d’une grande rétrospective au Victoria & Albert Museum, du 28 mars au 1er novembre 2026.

  • Propos recueillis Delphine Roche.

  • Rencontre exclusive avec le créateur Daniel Roseberry

    Numéro : Votre défilé haute couture de janvier s’inspire de votre visite à la chapelle Sixtine, et vous l’avez intitulé The Agony and the Ecstasy [L’agonie et l’extase]. Est-ce pour vous une ode au pouvoir de l a création, et envisagez-vous la haute couture comme le dernier refuge de la créativité pure dans la mode?

    Daniel Roseberry : Absolument. La mode suit le rythme du monde qui nous entoure, un univers où tout doit aller toujours plus vite, plus fort. Tandis que les Fashion Weeks, les défilés et les collections prennent de plus en plus d’ampleur, s’exprime le besoin inverse d’une forme d’expression plus intime, plus personnelle, offrant un lien plus privilégié avec la mode. Il y a six ans, quand je suis arrivé, la couture me semblait complètement déconnectée de l’époque. Or, je suis intimement persuadé que plus une création nous touche personnellement, plus son impact sur la société peut être important. C’est ce paradoxe, cette contradiction qui sous-tend mon dernier défilé couture, et même ma vision de la maison Schiaparelli. C’est aussi ce qu’exprime le titre de cette collection, The Agony and the Ecstasy.

    Dans ce défilé, les mannequins marchaient très lentement, avec beaucoup d’élégance, comme lors d’un rituel ou d’une cérémonie… mais les shows couture finissent sur Instagram. Comment parvenez-vous à faire coexister le rituel et le spectacle ?
    Je ne pense pas que l’un et l’autre s’opposent nécessairement. Ayant grandi dans une famille pratiquante [le père de Daniel Roseberry était pasteur anglican], j’allais à l’église le dimanche avec des centaines, voire des milliers de gens, où l’on vivait pourtant une expérience profondément intime. On pouvait même avoir l’impression de toucher le divin, ou que le divin nous touchait. Mais, en même temps, c’était une expérience collective, avec une multitude de personnes qui s’étaient toutes réunies pour chanter, ressentir et partager un moment unique ensemble. Je pense que c’est cette alliance du spectaculaire et de l’intime qui fait la réussite d’un défilé.

    J’adore cette idée d’avoir une partie de soi-même qui reste comme un territoire intouché, inconnu. Je pense que la chimère fait référence à cette bête réprimée qui sommeille en nous, et qui veut se libérer.” – Daniel Roseberry.

    Vous avez imaginé des figures chimériques, mi-femmes, mi-animaux. Les chimères ont été présentes tout au long de l’histoire de l’art, notamment chez les surréalistes. Que signifient-elles pour vous ?
    Je n’en ai jamais parlé à personne, mais depuis que je suis enfant, je me dessine sous les traits d’un garçon chimérique. Mi-garçon, mi-léopard, ou mi-garçon, mi-cheval. La chimère, le centaure, même la sirène… ces figures m’ont toujours fasciné. D’ailleurs, dans les années 30, les vitrines d’Elsa Schiaparelli contenaient une chimère en plâtre, une créature mi-femme, mi-lion, qui se trouve aujourd’hui dans notre boutique de la place Vendôme. J’adore cette idée d’avoir une partie de soi-même qui reste comme un territoire intouché, inconnu. J’ai grandi dans un environnement où cela était réprimé. Mais cette partie existe en chacun de nous. Je pense que la chimère fait référence à cette bête réprimée qui sommeille en nous et qui veut se libérer.

    Les chimères du défilé Schiaparelli haute couture

    Vos collections précédentes ont déjà exploré le bestiaire, pourquoi, cette fois-ci, avez-vous choisi le scorpion et l’oiseau ?
    Je cherchais des animaux symbolisant la liberté. Des créatures défiant les lois de la gravité comme les oiseaux, et, à l’opposé, des êtres en relation intime avec la terre, comme les reptiles. J’ai établi un lien entre les écailles et les plumes, les cornes et les dents, et aussi les becs et les couleurs : l’irisation d’une écaille de serpent répondant à l’irisation d’une plume d’oiseau. Il existe une symétrie quasi providentielle entre les deux, qui se prêtait totalement au récit du défilé.

    Dans vos notes de défilé, vous soulignez le contraste entre les murs de la chapelle Sixtine, suivant l’enseignement de l’Évangile, et son plafond, beaucoup plus expressif, émotionnel et libre. Cette liberté créative est au cœur du surréalisme et de la maison Schiaparelli. Pensez-vous qu’elle fait défaut aujourd’hui, à notre époque saturée d’algorithmes ?

