13 mai 2026

Cannes 2026 : les confidences de Léa Drucker, actrice singulière et passionnante

Comédienne accomplie, Léa Drucker, star de La vie d’une femme, en compétition au Festival de Cannes 2026, a construit sa carrière pas à pas avant de s’imposer sur le devant de la scène, notamment dans l’excellente série Le Bureau des légendes. Cette interprète hors pair incarne avec une justesse saisissante une policière enquêtant sur un collègue dans le film Dossier 137. Un rôle magistral qui lui vaut un nouveau César de la meilleure actrice.

  • par Olivier Joyard

    portraits par Luc Braquet .

  • Léa Drucker, une trajectoire unique

    Si la classe d’une actrice se mesure au nombre de César, Léa Drucker a peu de concurrence. Après avoir remporté une première statuette pour Jusqu’à la garde de Xavier Legrand en 2019, elle a de nouveau raflé la mise cet hiver grâce au film de Dominik Moll, Dossier 137, où elle incarne une policière de l’IGPN (Inspection générale de la police nationale) à la fois méthodique et tendue. Une victoire acquise face à Mélanie Thierry et Isabelle Huppert. La Parisienne rejoint ainsi cette dernière en nombre de César de la meilleure actrice, mais aussi Catherine Deneuve et Romy Schneider.

    Une aura qu’elle ne doit pas seulement à son talent qui crève l’écran, mais à cette attitude qui la caractérise aussi au quotidien. Ainsi, au rendez-vous qu’elle nous a fixé pour la rencontrer dans le bar d’un hôtel du IXe arrondissement de Paris, nous arrivons en retard d’une bonne vingtaine de minutes, contrit, un peu honteux. Qu’est-ce qui pourrait nous attendre ? Une chaise vide ? Un visage pincé ? Une pique méritée ? Rien de tout cela. L’actrice relève à peine ce soubresaut d’emploi du temps et nous rassure d’emblée : “Ça arrive.” Ce qui arrive aussi, ce sont des carrières puissantes qui s’épanouissent sur la durée, sans grande révélation inaugurale.

    30 ans de cinéma récompensés

    En effet, Léa Drucker a commencé dans les années 90, avec de petits rôles dans Raï de Thomas Gilou, mais aussi chez Kassovitz, Klapisch, Hazanavicius. Le cas typique d’une comédienne que l’industrie connaissait et appréciait sans que le public ne l’identifie forcément. Après une soixantaine de films, une poignée de très bonnes séries comme Le Bureau des légendes et Sous contrôle, mais aussi de nombreuses pièces de théâtre, le semi-anonymat n’est plus qu’un vague souvenir.

    Mais la joie de recevoir un César vient peut-être de cette infusion lente. “Je ne suis pas blasée, glisse-t-elle. Depuis la cérémonie, si la pression est retombée, la joie est restée.” La validation de ses pairs n’a pas seulement le goût d’un trophée individuel. “Je trouve vraiment qu’un prix d’interprétation récompense un élan collectif. Un personnage, c’est aussi l’écriture et le regard du metteur en scène. À aucun moment je ne me dis que j’ai fait mieux que les autres.”

    La bande-annonce de Dossier 137 (2025).

    Une actrice audacieuse

    En examinant les rapports de la police avec la population, Dossier 137 incarne un cinéma français en phase avec la société, attentif aux abus et aux inégalités. Dans Jusqu’à la garde, le douloureux sujet des violences familiales prenait aux tripes. L’Intérêt d’Adam, de Laura Wandel, offrait à Léa Drucker le rôle d’une infirmière pédiatrique confrontée à une mère et son fils en grande difficulté. Autant de films aux résonances sociales et politiques, une réalité que l’actrice confirme en y apportant une nuance :“Je vois toujours une approche cinématographique audacieuse, qui me surprend. Je n’ai pas l’impression d’avoir affaire à des films imposant un point de vue. En revanche, ils ouvrent des réflexions.”

    Pour elle, il s’agit d’abord de défendre des personnages, en offrant à celui ou à celle qui la filme un investissement à la hauteur de la confiance donnée. “Je suis assez docile”, confie-t-elle mystérieusement. On aimerait en savoir plus ! “La docilité ne veut pas dire tout accepter, précise-t-elle. Je mets des limites. La docilité signifie pour moi entrer dans le tableau, aider une autre personne à raconter une histoire. Les questions que je peux avoir sur un rôle, je les pose en préparation, mais une fois sur le plateau, je résiste le moins possible.

    La méthode permet à Léa Drucker, sous ses airs sages, d’aller peut-être plus loin que d’autres. Concrètement, cela l’amène à chercher les zones d’ombre et parfois les limites. “Même un personnage tordu, je trouve toujours le moyen de la comprendre. Sur le papier, je ne sais pas du tout comment m’identifier à elle. Mais je finis toujours par trouver. Et… c’est troublant !

    La bande-annonce de L’Été dernier (2023).

