27 mars 2026

Festival Circulation(s) : 7 photographes émergents à découvrir au Centquatre

Au Centquatre, institution culturelle bien connue des esthètes du 19e arrondissement de Paris, le festival Circulation(s) donne le coup d’envoi de sa 16e édition. Jusqu’au 17 mai 2026, les œuvres d’une vingtaine de jeunes photographes venus du monde entier s’y déploient, révélant une diversité d’écritures visuelles, traversées par des préoccupations à la fois intimes et politiques. Des portraits sensibles d’Ellen Blair à l’enquête familiale de Manon Tagand, Numéro met en lumière sept talents à suivre de près.

  • par Lucas Barnier Piffault

    et Nathan Merchadier.

  • Publié le 27 mars 2026. Modifié le 30 mars 2026.

    Les récits entremêlés de Sadie Cook & Jo Pawlowska

    Avec Everything I Want to Tell You, Sadie Cook et Jo Pawlowska déploient une pratique à quatre mains qui fait de l’image un espace partagé, à la fois intime et fictionnel. Nourri par leurs échanges, le projet explore la manière dont leurs corps et leurs trajectoires sont façonnés par la classe sociale et la maladie, mais aussi par le genre ou la sexualité.

    Dans l’espace, l’installation se déploie comme une cartographie mentale. Des photographies de toutes tailles, superposées, recouvrent le mur jusqu’au sol et leurs conversations (messages, vocaux, flux de discussion à l’Iphone) apparaissent en filigrane. Un dispositif immersif, onirique, qui donne ainsi accès à un état de conscience flottant. Il nous ramène à ce moment, avant de s’endormir, où souvenirs et rêves se confondent…

    Les autoportraits sensibles de Ricardo Tokugawa

    Dans son travail, le photographe brésilien Ricardo Tokugawa interroge les multiples facettes de son identité, à la croisée de ses origines et de son histoire familiale. Petit-fils d’immigrants de l’île japonaise d’Okinawa, l’artiste né à São Paulo compose des images intimes, frappantes par leur apparente banalité. Où le corps devient un véritable terrain d’expérimentation. Réalisée en grande partie dans sa maison familiale durant la pandémie, alors que son père luttait contre un cancer, la série prend la forme d’un journal profondément personnel.

    Réunies sous le titre Utaki, ces images aux dimensions diverses, dispersées sur deux murs, s’inscrivent dans une démarche presque spirituelle. Comme il l’explique à la presse lors du vernissage de l’exposition, “le terme Utaki désigne un lieu sacré (une forêt, une montagne, un autel) mais peut aussi faire référence à un sanctuaire”. En mettant en scène ses parents tout en observant l’évolution du lien qui les unit, l’artiste dessine alors les contours d’une cartographie intime de sa famille. Une série qui interroge finalement les frontières mouvantes de la notion d’appartenance… Entre héritage culturel et construction d’une identité parfois difficile à définir.

    L’enquête intime de Manon Tagand

    Avec Boîte noire, l’artiste française Manon Tagand déploie une recherche personnelle et documentaire, entamée après le décès de son père. Quelques mois plus tôt, au moment où son père était expulsé de son appartement, l’artiste avait sauvé des fragments, photographies, négatifs, films, qui deviennent ainsi le point de départ d’une enquête sur une histoire familiale lacunaire, entre la France et le Cameroun. Privée de réponses, elle remonte le fil. Figure du grand-père, passé colonial, drames enfouis… Le projet, protéiforme, mêle images, archives et sons dans une démarche décoloniale où l’intime croise l’Histoire.

    Dans l’espace d’exposition, cette recherche prend une forme presque didactique. Sur le mur, un arbre généalogique s’étend. Les noms, qui lui étaient longtemps restés inconnus, s’affichent désormais en grand, associés à des photographies et à des documents d’archives. Des lettres, retranscrites et réimprimées, viennent mettre au goût du jour ces récits fragmentaires. En reconstituant patiemment cette cartographie familiale, Manon Tagand comble les absences. Et met ainsi en lumière les mécanismes de transmission, de mémoire et d’oubli, dans une démarche qui emprunte autant à l’art qu’à l’anthropologie.