    Eh bien, en tout cas, cet espace ouvert à l’émotion a vraiment manqué dans ma vie. Il y a quelque chose de profondément universel dans le contraste entre les fresques présentes sur les murs de la chapelle et celles du plafond. Les peintures des murs sont très contenues, très contrôlée. Elles établissent un certain type de récit, mais ne vous invitent pas à ressentir quoi que ce soit. Le plafond, quant à lui, est un peu païen, un peu gay… même extrêmement gay. Il vous convie dans un monde de sensations plutôt que dans un récit rationnel. Il semble festif et radical. Dans un monde qui passe son temps à nous dire quoi penser, quoi ressentir, j’ai trouvé particulièrement inspirant un tel lieu, dédié à l’émotion.

    La chapelle Sixtine en source d’inspiration

    L’espace de la couture, où vous travaillez avec l’atelier, représente-t-il justement pour vous un espace de liberté qui contraste avec l’espace plus contrôlé du prêt-à-porter ?
    La mission de ces deux univers est très différente. D’ailleurs, vous aussi, les professionnels de la mode – la presse, les critiques, les acheteurs –, vous adoptez une attitude différente vis-à-vis d’eux. La Semaine de la couture crée un sentiment d’humilité, car elle vous confronte aux créations les plus parfaites du monde. La situation est inverse dans le prêt-à-porter : là, au contraire, c’est vous les experts. La règle du jeu n’est pas du tout la même, et la question de la viabilité commerciale est centrale. Nous jouons donc tous avec cela.

    Des réseaux sociaux aux savoir-faire séculaires

    Dans quelle mesure les réseaux sociaux ont-ils redéfini ces univers au cours des dix dernières années ?
    À une époque, les gens pensaient que le Covid allait redéfinir l’industrie, mais finalement cela n’a pas été le cas, ce sont les réseaux sociaux qui l’ont fait. Dans le domaine de la musique, nous vivons dans un monde post-Drake : Drake est arrivé et a tout changé. De même, dans la mode, Alexander McQueen a tout changé, puis Phoebe Philo à son tour. Mais quel que soit l’impact qu’un créateur ait pu avoir dans cet univers, il est certain qu’aucun n’a jamais eu une influence comparable à celle des réseaux sociaux.

    On disait autrefois que les réseaux sociaux étaient antithétiques au monde traditionnel, artisanal et exclusif de la couture. Vous avez été le premier couturier à combler ce fossé : vous avez eu plusieurs moments Instagram, avec Kylie Jenner, avec Doja Cat… et pourtant votre haute couture est extrêmement recherchée et exigeante.
    C’est vrai. Avec Doja Cat qui assistait au défilé dans une tenue rouge éblouissante, puis avec la tête de lion portée par Kylie Jenner, l’impact médiatique déclenché sur les réseaux sociaux a bien failli éclipser la collection elle-même. J’ai donc décidé de changer de stratégie. Notre dernier moment viral a été celui du bébé robot [porté par une mannequin du défilé printemps-été 2024]. Après cela, nous avons cessé les “pièges à clics”. Aujourd’hui, il s’agit davantage pour moi de raconter une histoire, ce qui, à mon avis, est beaucoup plus authentique, et universel.

    Une maison de mode nourrie d’art depuis sa création

    Cette collection printemps-été 2026 regorge de stratégies en trompe-l’œil, comme des plumes d’oiseau qui, en vérité, sont en soie… Est-ce là que la mode touche presque à l’art ? Et est-ce là la véritable vocation de Schiaparelli aujourd’hui ?

    Mon but est clairement de poursuivre ce que la fondatrice de la maison commencé, c’est-à-dire, en effet, d’estomper la frontière entre la mode et l’art. C’est ma mission. Et c’est effectivement la vocation de la maison, car Elsa Schiaparelli a été la première à dire : “Une robe n’est pas seulement une robe.” Ceux qui ont poursuivi cette démarche depuis – Martin Margiela, Rei Kawakubo et d’autres –, sont tous ses enfants. La question essentielle n’est certainement pas : “La femme qui porte cette robe peut-elle s’asseoir ?

    J’ai été choqué, par le passé, du manque d’imagination de la presse qui ramenait tout à cette question, mais cela commence heureusement à changer. Andy Warhol disait d’ailleurs que les critiques ne sont pas censés débattre de la qualité d’une création : leur travail consiste plutôt à nous expliquer ce qu’elle signifie. Ce qui nécessite, bien sûr, de la replacer dans son contexte. Ainsi, comment peut-on imaginer critiquer un défilé Schiaparelli sans le replacer, d’abord, dans le contexte de l’histoire de la maison, et, en second lieu, au sein de la galaxie des grandes institutions ?

    Les dernières tenues de mon défilé sont donc des pantalons cigarette noirs, qui sont probablement plus marquants que des robes de bal. On ne peut pas en détacher les yeux.” – Daniel Roseberry.