    Vivre son rôle

    L’un de nos films préférés avec Léa Drucker correspond peu ou prou à cette définition, même si cela reste une question de point de vue. Dans L’Été dernier (2023) de Catherine Breillat, l’actrice joue une femme mariée qui s’entiche, y compris sexuellement, du fils de son mari, interprété par Samuel Kircher. Âgé de 17 ans, celui-ci est venu habiter chez eux. Une relation interdite s’installe. “Dans nos discussions, Catherine Breillat n’a parlé que de mise en scène. Elle m’a prévenue : ‘Moi, je filme les visages.’ Avec Khadija Zeggaï, la costumière, elles m’ont fait essayer des robes moulantes, qui m’obligeaient à me tenir différemment… Tout de suite, je leur ai dit : ‘Je ne pense pas que je vais être à l’aise.’ Et finalement, j’ai compris que c’était le film.

    L’expérience a été profitable pour la comédienne, confrontée à la caméra féroce de la réalisatrice de Romance, sans pour autant égarer sa boussole personnelle. “Ces costumes m’ont aidée à entrer dans ce personnage de femme sensuelle, complexe, énigmatique, que j’ai énormément aimé jouer. Subitement, j’appartenais à un univers fort, très différent de ce que j’avais fait avant. Jouer peut devenir un engagement, un risque, un danger, une transgression à l’intérieur de soi-même.” La formule est belle et nous attache un peu plus à cette personnalité faussement lisse, qui a débuté le métier en tant que figurante sur un film d’Agnès Varda.

    L’amour du spectacle

    Petite, Léa Drucker s’entichait des actrices de comédies musicales, Judy Garland, Liza Minnelli, du glamour hollywoodien émouvant de Marilyn Monroe. Vivant aux États-Unis avec sa famille, elle rêvait à une autre forme de spectacle, en pratiquant le patinage artistique. “Je mélangeais les deux imaginaires. Avec les jeux Olympiques d’hiver, ma passion s’est réactivée. J’ai regardé les programmes d’Alysa Liu (championne olympique à Milan-Cortina) en boucle. Cela m’a reconnectée à cette idée de vitesse et de glisse, si enivrante, assez proche de la comédie musicale.

    Léa Drucker a arrêté de patiner à 13 ans, après un déménagement et la séparation de ses parents, avant de connaître ce qu’elle appelle “deux ans de vide”. L’amour du spectacle est réapparu sous la forme du club de théâtre de son lycée, à Paris. “Là, j’ai retrouvé quelque chose d’exaltant”, raconte cette enfant unique, qui avait pris l’habitude de lire des pièces à voix haute, seule dans sa chambre.

    Un avenir entre maturité et confiance

    Aujourd’hui, Léa Drucker fait au fond la même chose, mais avec la confiance de celle qui a sculpté son art et trouve encore des manières d’être bousculée. Elle se souvient du tournage d’une scène de Jusqu’à la garde, avec Denis Ménochet dans le rôle de son ex-mari violent. “C’était dans la cuisine. Denis jouait un personnage menaçant, tout en étant très éploré, bouleversé. Un mélange bizarre. Ce jour-là, j’ai ressenti une humiliation que je n’avais pas du tout anticipée, celle de mon personnage rendu incapable de bien s’occuper de son fils. J’ai touché du doigt, à ma place de comédienne, ce qu’était la rage intérieure d’une mère quand on l’empêche de maîtriser l’image qu’elle donne à son fils. C’était terrible. Dans le moment du jeu, je n’ai plus tant de discernement, même si le soir je rentre dans ma vie.

    Parfois, ce n’est pas si simple. Après Jusqu’à la garde, justement, la comédienne retrouvait sa famille. “C’était les vacances d’été, tout allait bien, et pourtant il m’a fallu dix jours pour vraiment en sortir. Cela passe par des moments où vous n’êtes pas vraiment là. Il y a aussi des rêves très agités.”

    La vie d’une femme en compétition au Festival de Cannes 2026

    L’expérience ne protège pas de tout, mais elle permet d’apprécier une forme de liberté. Désormais Léa Drucker choisit ses films. On la verra cette année dans Dantzig de Thomas Lilti, aux côtés de François Civil et de Karim Leklou. Et dans La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, en compétition au Festival de Cannes 2026, en mai prochain.

    Elle s’autorise maintenant à devenir motrice pour des projets, sans attendre les propositions. Elle évoque sa grand-mère, une Galloise férue de piano et de chant, restée femme au foyer. “Je pense beaucoup à elle et à cette chance que j’ai d’appartenir à une époque où j’ai pu m’accomplir.” Celle qui va tourner dans quelques mois avec Carine Tardieu (lauréate du César du meilleur film cette année avec L’Attachement) accepte aussi de rester à la porte du sens. “Parfois, on se pose des questions auxquelles les réalisateurs ne peuvent pas répondre. J’ai compris cela avec le temps. Plus jeune, je voulais tout comprendre. Mais ce qui nous échappe peut vivre à l’image.

    Il faut guetter, dans les films de Léa Drucker, les ambiguïtés, les frémissements d’altérité. On la trouvera peut-être dans ces failles, comme elle semble le suggérer : “Est-ce que je suis plus moi quand je joue, ou quand je ne joue pas ? Il y a un trouble que je n’ai pas encore complètement résolu.

    La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, au cinéma le 9 septembre 2026. Le film sera en compétition au Festival de Cannes 2026. Dantzig de Thomas Lilti, au cinéma le 7 octobre 2026.