    Les bouleversements de l’adolescence capturés par Marine Billet

    À rebours de l’esthétique calibrée de la photographie de mode et de la publicité, où elle s’est d’abord imposée, Marine Billet déplace son regard vers des territoires plus intimes à l’occasion du Festival Circulation(s). Au gré d’une série sensible et colorée intitulée Reliées (2026), la photographe née en 1991 s’intéresse à la manière dont les jeunes femmes de la génération Z construisent leur identité. À travers leurs vêtements, leurs gestes, mais aussi leurs postures du quotidien.

    À la frontière du documentaire et de la mise en scène, ses images imprimées en grands formats saisissent un moment de bascule, celui où l’adolescence s’efface au profit de l’âge adulte. L’artiste capte alors avec émotion ces instants suspendus, où se révèlent, sans mots, les tensions et les métamorphoses intérieures…

    Ellen Blair : la coiffure comme acte politique et queer

    Originaire de Belfast, Ellen Blair fait partie des révélations du festival Circulation(s) 2026. Dans le cadre du focus consacré cette année à l’Irlande, la jeune artiste explore les liens entre identité et coiffure, considérant le style capillaire comme un acte d’affirmation de soi et de résistance, notamment au sein des communautés queer.

    Sa série tendre et intime, intitulée The Homemade Undercuts, s’intéresse aux rituels capillaires réalisés à domicile, comme des réponses libératrices aux normes sociales. Car pour celles et ceux qui ne s’inscrivent pas dans la binarité des genres, ces coiffures ayant lieu dans des lieux communautaires deviennent parfois de véritables actes de rébellion. Comme elle le souligne lors du vernissage de l’exposition : “Les coupes de cheveux occupent une place prépondérante dans la culture queer. Mon œuvre s’ancre dans le quotidien domestique, où nombre d’images capturent des amis, des amants et des relations intimes, mettant en lumière la dimension personnelle de ces espaces.”

    En écho à ses portraits, l’artiste installe un véritable fauteuil de coiffeur au sein du Centquatre, donnant à son travail une dimension immersive. Elle redéfinit au passage la photographie comme outil de communauté et de résistance, tout en transformant les rituels liés à la coiffure en moments de liberté et d’affirmation de soi.

    L’invasion domestique d’Olia Koval

    Avec cette installation, l’artiste ukrainienne Olia Koval imagine un récit pseudo-documentaire où le réel bascule dans l’inquiétante étrangeté. 40 000 punaises rouges (aussi appelées gendarmes, ou punaises-soldat), fabriquées à la main, envahissent un intérieur. Ces insectes transforment ainsi un espace familier en territoire hostile, métaphore directe de l’occupation russe en Ukraine.

    Le projet s’articule autour du témoignage de R. B., artiste fictive, qui découvre une prolifération d’insectes dans sa chambre. Photographies, portrait, récit et description quasi scientifique composent une narration trouble, à la frontière du document et de la fiction.

    Au sein de l’espace d’exposition, une chambre est reconstituée. Lit, bibliothèque, miroir et chaise deviennent alors les supports de cette invasion progressive, où les punaises colonisent murs et objets. Un dispositif immersif qui donne alors forme à une angoisse diffuse…

    La fiction politique de Rafael Roncato au festival Circulation(s)

    Formé à la photographie, aux arts visuels et au journalisme, l’artiste brésilien Rafael Roncato développe une pratique hybride, à la croisée de l’enquête et de la fiction. Dans l’une des vastes salles d’exposition du Centquatre, il présente Tropical Trauma Misery Tour, une installation immersive qui revient sur un épisode clé de l’histoire politique brésilienne. À travers un dispositif complexe composé d’images mises en scène mais aussi de fragments d’archives, l’artiste reconstitue et détourne l’agression au couteau de l’ancien président brésilien Jair Bolsonaro, survenue en septembre 2018. 

    Un événement largement médiatisé, devenu au fil du temps un véritable mythe, nourri d’images et de récits instrumentalisés par le pouvoir populiste. En rejouant cette scène dans un décor volontairement excessif, Rafael Roncato en révèle alors toute l’absurdité. Entre satire et critique politique, son installation questionne ainsi la fabrique des images et la manière dont elles façonnent aujourd’hui notre perception du réel.

    Festival Circulation(s), jusqu’au 17 mai 2026 au Centquatre-Paris, Paris 19e.