    Les volumes font partie de votre expertise, et, dans ce défilé, ils sont particulièrement spectaculaires. Avez-vous pris beaucoup de plaisir à les travailler avec l’atelier ?
    Sincèrement, toute la préparation de ce défilé m’a procuré un immense plaisir. Depuis quelques années, j’ai changé d’approche : la question n’est plus pour moi de savoir comment remplir l’espace avec du volume, mais, au contraire, comment, avec une création, “aspirer l’air de la pièce”. Comment faire autant d’effet avec une simple silhouette crayon qu’avec une robe aux volumes spectaculaires ? Un défilé de haute couture n’a pas à ressembler au tapis rouge du Met Gala. Les dernières tenues de mon défilé sont donc des pantalons cigarette noirs, qui sont probablement plus marquants que des robes de bal. On ne peut pas en détacher les yeux.

    L’art d’être soi-même

    Chaque saison, vous explorez de nouvelles techniques avec l’atelier. Quelles ont été les plus intéressantes et difficiles cette fois-ci ?

    Faire des pièces mimétiques de la nature est extrêmement complexe. Tenter de reproduire la beauté de la création nous donne toujours une leçon d’humilité. Mais nous avons fait de notre mieux. Cette saison, j’ai adoré travailler le sfumato de tulle, la dentelle en bas-relief, la soie qui imitait les plumes. Beaucoup de gens ont vu dans vos silhouettes chimériques le reflet de notre ère post-humaine, où chacun peut totalement modifier son apparence et où nous nous transformons tous en quelque chose qui reste encore inconnu à ce stade.

    J’ai l’impression que cette ère touche à sa fin, car si un être humain regarde une photo de lui-même prise deux ans auparavant et qu’il ne se reconnaît pas… est-ce positif ? Je pense qu’il est magnifique d’être soi-même. Bien sûr, je comprends le désir d’expérimentation. J’aime le fait que chacun puisse choisir de s’inventer, mais le faire pour se conformer à un idéal de beauté préexistant est assez peu intéressant. L’exposition du Met, qui va être inaugurée prochainement, explore justement le sujet des modifications corporelles… À mes yeux, il faut d’abord apprendre à se connaître, et être heureux d’être celui qu’on est. Cela dit, si toutes ces modifications peuvent apporter du bonheur, après tout, tant mieux.

    Une magnifique exposition au Victoria and Albert Museum de Londres

    Le 28 mars, au V&A de Londres, une autre magnifique exposition ouvrira ses portes. Elle présentera vos propres créations aux côtés de celles d’Elsa Schiaparelli. Que vous inspire cette perspective ?

    C’est un immense honneur de voir mes créations actuelles exposées aux côtés de celles d’Elsa Schiaparelli, qui plus est dans un musée. Cela me semble totalement irréel. Il est difficile de savoir exactement ce que je ressentirai avant d’y être. Mais j’espère surtout que les visiteurs, en quittant l’exposition, auront saisi l’importance de la contribution d’Elsa Schiaparelli à l’histoire de la mode. À leur époque, elle et Coco Chanel ont vraiment remis la mode en question, elles ont repoussé ses limites plus loin que personne ne l’avait fait auparavant. Chanel a créé tout le vocabulaire de construction d’une marque, l’idée d’une iconographie propre, du logo… elle a initié une vraie révolution. Et j’espère qu’après avoir vu l’exposition du V&A, le public se rendra compte qu’Elsa Schiaparelli a été la pionnière du rapprochement entre l’art et la mode.

    D’Elsa Schiaparelli à Daniel Roseberry

    Certains créateurs pensent que montrer des vêtements dans un musée, c’est fossiliser, momifier la mode. Pourtant, les expositions consacrées à Yves Saint Laurent ou Alexander McQueen, par exemple, ont pu inspirer à leur tour les générations suivantes. Que pensez-vous de la mode dans les musées ?

    Selon moi, ce type d’interrogation est totalement dépassée. J’ai entendu dire que lorsque le Centre Pompidou a exposé face à face les créations d’Yves Saint Laurent et les œuvres d’art de ses collections permanentes – notamment la fameuse robe Mondrian à côté des peintures de Piet Mondrian – la fréquentation du musée a bondi de 40 %. Il y a quelque chose d’universel dans la mode. C’est une forme d’expression intemporelle. Je pense qu’aujourd’hui, l’ère des idées étroites est définitivement révolue. Pour ma part, lorsque je suis allé voir l’exposition Alexander McQueen au Met, cela m’a changé à tout jamais. Tous les créateurs aspirent à avoir un tel impact sur le public.

    “Schiaparelli: Fashion Becomes Art”, exposition du 28 mars au 1er novembre 2026 au Victoria and Albert Museum, Londres.